Chapitre 3 596
Lu Yin observa longuement Old Yu, qui lui adressa un sourire amer. « Seigneur Lu, ne me regardez pas comme ça. Le Domaine de la Sagesse a une très longue histoire et nous avons toujours eu une longueur d’avance. Mais nous ne sommes ni omniscients ni tout-puissants. Comme dans le cas des manigances du Vieux Salamandre, sans votre coopération avec l’Empereur Wu, nous n’aurions jamais pu le débusquer. Qui aurait cru qu’un vieux monstre à l’article de la mort voudrait se battre pour obtenir le titre de Séraphin ? »
« Il arrive que plus une personne est intelligente, plus elle se laisse facilement tromper par les apparences. »
Lu Yin détourna le regard et reprit silencieusement sa route vers le Domaine de la Sagesse.
Old Yu observa un moment Lu Yin qui s’éloignait, puis le rattrapa. « Vous ne croyez toujours pas ce que je vous dis, Seigneur Lu ? »
Lu Yin ne répondit pas et demanda plutôt : « Que savez-vous de Meng Sang ? »
Old Yu ne parut pas surpris par la question. Après tout, l’intervention de Meng Sang avait permis au Vieux Salamandre de s’échapper. « Meng Sang est une Renaissance de l’Esprit sous forme bestiale, mais il n’a jamais eu de liens avec la Terre des Bêtes primordiales. On ne peut pas le considérer comme le deuxième Séraphin de la Terre des Bêtes primordiales.
« Avant cela, personne n’aurait imaginé que Meng Sang passerait soudain à l’action. Il ne pourrait jamais vaincre l’Empereur Wu dans un combat direct, mais l’Empereur Wu est tout aussi incapable de l’empêcher de s’enfuir. Parmi les Sept Séraphins, Meng Sang est peut-être celui qui excelle le plus dans l’art de fuir.
« Sa technique Ombre des Rêves est bien plus efficace en embuscade qu’en combat ouvert. »
Une question intriguait Lu Yin. « Vous n’avez jamais envisagé que l’Empereur Wu ait fait en sorte que Meng Sang devienne l’un des Sept Séraphins ? Pourquoi serait-il autrement intervenu pour sauver le Vieux Salamandre ? Peut-être ne l’a-t-il même pas sauvé, mais l’a emporté par un autre moyen, tout en s’assurant qu’il puisse s’échapper. »
Old Yu secoua la tête. « C’est impossible. D’abord, l’Empereur Wu n’est pas ce genre de personne. Il est naturellement dominateur et franc, et n’a pas la ruse nécessaire pour agir ainsi. De plus, il est évident que Meng Sang est devenu Séraphin grâce au Grand Séraphin. Bao Qi et Meng Sang ont tous deux obtenu leur titre à la suite des manœuvres du Grand Séraphin. »
« Quiconque a accédé à sa position grâce au Grand Séraphin ne peut en aucun cas avoir de lien avec l’Empereur Wu. »
« Le Grand Séraphin est la Renaissance de l’Esprit sous forme humaine la plus puissante, tandis que l’Empereur Wu est la Renaissance de l’Esprit sous forme bestiale la plus puissante. Même s’ils voulaient coopérer, ils n’y parviendraient pas. Cela ne dépend pas d’eux : ils incarnent une tradition ancienne du Nid de l’Esprit et symbolisent les deux branches de la Renaissance de l’Esprit. »
« Cet héritage est lié au système de cultivation de votre Nid de l’Esprit », remarqua Lu Yin sans y penser.
Old Yu fut surpris, mais approuva. « C’est vrai. La volonté d’une personne ne peut être changée, car elle en est un élément fondamental. Seigneur Lu, votre perspicacité est remarquable. »
Qu’il s’agisse d’affaires, de guerre, de stratégie ou de relations, dès lors que des humains étaient impliqués, certains traits entraient forcément en jeu. Avant de comprendre pleinement le caractère d’une personne et ses méthodes de prédilection, le seul moyen de cerner sa position était de connaître son environnement naturel. C’était ce que Lu Yin avait appris de Wang Wen.
