Chapitre 363
Lu Yin ne prit pas la peine de répondre aux paroles condescendantes de Xuan Jiu ; il était trop excité à cet instant. Sur la face à cinq points de son dé, celle de la Copie de Talent, un symbole supplémentaire en forme d’éclair venait d’apparaître. La Copie de Talent lui permettait d’emprunter les dons innés d’autrui en entrant en contact physique avec un cultivateur doté d’un tel don dans les dix secondes suivant un lancer de cinq. Il pouvait ainsi stocker le don inné dans son dé et s’en servir plus tard. Il venait de réussir à emprunter le don inné du lapin foudroyant.
Le lapin foudroyant était si puissant qu’il avait assommé le singe à neuf têtes d’un seul coup de patte, ce qui en disait long sur sa force. Mais la puissance de ses éclairs était encore plus inimaginable. Même si Lu Yin n’en avait effleuré qu’une infime partie, il avait hâte de découvrir ce dont ils étaient capables.
Emprunter un don inné ne signifiait après tout que l’emprunter. Lu Yin ne pouvait pas l’utiliser au même niveau de puissance que son propriétaire. Il avait beau n’avoir emprunté au lapin que son don inné lié à la foudre, il avait tout de même hâte de s’en servir. Il sentait que ces éclairs n’avaient rien d’ordinaire. Sa seule inquiétude était de savoir si son corps pourrait les supporter.
« Monsieur Lu, merci encore de m’avoir sauvée », déclara la jeune femme qu’il avait secourue.
Lu Yin sourit. « Je vous en prie. »
Elle lui tendit une série de chiffres. « Je m’appelle Leng Yan. Je suis l’une des responsables de la Société Brightstar dans l’Outerverse. »
Lu Yin fut stupéfait. « La Société Brightstar ? » Yue Xianzi lui avait parlé de cette entreprise avant leur arrivée à la Montagne des Neuf Pics ; c’était une société plutôt fortunée.
« On dirait que vous avez déjà entendu parler de la Société Brightstar, monsieur Lu », dit Leng Yan en souriant.
Lu Yin acquiesça. « C’est une grande entreprise connue dans tout l’univers, alors bien sûr que j’en ai entendu parler. Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez déjà responsable à un si jeune âge, mademoiselle Leng Yan. C’est impressionnant. »
« Je ne vous arrive pas à la cheville, monsieur Lu, champion du Tournoi du plus fort et Briseur de Verrou élémentaire discernant à deux étoiles. Grâce à la réussite de votre bris de verrou lors de cette rencontre, vous gagnerez certainement encore d’autres étoiles. Votre avenir est sans limites. Je confierai les affaires de cette jeune fille à vos bons soins. » Elle lui adressa un sourire courtois.
Ils ne pouvaient pas rester plus longtemps sur la Planète du Singe Sauvage. Malgré le regard étrange de Casanova, Lu Yin emmena Yue Xianzi et Zhao Ran.
Ils avaient mis plusieurs jours à atteindre l’emplacement de la sourcebox en forme d’arbre. Mais, pour le voyage de retour, Lu Yin traversa le vide à une vitesse extrême et ne mit que quelques heures à rejoindre le site d’atterrissage de leur vaisseau spatial.
En regardant la fissure au sol, il vit que son vaisseau avait commencé à s’y enfoncer et poussa malgré lui un soupir de soulagement. Sur le chemin du retour, il avait craint que son vaisseau ne soit détruit. Après tout, la Planète du Singe Sauvage tout entière était au bord de l’effondrement.
Peu après, deux vaisseaux spatiaux privés gagnèrent l’espace.
Lu Yin se retourna et resta stupéfait. La planète avait changé du tout au tout depuis leur arrivée ; d’immenses fissures striaient désormais sa surface.
Du ciel, elles ressemblaient à des crevasses gigantesques, mais, depuis la surface de la planète, elles apparaissaient comme des failles insondables. Le singe à neuf têtes avait presque pulvérisé la planète entière.
Lors de cette rencontre sur la Planète du Singe Sauvage, Lu Yin avait échappé de peu à la mort. Il avait bien failli y rester.
