Chapitre 3 710
Le Grand Séraphin riposta, et la Rupture du voile fondit sur Yong Heng.
L’homme se retourna et déchaîna son Art naturel. Des lanternes rouges dérivèrent dans le ciel. L’une se dirigea vers Mo Shang, tandis que l’autre se rapprochait de Lu Yin. Elles furent toutes deux détruites au même instant, et Yong Heng tendit alors les mains pour contrer l’attaque du Grand Séraphin.
Des ondes de choc se propagèrent, et Lu Yin en profita pour battre en retraite. Tant que le Grand Séraphin était là, il ne craignait pas que tous s’unissent contre lui.
Même si Lu Yin tentait réellement de tuer le Grand Séraphin, celui-ci ne le laisserait pas se faire blesser.
Le Grand Séraphin avait de grands projets pour Lu Yin. Celui-ci ignorait de quoi il s’agissait, mais il était certain que ces projets obligeraient le Grand Séraphin à le sauver.
À en juger par tout ce qui s’était passé, le complot revêtait une importance capitale, ce qui assombrit les pensées de Lu Yin.
« Vous, les conscients, qu’est-ce que vous attendez ? Attaquez ! Aidez-moi à éliminer le Grand Séraphin ! » lança Yong Heng.
Old Chief et les autres Luminaires restèrent stupéfaits. Qui étaient-ils censés attaquer ? Lu Yin ? Le Grand Séraphin ? Tout cela n’avait aucun sens.
Ils étaient tous censés s’en prendre au Grand Séraphin, et pourtant les membres de leur petite alliance s’attaquaient d’abord entre eux. En plus, Lu Yin avait demandé l’aide du Grand Séraphin, et celui-ci la lui avait même accordée ! À quoi avaient donc rimé tous ces combats précédents ?
Les gens du Mégaverse des Neuf Odyssées étaient tout aussi déconcertés. Pour la première fois de leur vie, leur intelligence ne parvenait pas à comprendre la situation. Ils ne trouvaient aucune explication cohérente à ce chaos.
Les conscients passèrent à l’attaque. Quoi qu’il en soit, s’en prendre au Grand Séraphin était forcément la bonne décision.
Lu Yin se joignit lui aussi à la mêlée et attaqua le Grand Séraphin. Cela ne surprit pas celui-ci le moins du monde.
Tout ce qui se déroulait pouvait se résumer en quelques mots : chacun pour soi.
La bataille eut beau faire rage, elle ne donna aucun résultat.
Le combat ne cessa que lorsque le Grand Séraphin faillit tuer Xi Wen, que Lu Yin sauva.
Old Chief n’y comprenait plus rien. Pourquoi Lu Yin avait-il sauvé Xi Wen ?
Les quatre camps se neutralisaient mutuellement. À court terme, aucun dénouement n’était en vue.
Chaque camp avait ses propres intérêts et exigences, mais tous disposaient d’une puissance presque équivalente, ce qui créait un parfait équilibre.
Yong Heng poussa un soupir résigné. « Si vous laissez Seigneur Lu se développer sans frein, vous le regretterez. »
Lu Yin eut un sourire en coin. « Nous sommes dans le même bateau. »
Rien de ce qu’on pouvait dire ne changerait la situation. Vu le niveau de cultivation de toutes les personnes présentes, chacune était sûre de pouvoir compter sur ses puissantes cartes cachées.
Dans ces circonstances, personne ne pouvait l’emporter sur les autres.
Incapables de se faire véritablement du mal, tous reportèrent leur attention sur le palais, puis sur les gens du Mégaverse des Neuf Odyssées qui les observaient.
Le groupe d’Old Chief était particulièrement intrigué. Ils n’avaient jamais vu personne au sommet de la falaise. Découvrir ces gens les avait tellement stupéfiés que les conscients n’en étaient pas encore remis. Le regard que les gens du Mégaverse des Neuf Odyssées posaient sur eux ne faisait qu’attiser leur curiosité envers ces inconnus.
