Chapitre 182
Traducteur : Pai_
Peu de temps après le départ de la Maison Zahar, Osel laissa également un message d’adieu et mena son armée vers le sud.
À moins d’un événement exceptionnel, il ne serait pas facile de le recroiser ainsi à l’avenir.
Peut-être ne se reverraient-ils jamais de leur vie.
Sur le chemin du retour, alors que Turan était perdu dans ses pensées sur le dos de sa bête magique, quelqu’un lui donna un coup de coude.
« Pourquoi as-tu l’air si sombre ? »
Le doigt appartenait à Solif, qui le suivait sous les traits d’un serviteur.
Les chevaliers qui les escortaient avaient gardé une certaine distance pour ne pas entendre leurs paroles, ce qui lui permettait de garder son ton habituel.
« Je... j’ai beaucoup de choses en tête. »
La conversation avec Haroon avait donné à Turan matière à réflexion.
Des préoccupations pratiques aux questions métaphysiques comme l’existence du soi, des sujets sur lesquels il ne se pencherait normalement jamais.
En le voyant ainsi, Solif s’exprima avec un air incrédule.
« Ne te prends pas trop la tête. S’ils sont obéissants, laisse-les tranquilles. S’ils font des conneries, écrase-les. C’est simple, non ? »
« C’est facile à dire pour toi. »
Bien sûr, contrairement aux dires de Solif, il n’était pas si simple de prédire les agissements de Zahar.
S’il était vrai qu’Haroon, en tant que Chef de famille, tenait la maison sous son autorité, cette méthode ne fonctionnerait pas sur d’autres dieux comme elle le faisait avec des nobles ordinaires.
Si, à la suite d’un incident, il venait à perdre son corps, Talis dirigerait Zahar jusqu’à ce qu’il en obtienne un nouveau.
Certes, les chances qu’Haroon meure soudainement étaient minces ; il n’avait qu’une soixantaine d’années en termes humains...
« Mais on ne sait jamais. Qui sait quels tours ils pourraient jouer. »
Bien qu’il fût difficile de savoir combien de corps possédés par des dieux existaient actuellement au sein de Zahar, s’ils unissaient tous leurs forces, même Haroon ne serait pas en sécurité.
Une fois tué et réduit à l’état d’âme, réinsérer celle-ci dans un corps possédé nécessiterait l’intervention d’une personne vivante. Si le responsable refusait, il ne pourrait rien faire, aussi puissant fût-il de son vivant.
Naturellement, une Maison Zahar sans son Chef de famille ne serait pas aussi menaçante, mais ce serait un problème grave s’ils recevaient un coup de poignard dans le dos lors d’un combat contre la Maison Aravion-Nagin, la Maison Carmine ou le Grand Serpent de Mer.
Le simple fait que chacun de leurs mouvements soit espionné grâce aux capacités uniques de dissimulation et de détection de Zahar serait horriblement gênant.
Pour prendre un exemple vraiment terrifiant, si quelqu’un parvenait à voler une mèche de cheveux de l’enfant à naître de Turan pour l’envoyer à Zahar, Turan serait rendu impuissant dès ce jour.
Dès l’instant où il quitterait l’enfant des yeux, impossible de savoir qui pourrait l’approcher en secret.
« Plus important encore, félicitations. Tu es officiellement devenu un coureur de jupons reconnu par trois Grandes Maisons Nobles. »
« Bon sang. »
Solif grimaça à la plaisanterie de Turan, qu’il avait lancée pour chasser ces pensées désagréables.
Le sujet qui était revenu le plus souvent lors de cette rencontre, c’était lui.
Un scélérat qui avait ravi la femme envoyée comme amante au Chef de la Maison Parsha, un coureur de jupons qui convoitait l’amante de son ami.
Non seulement les témoins ne manquaient pas lors de la réunion, mais avec les histoires qui allaient se propager de bouche à oreille, il ne faudrait pas longtemps avant que la réputation infâme de Solif Varaha ne se répande à travers le monde.