Il jeta un œil à son anneau cosmique, se demandant à quoi pouvait bien servir le fruit blanc. Il demanderait à quelqu’un une fois de retour à l’académie.
« Septième Frère, qu’est-ce que ce diseur de bonne aventure voulait vraiment dire ? Il est certain que tu as croisé le regard d’un mort, mais quand est-ce arrivé ? Et puis, comment les morts pourraient-ils te regarder en face ? » demanda le Singe fantôme.
Avant que Lu Yin ne quitte la planète, Xuan Jiu lui avait répété qu’il avait croisé le regard d’un mort. Cette fois, Lu Yin avait bien entendu la phrase, et il ne s’agissait clairement pas de « famille royale », mais de « défunt », autrement dit de personnes mortes.
Et Xuan Liu avait même ajouté une phrase : Lu Yin portait malheur. Toute cette histoire était plutôt déprimante et l’avait mis mal à l’aise. Il était donc de mauvaise humeur. « Même toi, tu crois les absurdités de ce vieux débris ! »
« Je sais bien qu’il raconte n’importe quoi, mais il appartient tout de même à la Secte des Starsibyls. Il se peut que certaines de ses paroles soient vraies. »
Lu Yin ne s’en inquiétait pas outre mesure, car il ne se rappelait pas avoir croisé le regard d’un défunt. Les morts ne pouvaient même pas voir. Même si leurs yeux étaient ouverts, cela ne servait à rien. Sans âme, impossible de regarder, à moins que la personne ne ressuscite.
Attends… Lu Yin se souvint soudain de quelque chose : les paroles du vieil homme pouvaient-elles être liées à l’Art Arcanique – Résurrection Fatale ?
Mais même dans ce cas, ça ne collait pas. C’était Lu Yin qui avait compris cette technique, pas quelqu’un d’autre. Cela signifiait-il qu’il s’était regardé lui-même ?
Lu Yin secoua la tête et chassa ces paroles étranges de son esprit. Il entra San Dios dans le système de navigation automatique du vaisseau, puis ferma les yeux et récita les Écritures du Mur de Pierre en silence : il avait décidé de faire une pause.
Plus de dix jours plus tard, à l’est de San Dios, un vaisseau spatial privé s’approcha tranquillement de la station spatiale du Continent de la Flamme des Prairies et s’y amarra. La porte s’ouvrit et un jeune homme en sortit en souriant, avant de balayer les environs du regard.
À l’intérieur de la station spatiale, Puyu s’avança, les yeux brillants. Il avait l’air plein d’énergie.
Le jeune homme descendit et se dirigea vers Puyu.
« Représentant Liu, bienvenue », le salua Puyu avec un léger sourire.
Le jeune homme sourit et répondit avec respect : « Je ne suis qu’un nouveau venu et j’aurai besoin des conseils du Conseiller Puyu. »
Puyu éclata de rire, ravi de l’attitude du jeune homme. La dernière inquiétude qui lui restait au fond du cœur s’évanouit.
Alors qu’il s’apprêtait à dire quelque chose, deux autres vaisseaux spatiaux privés s’amarrèrent à la station depuis l’espace, et Lu Yin sortit de l’un d’eux.
Dès qu’il pénétra dans la station spatiale, Lu Yin aperçut une silhouette inoubliable. « Liu Shaoge ? »
Le jeune homme qui avait salué Puyu était bien Liu Shaoge, celui-là même que Nightking Zhenwu avait chargé de venir à San Dios. Il avait pour objectif de freiner l’ascension de Lu Yin tout en servant le Clan Nightking.
Liu Shaoge se tourna vers Lu Yin et leva la main. « Ça fait longtemps, frère Lu. »
Lu Yin plissa les yeux, puis disparut brusquement pour réapparaître juste devant Liu Shaoge. Il lui asséna un coup de paume en pleine tête, sans retenir sa force. Puisqu’il avait remarqué Puyu, il comptait tuer Liu Shaoge avant que celui-ci ait le temps de réagir.