Les nouveaux venus n’étaient déjà plus qu’à une courte distance des deux groupes. Mais pour la franchir, ils devaient subir la pression écrasante des souvenirs du palais. Malgré le peu de chemin qui les séparait, les groupes du Mégaverse des Neuf Odyssées avaient mis beaucoup de temps à le parcourir.
Cette pression n’écrasait que les gens du Mégaverse des Neuf Odyssées. Pour Old Chief et les autres Luminaires, son intensité était d’un tout autre ordre.
Quand les conscients tournèrent les yeux vers eux, les chefs des deux groupes changèrent aussitôt d’expression.
D’un côté, la femme se tenait devant son groupe. Son visage était grave : c’était le pire scénario possible. Ces gens avaient gravi la falaise et leur avaient coupé toute possibilité de retraite.
« Le sommet de cette falaise est assez vaste. Pourquoi ne pas rester chacun de notre côté et éviter de nous mêler des affaires des autres ? » proposa Lu Yin. Il connaissait certaines choses au sujet du palais, mais pas grand-chose. Qu’avait dit Yong Heng, déjà ? Que le palais contenait les souvenirs d’un Immortel ? Ce serait d’une valeur inestimable.
Il avait hâte de voir s’il pourrait entrer dans le palais et obtenir ces souvenirs.
Le Grand Séraphin acquiesça. Cela s’écartait du plan initial, mais il n’y avait vraiment pas d’autre choix.
Yong Heng dut lui aussi donner son accord.
Shuangdao se dirigea aussitôt vers le palais, ce qui signifiait qu’il se rapprochait également des gens du Mégaverse des Neuf Odyssées.
Ceux-ci commencèrent à paniquer. Des fourmis pouvaient mépriser des éléphants depuis les hauteurs, mais quand ces éléphants se retrouvaient à leur niveau, elles comprenaient l’horreur de leur faire face. En levant les yeux, elles ne distinguaient même pas la tête de l’éléphant.
La femme qui dirigeait l’un des groupes regarda le Grand Séraphin et s’inclina lentement. « Je suis Lian Shuang. Salutations au Sancti inférieur, Seigneur Grand Séraphin. »
Les jeunes qui l’accompagnaient suivirent aussitôt son exemple et s’inclinèrent à leur tour devant le Grand Séraphin. Ils avaient oublié qu’un Sancti inférieur se trouvait parmi eux. Même s’ils le méprisaient à cause de la façon dont il avait obtenu son titre et de son comportement actuel, il était le seul à pouvoir les sauver à présent.
Après tout, le Grand Séraphin était un Sancti inférieur, quelle que fût son attitude envers le Mégaverse des Neuf Odyssées.
Shuangdao s’arrêta et se tourna vers le Grand Séraphin. Il était donc bel et bien de mèche avec les gens au sommet de la falaise. S’il avait pu les démasquer, c’était parce qu’ils se connaissaient déjà.
Les conscients se tendirent aussitôt et se mirent sur leurs gardes.
Le Grand Séraphin conserva son indifférence. Son regard balaya les gens du Mégaverse des Neuf Odyssées, puis passa au-delà d’eux pour se poser sur le palais.
Cette attitude rendit Lian Shuang furieuse. Comment un chien à qui le Mégaverse des Neuf Odyssées avait jeté un os osait-il les ignorer ? Tous ceux qui se trouvaient ici avaient manifestement des soutiens puissants.
« Grand Séraphin, Sancti inférieur, je vous en prie, ouvrez-nous un passage. Nous voulons retourner dans le Mégaverse des Neuf Odyssées », reprit Lian Shuang.
Les Luminaires étaient perplexes. Qu’était donc le Mégaverse des Neuf Odyssées ? Un quatrième mégaverse ? Pourquoi avait-il des liens à la fois avec la Flèche de la Volonté liée et avec le Grand Séraphin ? Il y avait beaucoup trop de questions.
Les conscients n’avaient plus qu’une envie : capturer les gens devant eux pour obtenir des réponses claires.
Le Grand Séraphin fit un pas vers le palais, ignorant complètement les deux groupes de jeunes.