Un scandale amoureux parmi les chefs de grandes maisons nobles, quel sujet pourrait être plus intrigant ?
Solif poussa un profond soupir et secoua bientôt la tête.
« Eh bien, je me fiche de ce que les autres racontent. La seule chose qui compte, c’est la vérité. »
Lorsque Reshion avait façonné sa personnalité par le passé afin de prendre possession de son corps plus facilement, Solif avait dû jouer le rôle d’un homme rigide, obsédé par l’étiquette et le regard des autres.
Peut-être par réaction, depuis qu’il était libéré, il maintenait délibérément cette attitude : « Je me fiche de ce que les autres pensent, tant que je suis heureux. »
« Oublie tout ça. J’espère juste que si j’ai un jour un gosse, il n’aura pas la lignée Zahar. L’idée de les laisser élever l’enfant est terrifiante, rien que d’y penser. »
« Ah. »
À bien y réfléchir, cette tradition existait bel et bien.
Lorsqu’un enfant naît entre les deux familles, celle à laquelle il appartient n’est pas déterminée par le père ou la mère, mais par la lignée.
Comme il l’avait appris récemment, c’était une mauvaise coutume créée par les dieux pour faciliter l’utilisation de la magie des âmes, mais elle était devenue une notion profondément ancrée dans l’esprit de tous les mages.
Peu importait l’affection que Solif porterait à son enfant, s’il élevait un enfant de la lignée Zahar au sein de la Maison Varaha, cela susciterait inévitablement une controverse majeure.
« Je ne peux pas simplement élever l’enfant de force ? »
« Aucune chance. Non seulement Zahar exigerait immédiatement le retour de l’enfant, mais même tes subordonnés ne resteraient pas les bras croisés. »
Tout en claquant la langue avec regret, Turan était secrètement soulagé que son propre enfant soit bien plus à l’abri d’une telle controverse.
Même si l’enfant naissait avec la Lignée de la Tempête, ils étaient de toute façon en guerre contre la Maison Aravion.
Si jamais les deux familles parlaient de paix, ce serait après la mort de Badal et une fois que Meisa serait devenue la chef de la Maison Aravion, il n’y avait donc pas à s’en soucier non plus.
« En parlant de ça, toi et Meisa pourriez avoir un enfant un jour, vous aussi. Je peux être le parrain ? »
« Eh bien, bien sûr. »
« Vu la situation, ça n’arrivera peut-être pas tout de suite, mais j’espère que ce sera dans les trente ans. »
Aux mots de Solif, Turan fit une pause au lieu de répondre immédiatement.
Une petite hésitation que d’autres auraient pu laisser passer.
Mais pour avoir voyagé avec lui pendant des années et s’être habitué à lui, Solif ne la manqua pas.
« ... Quoi ? Pourquoi réagis-tu comme ça ? »
« Mm. »
« Ne me dis pas... déjà ? »
« C’est juste arrivé, comme ça. »
Il aurait pu mentir autant qu’il le voulait, mais il n’y avait aucune raison de le faire alors qu’ils n’étaient que tous les deux.
Ce n’était pas par manque de confiance qu’il n’en avait pas parlé à Solif.
Surpris par cette vérité inattendue, Solif fixa le vide un instant, puis murmura d’une voix basse :
« Pas possible, avec le niveau d’énergie magique que vous avez tous les deux, les chances de grossesse devraient être vraiment faibles, alors comment... »
« On a eu de la chance. »
Comme Solif l’avait dit, lorsque deux nobles dotés d’une forte énergie magique entretenaient une relation, les chances de grossesse étaient nettement plus faibles que pour les gens ordinaires.
Même si tous les nobles désiraient une descendance forte, c’était la raison pour laquelle ils avaient souvent des concubines issues du peuple ou de la chevalerie.
Les enfants nés entre nobles avaient un potentiel bien plus grand, mais par malchance, une grossesse pouvait ne pas survenir avant des décennies.