Les yeux de Liu Shaoge s’écarquillèrent, puis le coin de ses lèvres se releva tandis qu’un souffle d’air noir et blanc tournoyait autour de lui. Il recula sous l’assaut de toute la puissance de Lu Yin, renforcé par les Trente Couches ; le souffle noir et blanc se brisa et se dispersa dans le vide alentour. Son corps dansait comme une feuille dans le vent, esquivant sans effort toute la force du coup de Lu Yin. Il recula d’une centaine de mètres et atterrit juste derrière Puyu.
Le vide s’effondra là où la paume de Lu Yin n’avait rencontré que le néant. Trente traînées d’air jaillirent de sa main, comprimant l’air et libérant une force écrasante dans toute la station spatiale, au point que beaucoup eurent du mal à respirer.
Puyu s’avança et lança un regard glacial à Lu Yin. « Représentant Lu, que signifie tout cela ? »
Lu Yin fixa avec stupeur l’endroit désormais vide, puis se retourna, incrédule. Il regarda Liu Shaoge, incapable de comprendre comment cet homme avait esquivé son attaque. Les Trente Couches solidifiaient le vide avant même que la paume de Lu Yin ne l’atteigne. Même des Briseurs de Verrou comme Dao Bo et Liu Xiaoyun n’auraient pas pu esquiver si facilement, à moins d’être au même niveau que Lu Yin. Or, seuls quelques candidats au titre de Dix Arbitres étaient officiellement reconnus comme de véritables prétendants. Liu Shaoge n’en faisait certainement pas partie. Alors comment avait-il esquivé le coup de Lu Yin ?
Lu Yin n’était pas le seul stupéfait ; Puyu l’était tout autant. Il avait appris que Nightking Zhenwu envoyait quelqu’un pour occuper le poste de conseiller par intérim. Il savait aussi que son remplaçant venait de l’Empire du Grand Yu et qu’il avait une rancune contre Lu Yin. Mais il ne s’était jamais attendu à ce que le nouveau venu puisse réellement rivaliser avec Lu Yin. Puyu avait beau détester ce dernier, il connaissait parfaitement la puissance presque inégalée du Briseur de Verrou. Il ne s’attendait donc pas à voir surgir de nulle part un autre Briseur de Verrou tout aussi monstrueux.
« Frère Lu, ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas vus, et pourtant tu n’as pas changé d’attitude envers moi », dit Liu Shaoge avec un sourire détendu.
Lu Yin baissa la main et le regarda. « Ça fait quelques années que je ne t’ai pas vu, mais toi, tu as beaucoup changé. »
Liu Shaoge haussa les épaules. « Toi aussi. Que dirais-tu de boire un verre pour fêter nos retrouvailles ? »
« C’est ce pouvoir qui te donne l’assurance de t’approcher de moi ? » demanda Lu Yin en plissant les yeux.
Liu Shaoge sourit. « On peut dire ça. En réalité, j’ai peur que tu me tues d’une seule gifle. »
Lu Yin jeta un regard à Puyu. « Pourquoi est-il ici ? »
Puyu répondit tranquillement : « L’Arbitre Zhenwu a ordonné à Liu Shaoge de venir occuper le poste de conseiller par intérim et d’exercer, en qualité de conseiller, l’autorité du Conseil de la jeunesse de l’Outerverse. »
L’Arbitre Zhenwu… Nightking Zhenwu. Le regard de Lu Yin se chargea d’intentions meurtrières. Liu Shaoge avait trahi la Terre pendant les épreuves et l’avait quittée avec Nightking Qingyu. À présent, il était lié d’une manière ou d’une autre à Nightking Zhenwu, et sa puissance avait elle aussi considérablement augmenté. Il avait clairement utilisé une technique de combat du Clan de la Nuit et du Jour pour esquiver la paume de Lu Yin. Liu Shaoge tirait donc pleinement parti de sa nouvelle position.
Lu Yin n’avait jamais douté qu’avec son tempérament, Liu Shaoge finirait par obtenir un poste élevé. Mais il ne s’était pas attendu à ce qu’il y parvienne si vite ; son protecteur était en réalité l’Arbitre Shenwu !
Yue Xianzi rejoignit Lu Yin, Zhao Ran à ses côtés.