Le Nid de l’Esprit comptait deux sortes de Renaissance de l’Esprit : sous forme humaine et sous forme bestiale. Avant que Sans limites ne quitte le Megaverse de Tianyuan, Wang Wen avait déjà conclu que les Renaissances de l’Esprit sous forme humaine et bestiale ne pouvaient coexister en paix. Une certaine rivalité entre les deux était inévitable, même si Wang Wen n’avait pas pu prévoir à quel point elle serait intense.
C’était aussi pour cette raison que Lu Yin avait toujours considéré instinctivement la Terre des Bêtes primordiales et la Salle des Ascendants comme deux entités entièrement distinctes.
Nul besoin que quelqu’un lui explique leurs positions : Lu Yin était absolument certain que le Grand Séraphin et l’Empereur Wu ne coopéraient pas.
Il arrivait que, quelle que soit la puissance d’un cultivateur, son héritage détermine ce qu’il vivait. Certaines choses échappaient au contrôle de chacun.
Lu Yin était hostile au Nid de l’Esprit parce que ce megaverse cherchait à détruire le sien, et que le Megaverse de Tianyuan faisait partie de son héritage de cultivation. C’était quelque chose qui ne pourrait jamais changer, et qui déterminait sa résolution.
Il aurait pu se servir de cette compréhension du contexte pour déterminer s’il existait un lien entre le Domaine de la Sagesse et Meng Sang, mais Lu Yin ne connaissait malheureusement pas assez le Nid de l’Esprit.
…
Les Profondeurs ombrales ne s’étaient toujours pas remises. Le paysage était dévasté. Chaque jour, de nombreuses personnes venaient les visiter, stupéfaites par la violence du combat qui avait pu causer de tels dégâts.
Beaucoup étudiaient le terrain autour des Profondeurs ombrales dans l’espoir de reconstituer le déroulement du combat. Nombreux étaient ceux qui y avaient assisté, mais tous n’avaient pas pu distinguer clairement chaque mouvement et chaque technique employés.
Ceux qui en étaient capables ne se rendaient pas sur place. Ils avaient eu le privilège d’assister au combat dans la Terre des Bêtes primordiales.
Parmi les nombreux cultivateurs qui rôdaient près des Profondeurs ombrales, certains eurent des révélations et poussèrent des cris de joie. Leur réussite en attira d’autres, toujours plus nombreux, venus examiner les lieux.
L’endroit suscitait même l’agressivité. Certains observaient spécialement les autres pour voir qui parvenait à comprendre quelque chose. Telle était la réalité du monde des cultivateurs.
Old Yu soupira. « Pour ces gens, cette terre dévastée est un cadeau. »
Lu Yin se souvint des ruines de la Secte de la Source du Dao. Il y avait autrefois étudié l’empreinte de paume du Progéniteur Chen. Beaucoup s’étaient rendus devant cette empreinte dans l’espoir d’obtenir la technique secrète des Neuf Clones. En quoi cette situation différait-elle de celle des gens qui étudiaient les ruines autour des Profondeurs ombrales ?
Levant la tête, Lu Yin regarda le Domaine de la Sagesse, juste devant lui.
Les Profondeurs ombrales, même dévastées, étaient le seul obstacle entre eux, et pourtant aucun cultivateur n’osait faire le moindre pas de plus vers le Domaine de la Sagesse. Ce pas unique aurait tout aussi bien pu séparer le ciel et la terre, tant l’écart était immense, comparable à celui qui le séparait de la Salle des Ascendants.
On pouvait gravir les plus hauts sommets, mais certaines distances ne pouvaient jamais être franchies.
Arrivé à la frontière du Domaine de la Sagesse, Lu Yin regarda plus loin. « Codex 15 ? »
Old Yu hocha la tête. « Seigneur Lu, souhaitez-vous aller l’étudier ? »
« Bien sûr. »
« Parfait. Je vous attendrai dans le marais de roseaux », déclara Old Yu avant de pénétrer dans le domaine. Il avançait lentement et finit par disparaître.
Lu Yin fit un pas en avant. À première vue, le Domaine de la Sagesse n’avait rien de particulier : seuls quelques habitants allaient et venaient. Pourtant, tout le domaine était protégé par un réseau de boîtes sources.
Dès que Lu Yin posa le pied sur l’herbe desséchée qui couvrait le sol, tout changea autour de lui.