Bien sûr, cela variait selon les cas, et il existait des exemples comme Melo et Ashiz, des frères et sœurs nobles nés à peu d’intervalle.
Pourtant, que Turan et Meisa aient réussi à concevoir en seulement quelques mois malgré les mesures de contraception prises, c’était une probabilité étonnante.
« Attends, tu m’as gardé ça secret ? »
« Ce n’est pas que je l’ai gardé secret, il n’y a pas eu d’occasion de te le dire. Tu étais à Varaha tout le temps jusqu’à ce voyage. »
« Tu aurais dû me le dire en venant ici ! »
L’une des raisons pour lesquelles Turan ne l’avait pas dit à Solif était qu’il était resté à Varaha jusqu’à juste avant ce voyage.
Cependant, il avait eu l’occasion d’en parler pendant qu’ils voyageaient pour la réunion, alors pourquoi ne l’avait-il pas fait ?
« C’était juste un peu gênant d’aborder le sujet. »
« Quoi ? Pourquoi ? »
« Juste... »
Puisque la grossesse nécessitait évidemment ce processus, annoncer que Meisa était enceinte revenait essentiellement à déclarer que lui et Meisa avaient fait de telles choses. Lorsqu’il le formula ainsi, Solif resta un instant sans voix.
Pour Turan, c’était une question assez sérieuse.
C’est pourquoi, même lorsqu’il en avait informé les quelques personnes qui devaient absolument le savoir, comme Ashiz, cela avait été insupportablement embarrassant.
Quelques secondes plus tard, Solif, qui se retenait, éclata d’un rire incontrôlable et tomba de son cheval.
« Hé. »
« Puhahaha, ah, je t’en prie... Je jure que je vais mourir... Qu’est-ce que tu es, un gamin... Enfin, je suppose que tu en es un... »
Les mages environnants, qui les escortaient, regardèrent avec confusion le serviteur suivant le Chef de famille tomber soudainement de son cheval en riant.
« Tout va bien, Chef de famille ? Quelque chose ne va pas... ? »
« Rien d’inquiétant. Continuez à surveiller les environs. »
« Oui, monsieur ! »
Surpris par le ton glacial du Chef de famille, ils s’éloignèrent rapidement.
Un instant plus tard, Solif, s’étant calmé, essuya ses larmes et remonta sur son cheval avant de parler.
« Ah, sérieusement, je ne crois pas avoir jamais autant ri de ma vie. »
« Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? »
« Le fait que le surhomme parfait, capable de tout et ne montrant aucune émotion, se mette soudainement à agir comme un gamin de vingt ans. J’ai tellement ri que j’ai failli en mourir. »
Comparés aux gens du peuple et aux chevaliers, très stricts sur le plan sexuel, les nobles étaient bien plus libéraux en la matière.
Parce qu’ils étaient ceux qui choisissaient, et non ceux qui étaient choisis.
À ce titre, l’aveu de Turan, disant qu’il se sentait embarrassé d’annoncer sa relation avec une femme qui était essentiellement sa partenaire, n’était pas seulement drôle, mais même délicieux.
À ce moment-là, alors qu’il continuait de ricaner, Solif parla soudain d’un ton sérieux.
« Enfin, malgré tout, c’est bien. »
« Quoi donc ? »
« De voir ton côté humain. Pas que ce soit un changement soudain ou quoi que ce soit, mais parfois, tu semblais distant. »
Turan se souvint de ce que Solif avait dit juste avant.
Le surhomme parfait, capable de tout et ne montrant aucune émotion.
Il ne s’était jamais vu ainsi, mais peut-être était-ce ainsi que les autres le percevaient.
Après tout, Turan contrôlait ses émotions mieux que la plupart et possédait un talent exceptionnel dans de nombreux domaines.
Et au cours des derniers mois, en tant que Chef de la Maison Parsha, il avait délibérément agi ainsi encore davantage.
