Chapitre 1
Des fumées nocives s’échappaient des innombrables fissures qui lézardaient la terre battue, formant un voile noir qui masquait le coucher de soleil rouge. Des dizaines de milliers de visages apeurés avançaient péniblement sur un chemin boueux. Leurs sanglots incessants se mêlaient aux cris retentissants de ceux qui tombaient dans les crevasses. Ce fleuve de désespoir était officiellement protégé par un groupe de cultivateurs, des gens autrefois ordinaires qui, six mois après l’Apocalypse qui avait frappé la Terre, étaient devenus des êtres d’une puissance inimaginable. Ils étaient postés le long du chemin, chacun à une distance fixe du précédent et chargé de veiller sur son propre secteur.
Près de l’arrière de cette vaste troupe, Lu Yin leva soudain les yeux vers un grand arbre en feu au loin. Un bruit à vous hérisser le poil, celui de la chair broyée, retentit dans les airs, bientôt suivi d’un hurlement sonore. Quelques instants plus tard, un chien de chasse de deux mètres de long, aux pupilles écarlates, fonça sur la troupe. Beaucoup paniquèrent et crièrent à la vue de ses grandes mâchoires dégoulinant de sang frais, mais Lu Yin ne se laissa pas troubler. Il saisit une arme étrange suspendue à sa taille. On aurait dit une simple tige de métal, mais, suffisamment aiguisée, elle pourrait finir par devenir une lame. Il bondit en avant et fracassa la tête de la bête d’un seul coup puissant, éclaboussant de sang l’herbe alentour. Ce ne fut qu’après avoir vu le chien sauvage mourir que les membres du groupe retrouvèrent un semblant de calme et parvinrent à maîtriser leur peur pour reprendre la marche.
« On dirait que ça ne va plus tarder », marmonna Lu Yin en contemplant les fissures qui parcouraient son arme.
Les dernières lueurs du jour disparurent bientôt sous l’horizon, et les cultivateurs interrompirent la procession. Chacun alluma alors un feu de joie pour les personnes sous sa protection, maigre précaution prise dans l’espoir d’effrayer les bêtes mutantes. Marcher dans le noir, c’était la mort assurée.
« Troisième équipe en partant de l’arrière, en route. Cherchez des sources de nourriture. Ne vous éloignez pas à plus d’un kilomètre », ordonna Lu Yin dans son communicateur. Son numéro d’identification personnel était le 103. Après avoir jeté un regard pensif à la carcasse encore fraîche du chien qu’il venait de tuer, il la souleva et la lança sans cérémonie à son groupe.
« Mangez. »
Plusieurs hommes s’avancèrent à son ordre. Ils se mirent aussitôt à découper la bête avec soin pour la faire rôtir, sans même grimacer devant les lambeaux de chair humaine qu’ils devaient contourner. Mais il n’y avait de viande que pour une vingtaine de personnes. Lu Yin saisit donc son arme et partit en chercher d’autre.
Le bruit de ses bottes s’enfonçant dans la boue ne cessa pas un seul instant, tandis que des yeux verts lumineux s’allumaient dans l’obscurité pour le fixer. C’étaient des souris mutantes. Elles étaient répugnantes à regarder, mais au moins, elles étaient comestibles. Lu Yin en tua une douzaine environ, jusqu’à en avoir assez pour nourrir son groupe, puis revint. Un autre cri strident lui apprit qu’un cultivateur venait de mourir, mais il n’avait aucune envie d’aller le sauver. Personne ne savait quels dangers se dissimulaient dans l’obscurité, et les serpents venimeux, les moustiques porteurs de maladies et même les énormes rats capables de ronger le métal étaient monnaie courante dans la région.
Lu Yin retrouva un groupe silencieux, blotti derrière le feu de joie, comme si ces flammes pitoyables pouvaient le protéger des innombrables dangers alentour. Son regard se porta vers les étoiles éclatantes du ciel nocturne dégagé, que la lumière et le smog de l’industrie humaine ne polluaient plus. Bien sûr, cette clarté avait eu pour prix l’arrivée des bêtes mutantes.
Et des humains mutants, aussi.