Soudain, il se retrouva devant un empire florissant. Une armée d’un million de soldats dominait le ciel et la terre. Son empereur était vénéré par-dessus tout ; de belles femmes, aussi nombreuses que les nuages, chantaient et dansaient joyeusement pour lui. Le monde semblait en paix.
Parfois, les hauts fonctionnaires recevaient des terres en récompense.
À d’autres moments, des concours d’arts martiaux étaient organisés.
L’immense contrée était belle comme un tableau, et des milliards d’êtres louaient leur sage souverain.
En un clin d’œil, la guerre ravagea le pays. Les chevaux piétinèrent la capitale impériale et le chagrin gagna toutes les campagnes. Les généraux périrent au combat et l’empereur fut enseveli avec son empire. Tout fut réduit en cendres. Seuls les chants de douleur subsistèrent sur la terre jaune. De temps à autre, on trouvait des poèmes de l’empire évoquant son passé prospère.
Combien de grands hommes avaient vécu dans cet empire au fil de toute son histoire ?
Lu Yin sembla traverser le temps et assista à l’essor et au déclin de plusieurs dynasties. Il sembla contempler la brièveté de la vie, éprouvant les joies et les peines des séparations et des retrouvailles, tandis qu’une génération succédait à l’autre.
Les dynasties s’élevaient puis s’effondraient, et d’innombrables héros sombraient dans l’oubli. Seule demeurait la terre jaune, tandis que les balustrades sculptées et les fresques pleuraient les disparus.
Une coupe de vin, un toast aux vicissitudes : l’essor et le déclin des mondes, les mers qui se changent en champs de mûriers. Voilà le Chagrin éternel.
Lu Yin resta figé sur place. Un pied reposait sur l’herbe desséchée, mais l’autre demeura un instant suspendu dans les airs, incapable de se poser. Chagrin éternel. C’était le nom du Codex 15.
Il n’y avait pas de sensation de danger particulière, ni même de moyen d’attaque, et pourtant Lu Yin fut contraint de rester immobile pendant une demi-journée.
Ce réseau de boîtes sources n’était pas conçu pour attaquer, mais pour permettre d’accéder à une forme particulière de compréhension.
Lu Yin posa enfin son deuxième pied, et tout redevint normal autour de lui. Il reprit sa route et arriva bientôt au marais de roseaux. Old Yu avait déjà servi du vin et l’attendait.
Lu Yin s’assit en face du vieil homme et fixa le vin d’un air absent. Il prit la coupe et la vida d’un trait.
Old Yu la remplit de nouveau, et Lu Yin la vida encore une fois.
Les coupes se succédèrent. Bientôt, la jarre entière fut vide.
Alors que Lu Yin prenait la dernière coupe, Old Yu leva la sienne. « Seigneur Lu, je bois cette coupe avec vous. »
Lu Yin fixait toujours le vin d’un air absent. « Codex 15, Chagrin éternel… Incroyable. »
Il leva enfin les yeux vers Old Yu. « D’où vient-il ? »
Old Yu sourit et se contenta de lever sa coupe.
Lu Yin leva son verre et le cogna contre celui d’Old Yu. Un tintement cristallin résonna tandis que les deux hommes vidaient leur coupe.
« Chaque maître du Domaine de la Sagesse est aussi un Grand Maître du Trésor spirituel, et chacun laisse derrière lui une Formation de Trésor spirituel. Parfois une seule, parfois deux, voire davantage. Le Codex 15 nous a été légué par le dernier maître du Domaine de la Sagesse. C’est mon propre maître qui l’a créé », expliqua Old Yu.
Lu Yin fronça les sourcils. « C’est votre Domaine de la Sagesse qui a créé cette formation ? »
Old Yu eut un petit rire. « Quoi ? Vous ne me croyez pas, Seigneur Lu ? »
Le vieil homme tapota alors son verre du doigt. Le son cristallin créa des ondulations qui se propagèrent à travers le marais. L’eau se mit à bouillonner, et les gouttelettes semblèrent s’animer, se déplaçant pour former des motifs qui dessinèrent peu à peu une silhouette.
« Tombeau des Montagnes et des Rivières », murmura Lu Yin.
Old Yu hocha la tête. « Un faux Tombeau des Montagnes et des Rivières. »
« Et pourtant, c’est bien une Formation de Trésor spirituel », dit Lu Yin en regardant Old Yu. Ce vieil homme était bel et bien un Grand Maître.