« Quand tout ce que tu montres, c’est la perfection et l’excellence, cela crée naturellement une distance. Bien sûr, la distance a sa place pour quelqu’un à un poste élevé, mais quand il s’agit d’amis ou de famille, c’est différent. Parfois, ce sont les failles qui rendent quelqu’un vraiment humain. »
« Les failles rendent quelqu’un humain... Je crois avoir déjà entendu ça quelque part. »
« Qui l’a dit ? »
« Probablement Reshion. »
« Ce bâtard a dit ça ? »
À la mention du nom de Reshion, Solif fronça les sourcils.
Bien qu’il ne fût plus qu’un prisonnier déballant toutes sortes d’informations, il y avait eu une époque où Reshion avait été en position de revendiquer le corps de Solif, et cela faisait de lui quelqu’un que Solif ne pourrait jamais porter dans son cœur.
« À bien y penser, je ne t’avais pas déjà dit ça ? Quand je t’ai demandé pourquoi tu portais une laisse. »
« Ah, c’est vrai... Je crois que tu avais dit quelque chose comme ça à l’époque... »
Très probablement, les mots que Solif venait de prononcer étaient un écho inconscient de ce qu’il avait entendu à ce moment-là.
Selon Reshion, les mages de la première génération nés des dieux avaient été des êtres véritablement écrasants.
Chacun naissait avec la puissance magique d’un chevalier dès son arrivée au monde, et à l’âge adulte, ils possédaient la puissance magique de nobles de rang moyen à élevé, même sans absorber d’énergie magique supplémentaire.
Mais ils partageaient tous une faille critique dans leur personnalité : par-dessus tout, ils ne considéraient pas les humains comme des êtres humains.
Tout comme Onil l’avait fait par le passé, ils battaient les humains à mort par ennui ou les utilisaient comme jouets pour toutes sortes de jeux brutaux.
« Les forts ont du mal à comprendre les faibles. Quelqu’un qui n’a jamais connu la chaleur ou le froid, la douleur ou la fatigue depuis sa naissance ne peut pas saisir les épreuves des gens ordinaires ni faire preuve d’empathie envers eux... »
Les mages modernes ne sont peut-être pas différents des gens ordinaires lorsqu’ils sont très jeunes, mais pour ceux nés comme des surhommes dès le départ, les humains ne devaient pas sembler différents d’insectes.
Des créatures qui éclateraient d’un simple revers de la main.
D’après les paroles de Reshion, sur le fait que les humains pouvaient être infiniment cruels envers ceux qu’ils ne pouvaient pas considérer comme leurs semblables, Turan pouvait deviner son identité d’elfe noir persécuté par les humains.
Bien sûr, les elfes blancs avaient eux aussi abusé des humains et les avaient chassés comme une autre espèce, ils n’étaient donc pas exactement innocents non plus.
« Donc, si l’enfant naît, je ne prévois pas d’enlever la laisse tout de suite. Je vais essayer de me concentrer sur la discipline, mais... si je l’enlève avant que la personnalité ne soit totalement formée et qu’il y ait un effet secondaire, ce serait un désastre. »
« Est-ce que ce serait vraiment mieux ? En fait, je me sentais mal à l’aise et je voulais l’enlever tout de suite si j’avais un gosse. Peut-être que je demanderai à mes parents comment ils m’ont élevé... »
Les parents de Solif, le couple Varaha, étaient revenus de leur cachette dans les terres désolées de l’ouest vers la maison principale des Varaha peu de temps après que Solif eut accédé au poste de Chef de famille.
Naturellement, en tant que parents du Chef de famille, ils ne logeaient plus dans une villa à Helio City comme avant, mais résidaient au sein du Temple du Soleil.
Alors que les deux hommes étaient sur le point de dévier la conversation vers les futures méthodes d’éducation de l’enfant, quelqu’un chevauchant en tête cria :
« Nous sommes arrivés ! Le mur de la ville est en vue ! »
Effectivement, au-delà de l’horizon lointain, les murs de Kalamaf commençaient à apparaître.
Le long voyage touchant enfin à sa fin, tout le monde éclata en acclamations.
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