Personne ne savait ce qui avait déclenché le phénomène ni comment il avait pu toucher le monde entier en une seule nuit. Toutes sortes de créatures avaient muté et s’étaient changées en bêtes mortelles ; beaucoup d’humains avaient eux aussi perdu la raison et étaient devenus des zombies ambulants, dépourvus de la moindre lucidité. Les survivants avaient vu leur force augmenter légèrement. Ce n’était pas grand-chose en soi, mais ils avaient aussi acquis la capacité de devenir plus puissants en consommant les noyaux d’énergie des nouvelles créatures mutantes. Ils s’étaient rebaptisés « cultivateurs ». Le monde semblait alors revenu aux temps anciens, où régnait la loi de la jungle. Lu Yin avait vu de ses propres yeux les explosions qui avaient détruit toutes les armes et munitions modernes de sa ville. On aurait presque dit que ce nouvel ordre mondial ne tolérait pas l’existence de technologies aussi avancées.
Une légère rafale de vent attira alors son attention sur un journal couvert de sang qui voltigeait sous une pierre. Elle le ramassa et lut :
« 3 février 2200. Ce jour restera dans les annales de l’histoire comme celui où l’Armée de l’air chinoise 5 a atterri sur Neptune. Bai Qian fut le premier membre de l’équipage à poser le pied sur la géante gazeuse… »
Lu Yin jeta le journal lorsqu’une petite fille s’approcha en titubant et lui tendit avec précaution une cuisse de viande grillée. Il lui sourit et dit : « Merci. »
Lu Yin avala avec satisfaction la viande chaude tandis que la fillette souriait et retournait auprès du groupe. Même noyée sous une quantité écrasante d’épices, la viande était difficile à avaler, mais elle constituait une bonne source d’énergie. Le feu de joie vacilla ; Lu Yin abattit soudain sa tige sur le sol et tua une mante toxique qui avait tenté de sauter par-dessus les flammes pour attaquer le groupe. Ces insectes pouvaient décimer une troupe s’ils parvenaient à leurs fins ; leurs lames qui luisaient dans le feu n’étaient pas moins redoutables que son arme. Lu Yin ne dormit que deux heures en tout, car elle dut tuer une douzaine de mutants qui tentèrent de franchir les flammes pour attaquer le groupe. Les autres groupes, eux, n’avaient personne comme elle pour les protéger. Un autre groupe, composé d’une douzaine de cultivateurs et d’encore plus de survivants, fut massacré par un seul sanglier mutant. Sa peau épaisse était hérissée de piquants qu’il pouvait projeter à volonté, et chaque salve fauchait plusieurs vies. Plusieurs cultivateurs plus puissants, qui se trouvaient à proximité, durent unir leurs forces pour le maîtriser avant qu’il ne fasse davantage de victimes.
Le soleil finit pourtant par se lever, et la troupe reprit sa marche vers le sud, en direction de Jinlin. Cette ville était le plus grand point de rassemblement de la région, et de nombreux soldats et cultivateurs y avaient élu domicile. Parmi eux se trouvait Zhou Shan le Bourreau, l’un des Sept Sages. Au cours des six mois qui avaient suivi l’Apocalypse, l’humanité avait établi, à partir des maigres renseignements dont elle disposait, une classification rudimentaire des cultivateurs. Ceux qui venaient d’avaler leurs premiers noyaux d’énergie n’avaient pas encore de rang ; ceux qui avaient acquis la force de les écraser appartenaient au Royaume de l’Homme. Au-dessus se trouvait le Royaume de la Terre. Les cultivateurs de ce niveau pouvaient détruire des villes entières sans difficulté, mais il existait encore un royaume supérieur. Ceux du Royaume du Ciel pouvaient s’envoler à leur guise. Peut-être était-ce en raison de leur puissance terrifiante au combat, ou peut-être de leur rôle de protecteurs, mais on les appelait les Sages. Les Sept Sages étaient les sept personnes en Chine qui avaient atteint ce royaume.