Su Shidao était considéré comme le plus grand Grand Maître du Trésor spirituel de tout le Nid de l’Esprit, mais Lu Yin estima que ce vieil homme pouvait lui être égal. Et il y avait aussi Cheng Gong.
Su Shidao maîtrisait les Formations de Trésor spirituel de la même manière que Lu Yin. Ce dernier considérait cela comme la voie orthodoxe d’un Grand Maître. Mais les Codex 15 et 16 créés par le Domaine de la Sagesse étaient franchement étranges. Lu Yin avait l’impression qu’ils venaient d’une compréhension non conventionnelle de la libération des boîtes sources, mais la méthode était manifestement puissante. Quant à Cheng Gong, ses capacités étaient encore plus absurdes. Elles étaient si étranges que Lu Yin ne parvenait même pas à les comprendre.
« Le Codex 15 est à vous, Seigneur Lu, déclara Old Yu. Vous êtes assez puissant pour mériter cette formation. »
Lu Yin accepta le réseau de boîtes sources, puisqu’il s’agissait du prix convenu. Malheureusement, il ne pouvait pas le stocker dans son univers intérieur. Il ressemblait davantage à une technique de compréhension qu’à une méthode d’attaque directe.
« Cheng Gong est-il lui aussi un Grand Maître du Trésor spirituel ? » demanda Lu Yin.
Old Yu répondit : « Je sais ce que vous cherchez à savoir, mais le Grand Séraphin le protège, alors je n’en sais pas grand-chose. Si vous le souhaitez, Seigneur Lu, vous pouvez vous rendre à la Flèche céleste. »
Lu Yin eut un petit rire. « Le Grand Séraphin me laissera entrer ? »
Old Yu sourit. « S’il refuse, tant pis. Mais comment le saurez-vous sans même essayer ? »
Lu Yin sourit. « C’est vrai. »
Old Yu sortit alors une autre jarre de vin, et lui et Lu Yin continuèrent à boire ensemble. Lu Yin n’était pas pressé de partir. Il resta discuter avec Old Yu et en apprit davantage sur le Nid de l’Esprit.
Quelques jours plus tard, les rires des deux hommes résonnaient à travers le Domaine de la Sagesse. Ceux qui ne les connaissaient pas auraient cru à des retrouvailles entre de vieux amis.
« Au fait, où est Qianmen Feidu ? » demanda soudain Lu Yin.
S’il était resté dans le Domaine de la Sagesse, c’était notamment pour chercher le moindre indice d’un lien avec Meng Sang ou Qianmen Feidu. Lu Yin ignorait toujours si le sauvetage du Vieux Salamandre par Qianmen Feidu avait un rapport avec le Domaine de la Sagesse.
Old Yu parut perplexe. « Pourquoi le cherchez-vous ? »
« J’ai besoin de son aide pour enquêter sur quelque chose, répondit Lu Yin avec un sourire. Et puis, sa vie m’appartient. »
Old Yu s’en souvint alors. « C’est vrai. Sa vie vous appartient, mais il n’est pas ici. Quant à l’endroit où il se trouve, je l’ignore. »
« Vous ne savez pas ? »
« Non. Seigneur Lu, vous savez déjà que Qianmen Feidu est loyal envers l’héritier caché de notre domaine. Les héritiers public et caché du Domaine de la Sagesse ne sont pas soumis aux règles du domaine. Ce qu’ils peuvent accomplir dépend de leurs propres capacités. »
Lu passa à une autre question. « J’ai capturé Maître Li. Qui protège désormais les héritiers ? Ça m’intrigue. »
Old Yu sourit. « Seigneur Lu, cherchez-vous à vous mêler de la compétition entre les deux héritiers de notre domaine ? »
Lu Yin se leva. « Pas vraiment. Leur rivalité ne m’intéresse pas. Je m’en vais. »
Old Yu regarda Lu Yin. « Le Jour de l’Offrande approche. Si vous êtes témoin de ce phénomène étrange, pourriez-vous m’en informer ? »
Lu Yin haussa les épaules. « D’accord, mais seulement contre rémunération. »
« Je serai ravi de vous offrir quelque chose qui vous satisfera. »
…