Shuangdao détourna les yeux du Grand Séraphin et reporta son attention sur le groupe de jeunes humains, avant de s’approcher d’eux. « Personne ne vous sauvera. Vous avez bien profité du spectacle. Maintenant, je veux vous entendre pleurer. »
Lian Shuang serra les dents. « Seigneur Grand Séraphin, vous n’allez pas nous aider ? Vous êtes un Sancti inférieur ! N’oubliez pas votre devoir ! »
Le Grand Séraphin continua d’ignorer complètement la femme. Après tout, il était déjà à portée de la pression des souvenirs.
Yong Heng se dirigea lui aussi vers le palais, résistant à l’assaut des souvenirs.
La méfiance réciproque de tous les groupes les poussait à se rapprocher sans cesse du palais.
Lu Yin fit à son tour un pas en avant. Il n’avait pas la puissance nécessaire pour rompre l’équilibre actuel. Il allait donc simplement voir qui parviendrait à s’approcher le plus du palais.
Chacun comptait sur ses propres capacités, mais celui qui s’avancerait le plus près deviendrait inévitablement la cible des trois autres camps. Il fallait progresser avec une extrême prudence.
De plus, Lu Yin avait l’intention de capturer quelques personnes du Mégaverse des Neuf Odyssées. Il avait déjà choisi Luo Ning comme cible.
Lu Yin posa les yeux sur le jeune homme.
Luo Ning le regardait déjà. Quand leurs regards se croisèrent, ses pupilles se contractèrent. Il était clair que l’autre homme avait l’intention de l’attaquer.
Lu Yin sourit et passa de nouveau un doigt sur sa gorge en fixant Luo Ning.
Cette fois, Luo Ning en eut le souffle coupé en voyant le geste.
« Seigneur Grand Séraphin, le Mégaverse des Neuf Odyssées sait déjà que vous êtes ici. Nous avons envoyé un message dès que nous avons été démasqués. S’il nous arrive quoi que ce soit, comment leur rendrez-vous des comptes ? » menaça Lian Shuang.
Le Grand Séraphin ne daigna même pas jeter un regard à la femme et poursuivit son avancée.
Lu Yin se dirigea vers l’un des groupes, tout comme Shuangdao.
Luo Ning prit la parole. « Je suis de la famille Luo de la Porte Céleste. La faveur de ma famille n’a pas de prix, Seigneur Grand Séraphin. »
Le Grand Séraphin tourna enfin la tête vers Luo Ning.
Le jeune homme soutint son regard. « Sauvez-moi, et vous pourrez traverser la Porte Céleste à votre guise. »
Lu Yin jeta un coup d’œil au Grand Séraphin, qui fixait toujours Luo Ning. « La famille Luo de la Porte Céleste ? »
Luo Ning eut un sourire en coin. « Oui, la famille Luo. »
« Rien de plus qu’un chien de garde », déclara le Grand Séraphin avant de détourner la tête. Il refusa de lui accorder un regard de plus.
Le visage de Luo Ning se déforma sous l’effet de la rage. « Qu’est-ce que vous venez de dire ? »
Les autres gens du Mégaverse des Neuf Odyssées gardèrent un silence de mort. La famille Luo de la Porte Céleste était incontestablement puissante et occupait une place importante dans son mégaverse. Sans cela, Luo Ning n’aurait jamais été autorisé à entrer dans la Flèche de l’Héritier ni à être gelé dans le Pavillon Octogonal. Malgré tout, il n’avait pas réussi à obtenir plus qu’un regard du Grand Séraphin.
Si le Grand Séraphin était un membre du Mégaverse des Neuf Odyssées qui avait dûment obtenu son titre de Sancti inférieur, un tel mépris aurait pu s’expliquer. Mais on lui avait donné ce titre. Pour cette raison, tout le Mégaverse des Neuf Odyssées le méprisait. Pour entrer dans leur mégaverse, il fallait passer par la Porte Céleste. Un Sancti inférieur digne de ce nom pouvait la franchir librement, mais le Grand Séraphin devait obtenir l’accord de la famille Luo.
C’était précisément pour cela que Luo Ning s’était montré si sûr de lui. Il avait supposé que le Grand Séraphin avait besoin de la faveur de la famille Luo.