La troupe se trouvait désormais à une centaine de kilomètres environ de Jinlin, une distance qui, quelques années plus tôt, se serait parcourue en quelques heures à peine. À présent, il fallait plusieurs jours pour la franchir, et les routes autrefois sûres étaient infestées de zombies errants, attirés par l’aura de vie. Les gardes alignés de part et d’autre de la procession restaient constamment sur le qui-vive, mais leur peur était évidente. Les zombies n’étaient pas rapides et, même si leur force monstrueuse pouvait être contrée, leur sang contenait une toxine immonde, capable de traverser la peau et d’infecter le cerveau de tout cultivateur qui y était exposé. Cette toxine finissait par priver sa victime de sa volonté et de sa conscience, la transformant à son tour en zombie.
Le regard de Lu Yin se durcit et il serra fermement son arme. Repousser les zombies n’était pas trop difficile, puisqu’ils attaquaient toujours de la même façon. Contrairement aux cultivateurs, ils ne pouvaient ni évoluer ni devenir plus puissants ; autrement, il ne resterait aucun survivant dans ce monde. La plus grande menace pour la troupe venait toujours des bêtes mutantes.
Alors que Lu Yin s’apprêtait à affronter les zombies, ceux-ci s’immobilisèrent soudain, puis firent demi-tour et s’éloignèrent. Un sinistre pressentiment lui noua l’estomac tandis que son cœur s’accélérait. Quelques instants plus tard, sa prémonition se confirma : la terre elle-même trembla. Une épaisse liane vert sombre jaillit du sol et fouetta la tête de la procession. Ses larges feuilles capturèrent plusieurs survivants, puis les écrasèrent comme des fruits mûrs. Les cris de désespoir retentirent de nouveau, et le sang des victimes dégoulina, fertilisant la terre. Les gens du peuple ne furent pas les seuls à prendre la fuite ; certains cultivateurs aussi tournèrent les talons.
Le cœur de Lu Yin manqua un battement. Cette liane mutante avait sans aucun doute atteint le Royaume de la Terre. Même si leur groupe comptait plusieurs cultivateurs du Royaume de l’Homme, il serait difficile de l’abattre. Ceux qui étaient restés n’avaient pas non plus l’intention de tenter de la tuer. Ils se tenaient plutôt en périphérie du combat, attendant que la liane soit rassasiée. Lorsqu’elle finit par se retirer, des gémissements de désespoir et de chagrin retentirent de nouveau sur le champ de bataille. Même de nombreux cultivateurs auraient craqué devant un spectacle aussi atroce.
« Tenez bon. Le Bourreau va bientôt venir à notre aide », annonça une voix rauque dans le communicateur de Lu Yin. Cette nouvelle porteuse d’espoir remonta le moral des survivants. À leurs yeux, un cultivateur du Royaume du Ciel était comme un dieu ; il leur suffisait d’apparaître pour que tous les problèmes soient résolus.
*Un Sage ?* Lu Yin méprisa la réaction du reste du groupe et fléchit discrètement le bras gauche. Même à présent, toute la partie gauche de son corps était encore parcourue d’une douleur qui lui transperçait les os, rappel constant de cette nuit fatidique. Toute la ville avait été abandonnée, et toutes les armes et toute la puissance de feu qui n’avaient pas encore été détruites avaient été concentrées dans la ville même. Les cris de cette nuit résonnaient encore vivement à ses oreilles. C’était la nuit où il avait aperçu cet être hautain aux yeux dorés.
Liu Shaoge, le Sage de la Lumière. Lu Yin n’oublierait jamais l’homme qui lui avait infligé une douleur insupportable — une douleur qu’il s’était juré de lui rendre au centuple.
Comme toujours, on alluma les feux de joie juste avant la tombée de la nuit. Lu Yin s’apprêtait à se reposer lorsqu’un cri derrière lui l’alerta. En tendant l’oreille, il perçut aussi des sanglots. Les sourcils froncés, il se retourna et vit une bonne douzaine de cultivateurs entourer plusieurs filles aux vêtements déchirés. Les jeunes femmes peinaient à préserver les derniers lambeaux de leur dignité tandis que les hommes les tripotaient avec concupiscence.
