Chapitre 680
Moon posa la main contre la Porte et poussa.
La Porte ne bougea pas d’un pouce sous son poids. Elle était scellée, et il ne servait à rien de la pousser doucement : elle ne s’ouvrirait pas.
« On dirait qu’on va devoir faire ça à la manière forte, dit Moon. On va la défoncer. »
Theo se rembrunit, inquiet. « Tu es sûr ? Si on force le passage, le commandant le sentira. Le sceau de la Porte est lié à la flèche, et la flèche est liée à l’elfe. Si on la brise, on perdra le peu d’effet de surprise qu’il nous reste avant même d’avoir posé les explosifs. »
Moon haussa les épaules.
« L’effet de surprise est déjà perdu. Ils vont sans doute bientôt trouver un accord, et le commandant du Sud se méfiera, même s’il ne croit pas celui du Nord. Et on n’a pas besoin de l’effet de surprise pour que les explosifs fonctionnent. Il faut juste qu’on entre, et c’est le seul moyen. »
Il prit une profonde inspiration et recula, puis leva la jambe et décocha un coup de pied dans la Porte.
~BAM~
La Porte trembla sous l’impact, tandis qu’un grondement sourd résonnait dans la glace.
Theo resta bouche bée.
*Une attaque physique lancée par un mage… Ce seul coup de pied pourrait tuer net une bête trois étoiles.*
Moon frappa de nouveau, et la Porte trembla plus fort encore. Des fissures se propagèrent sur sa surface gelée.
Il donna un troisième coup, qui eut raison d’elle.
La Porte se déforma puis céda, s’effondrant vers l’intérieur dans une pluie d’éclats de glace. L’entrée de la flèche blanche s’ouvrit devant eux, béante, froide et sans défense.
Moon abaissa la jambe et regarda l’ouverture.
« J’entre seul. Reste ici, en périphérie, surveille les alentours et préviens-moi dès que tu vois quoi que ce soit venir du nord. »
Theo acquiesça et sortit son appareil de communication, puis vérifia la connexion avec celui de Moon.
« Allô ? »
« Allô ? »
La voix de Theo résonna clairement dans l’appareil de Moon, et la sienne lui revint tout aussi distinctement. La connexion était bonne.
Une fois la communication vérifiée, Theo s’éloigna de la flèche jusqu’à un point d’observation, sur une faible éminence d’où il pouvait voir loin vers le nord, la direction d’où viendrait le commandant. Il se mit à couvert et appuya sur son appareil.
« Vérification de la communication. Tu me reçois ? »
« Cinq sur cinq, répondit Moon. Garde les yeux rivés au nord. Je ne serai pas long. »
Il se retourna et entra dans la flèche blanche.
L’intérieur était encore plus froid que les Terres Désolées, si tant est que ce fût possible. Les murs de glace pâle étaient sculptés et polis, ornés de mystérieux motifs calligraphiques qui couraient le long du couloir.
Un travail d’artiste, réalisé par quelqu’un qui avait le sens du beau.
Une faible lueur filtrait à travers la glace elle-même, baignant tout l’endroit d’une lumière fantomatique et diffuse.
Moon s’enfonça dans la flèche, dont les salles s’élargissaient à mesure qu’il avançait.
Le couloir étroit déboucha sur une vaste chambre, où la personnalité de l’elfe se révélait plus clairement.
Des meubles sculptés dans la glace et les os. Une estrade surélevée qui servait de siège ou de trône, recouverte d’épaisses fourrures.
Des râteliers d’armes longeaient un mur, garnis d’arcs de rechange et de flèches soigneusement empennées.
Tout était disposé avec un ordre et une intention dont aucune bête ordinaire n’aurait été capable.
« Ce sont… des trophées. »
Des os ornaient le mur du fond. Des crânes de bêtes, nettoyés, polis et alignés par taille avec soin ; les plus grands trônaient au centre, tels des prix d’honneur.
Entre eux étaient accrochées des peaux, les fourrures des créatures tuées par l’elfe, tendues, préservées et fixées à la glace dans une galerie de conquêtes.
Une tête gigantesque était accrochée au-dessus du trône : celle d’un prédateur au sommet de la chaîne alimentaire, abattu par le commandant. Son expression figée semblait contempler la chambre, tel un monument.
L’Elfe inférieur était fier de ses prises. Il s’en entourait, vivait parmi elles et les exposait comme un guerrier aurait exhibé le butin d’une vie entière de combats.
Moon observa tout cela en traversant la chambre.
Il sortit les runes explosives de son Anneau de stockage et commença à les placer à des endroits stratégiques de la flèche.
Il en garda trois pour son usage personnel et en posa dix en tout dans la flèche, en les répartissant de façon à provoquer le plus de dégâts possible.
De retour à l’igloo, Marek ne tenait pas en place. Il faisait les cent pas près de l’entrée, nerveux, les yeux fixés sur le nord lointain.
Peu après le départ de Moon et Theo, les deux commandants s’étaient entendus.
Les combats entre les hordes s’étaient calmés, puis le commandant du Nord avait fait demi-tour avec ce qui restait de son armée et s’était dirigé vers la flèche noire. Le malentendu semblait réglé.
Le commandant du Sud était depuis longtemps retourné à l’endroit exact où Moon et Theo s’étaient rendus.
La flèche du Sud.
« Vela. » Marek baissa la voix. « On aurait dû poursuivre le commandant blanc ? Le ralentir, d’une façon ou d’une autre ? Il est déjà parti vers la flèche, et Moon et Theo doivent être tout près, voire déjà sur place. Si on l’avait suivi, on aurait pu les prévenir, leur faire gagner du temps ou… les aider à se battre si ça tournait mal. »
Vela secoua la tête. « Non, on reste ici. C’était le plan, et on s’y tient. »
Elle lui jeta un regard. « Réfléchis à ce que Moon nous a dit avant de partir. Ne prenez aucun risque. Aucun. Il ne disait pas ça seulement pour lui-même. Il le disait parce qu’un groupe de notre taille, qui avance à découvert dans la neige pour filer un commandant, c’est exactement ce contre quoi il nous avait mis en garde. Si on suit cette armée, on risque de se faire repérer. Et alors, on ne sauvera personne. On ne fera qu’ajouter nos corps au tas. »
Marek fronça les sourcils, mais il l’écoutait.
« Ils nous ont fait confiance pour ne pas nous attirer d’ennuis, poursuivit Vela. Alors faisons-leur confiance : ils s’occuperont de leur côté et reviendront, comme ils ont toujours réussi à tout gérer jusqu’ici. »
« Moon a surmonté tous les problèmes que cette Porte lui a lancés. Et Theo est le meilleur éclaireur avec qui on ait jamais travaillé. Si le commandant blanc bouge, Theo le repérera de très loin, et ils seront partis tous les deux avant son arrivée. »