Il ne s’était absolument pas attendu à ce que le Grand Séraphin l’ignore.
« Vous avez offensé ma famille, Grand Séraphin ! À partir de maintenant, vous ne franchirez plus jamais la Porte Céleste ! » menaça Luo Ning.
Le Grand Séraphin ne cilla même pas.
Comme il n’obtenait aucune réponse, Luo Ning le fusilla du regard, puis reporta les yeux sur Lu Yin, qui était déjà entré dans le champ de pression des souvenirs du palais. Lu Yin se rapprochait à toute vitesse. Luo Ning n’avait d’autre choix que de fuir, et la seule direction possible le rapprochait du palais. Comment aurait-il pu distancer Lu Yin dans cet endroit ?
Malgré ses chances désastreuses, Luo Ning n’ajouta rien et se remit simplement à avancer vers le palais. Chacun de ses pas était une véritable agonie.
Lu Yin endura l’assaut des souvenirs. La sensation lui était à la fois familière et étrangère.
Avec son dé, il avait possédé d’innombrables créatures et été témoin de toutes sortes de souvenirs, jusqu’à la pression écrasante des années sans fin que connaissaient les conscients. Ce poids anesthésiant lui était parfaitement familier. Pourtant, en plus de cette pression familière, il éprouvait à présent une sensation indescriptible de déchirement et d’immersion. C’était comme s’il était devenu une autre personne, une créature, voire un univers entier. Il voyait un ciel nocturne infini et sentait les marées cosmiques monter et refluer. Par-dessus tout, il avait l’impression que son corps tombait dans un abîme, aussi impuissant que n’importe quel être humain ordinaire.
La pression des souvenirs lui donnait l’impression que les siens se solidifiaient en un fil, tandis que la pression du palais tirait sans relâche dessus. Si Lu Yin ne résistait pas, son fil se romprait.
Malgré la pression des souvenirs, il ne vit pas une seule image parmi eux.
Cette situation contradictoire lui paraissait pourtant tout à fait naturelle. L’immersion totale n’était pas la même chose que la Réalité virtuelle : l’une offrait une perspective à la troisième personne tout en permettant de vivre l’expérience dans son intégralité.
Il revivait des événements du passé sans rien voir du tout.
La sensation la plus nette était celle du fil de ses souvenirs, qu’on tendait toujours davantage.
Ce n’était que le début. Plus il avancerait, plus le fil serait tendu. Il explorait des domaines que la seule force brute ne pouvait atteindre. Ni la conscience ni la force spirituelle ne pouvaient l’aider. C’était comme dans un rêve où, même si l’on possédait sa force, il était impossible de l’utiliser.
C’était un sentiment d’impuissance profond, que Lu Yin n’avait pas éprouvé depuis très, très longtemps.
Si ce palais, voire la Flèche de la Volonté liée elle-même, avait été formé à partir des souvenirs d’un seul être, cet être avait-il cultivé le pouvoir de la mémoire ?
C’était un pouvoir que Lu Yin n’avait encore jamais rencontré.
Ailleurs, Shuangdao subissait lui aussi la pression des souvenirs tandis que lui et le reste du groupe d’Old Chief continuaient de se diriger vers le palais.
Lu Yin jeta un coup d’œil dans sa direction. Il ne se précipita pas en avant et observa plutôt le Grand Séraphin et Yong Heng, qui se tenaient eux aussi immobiles. Ils semblaient absorber la pression des souvenirs.
Seul Shuangdao était impatient. Il tenait à capturer les gens du Mégaverse des Neuf Odyssées et à découvrir ce qui se tramait réellement.
Un peu plus tard, un cri retentit. Shuangdao avait capturé l’un des jeunes qui avait pris du retard sur son groupe.
Les autres jeunes s’efforcèrent désespérément de se rapprocher du palais. Ils se sentaient impuissants, déconcertés, terrifiés et désespérés. Un avenir radieux s’était autrefois ouvert devant eux, mais voilà qu’ils se retrouvaient soudain face à la mort, aux mains des fourmis qu’ils avaient jadis méprisées.