« Allons-y. » Lu Yin emmena les deux jeunes femmes.
Toujours dans la station spatiale, Puyu regarda Lu Yin s’éloigner. Il ne parvenait pas à chasser de son esprit l’image des innombrables pirates qui avaient attaqué ses alliés, sans parler de la puissance de celui qui avait fendu la Gorge Darkstar en deux. Il n’osait plus se montrer trop dur avec Lu Yin ; heureusement, l’Arbitre Zhenwu lui avait envoyé quelqu’un qui nourrissait une profonde rancune contre lui et dont il pourrait se servir. Sur cette pensée, Puyu se tourna vers Liu Shaoge. Cet homme n’était pas simple non plus, et la force qu’il venait de montrer suffisait à rendre Puyu quelque peu méfiant.
À San Dios, Lu Yin se servit de son statut de représentant pour faire entrer Zhao Ran. La gamine ne se souvenait pas de son passé, mais Lu Yin n’aurait pas eu bonne conscience s’il l’avait simplement abandonnée ; il n’avait donc pas eu d’autre choix que de l’emmener avec lui.
Yue Xianzi avait été gênée par le fait que les deux femmes aient dû s’entasser dans un vaisseau spatial monoplace, ce qui avait rendu le voyage de retour pénible.
Zhao Ran était très curieuse de San Dios et ne cessait de tendre le cou pour découvrir les nouveaux lieux. Son amnésie ne semblait clairement pas la préoccuper.
« Elle te plaît ? » demanda Yue Xianzi à Lu Yin.
« J’ai simplement de la peine pour elle. Aide-moi juste à lui trouver un endroit où loger, pour l’instant. » Lu Yin s’éloigna ensuite, troublé par les événements récents.
Au début, quand il était encore sur Terre, son pire ennemi avait été Liu Shaoge, mais ils étaient alors de simples humains. D’innombrables Terriens avaient été transformés en zombies, ce qui avait poussé Liu Shaoge à décider de bombarder une ville entière. Cette décision avait laissé à Lu Yin des cicatrices inoubliables. Bien qu’elles eussent depuis disparu grâce à son entraînement de cultivation, il n’oublierait jamais les souffrances qu’il avait endurées.
L’un des plus grands regrets de Lu Yin était de ne pas avoir tué Liu Shaoge sur Terre, et voilà qu’aujourd’hui encore, il n’avait pas pu le tuer. Cet échec le déprimait profondément. Il s’était entraîné si dur toutes ces années pour atteindre un niveau supérieur, mais Liu Shaoge n’avait pas pris de retard. Sa puissance était en réalité du même ordre que la sienne.
L’apparition de Liu Shaoge ne fit pas seulement ressurgir la haine profondément enfouie de Lu Yin ; elle raviva aussi son désir de revoir les autres, comme Zhang Dingtian, Bai Xue, Seruzen et Xu San, les quatre autres qui avaient quitté la Terre avec lui et qui avaient tous disparu. Lu Yin ignorait s’ils étaient morts, mais, même s’ils étaient encore en vie, où pouvaient-ils bien se trouver ?
Lu Yin se tenait au bord de San Dios et contemplait les nuages en contrebas. Il se trouvait bien au-dessus de tant de gens, mais ce n’était qu’une question de comparaison. Face aux Dix Arbitres, il n’était encore qu’une fourmi. Et les Dix Arbitres eux-mêmes n’étaient que des fourmis comparés à ces vieux monstres dont le niveau de puissance atteignait des centaines de milliers. Mais ces vieux monstres se tenaient-ils vraiment au sommet ?
En route vers le front de la guerre frontalière, Lu Yin avait vu quelque chose qu’il n’oublierait jamais. Un groupe de personnes venait de faire ses premiers pas dans l’univers, sans se douter qu’une civilisation supérieure les observait. La distance qui séparait ces gens de ceux qui les observaient n’était qu’un pas, mais ce pas était si immense qu’ils ne pourraient jamais le franchir pour découvrir la vérité. Voilà le drame d’une civilisation dont la technologie évoluait lentement ; les cultivateurs, eux aussi, connaissaient une lutte semblable.