Hélas, ce genre de spectacle n’avait rien d’inhabituel. Après la catastrophe, les humains étaient eux aussi revenus à une philosophie barbare. Dans ce monde de bêtes, il fallait payer pour être protégé. Lu Yin ferma les yeux, et sa conscience s’évanouit.
…
Non loin de là, une fille poussa un cri tandis qu’on la plaquait au sol. Un cultivateur la dominait de toute sa hauteur. « Putain, j’ai risqué ma vie pour vous protéger, alors qu’est-ce que ça peut foutre si j’ai envie de m’amuser un peu avec toi ? Tu devrais t’estimer heureuse. Il y a deux jours, une étoile montante a couché avec moi, mais maintenant, je la repousserais même si elle me suppliait. Debout ! »
Les joues rougies par la colère, la jeune fille fixa son agresseur, mais les cultivateurs autour d’eux se contentèrent de rire grassement. Ces gens étaient parfaitement à leur place dans un monde où l’on pouvait faire tout ce qu’on voulait, pourvu qu’on en ait la force.
Fouah ! Une rafale de vent surgit, portant un nouveau venu au milieu du groupe. Sa tige appuyée contre le cou de l’homme, il lança d’un ton indifférent : « Dégage. » Le silence tomba aussitôt, troublé seulement par les sanglots étouffés des filles.
L’expression du cultivateur menacé s’assombrit et il serra les dents. « Ça ne te regarde pas, Lu. Elles sont sous mes ordres. »
« Tu fais trop de bruit », répondit Lu Yin sans émotion avant d’abattre son arme sur la gorge de l’homme. La peau se déchira et le sang jaillit, teintant la tige de métal d’une couleur familière. « Si tu tiens tellement à être cruel, alors soit. Elles sont toutes à toi, maintenant. Je ne les toucherai pas. »
Il retira son arme et retourna calmement à sa place, sous les regards déconcertés de la foule silencieuse. Les gens s’étaient déjà habitués à ce genre de scènes, et d’ordinaire, personne ne serait intervenu pour sauver ces filles, même si elles avaient été sur le point d’être tuées. À leurs yeux, c’était Lu Yin qui était étrange.
Les autres cultivateurs échangèrent des regards, bouillonnant de rage. Pourtant, aucun n’osa bouger ; tous savaient que Lu Yin était plus puissant qu’eux. Les filles s’approchèrent pour lui dire quelque chose, mais lorsqu’il ferma les yeux sans montrer la moindre envie de parler, elles ne purent que lui adresser un regard reconnaissant.
Peu après, une jeune femme magnifique, vêtue d’habits révélateurs, s’approcha en souriant. Elle fixa les filles jusqu’à ce qu’elles baissent la tête, apeurées, et ne fut satisfaite que lorsqu’elles se furent toutes écartées. Puis elle s’assit à côté de Lu Yin et lui souffla doucement dans l’oreille.
Mais une main calleuse se referma sur sa gorge. « Recommence et tu es morte. »
« Toujours aussi insensible », cracha la femme. Elle força un sourire, malgré le voile qui assombrissait son regard.
« Qu’est-ce que tu veux ? » demanda froidement Lu Yin en relâchant sa prise.
« Aïe. Tu ne sais donc pas que tu t’es déjà attiré des ennuis ? » demanda-t-elle en lui lançant un regard noir, tout en se frottant pitoyablement la gorge. Comme Lu Yin ne répondait pas, elle poursuivit : « Zhang Tong et son groupe complotent contre toi. Ils sont plus de dix cultivateurs, alors que tu es seul. Tu ne peux pas les affronter. Fais attention. »
« Merci », répondit Lu Yin sans chaleur.
La femme poussa un grognement impuissant. « Tu sais, j’ai moi aussi des appuis. Je peux t’aider à t’en sortir. Tu n’as qu’à demander. »
« Pas besoin. »
« Ah… D’accord. Enfin, n’hésite pas à m’appeler quand tu veux. Pour Zhang Tong, ne t’inquiète pas. Je m’en occuperai pour toi. À bientôt. » Elle lui adressa un sourire avant de tourner les talons, laissant derrière elle un léger parfum. Lu Yin referma simplement les yeux, sans que l’arrivée ni le départ de la femme ne le troublent le moins du monde.