Chapitre 3 188
3188 Âme Égarée
L'ombre dévisagea la poupée en lambeaux dans une incompréhension totale.
Tout cela était des plus étranges.
Pourquoi Câlin bougeait-elle et parlait-elle soudainement ? La dernière fois qu'il avait vérifié, il s'agissait indubitablement d'une poupée ordinaire. La seule chose d'unique à son sujet était sa longévité inhabituelle.
D'innombrables années s'étaient écoulées depuis que Câlin avait été cousue. Des royaumes entiers avaient été fondés et s'étaient effondrés, les os de leurs dirigeants réduits en poussière. L'humanité avait enduré les innombrables épreuves des temps préhistoriques et était entrée dans une nouvelle ère, éclairée. L'Âge des Dieux avait même touché à sa fin, mais la vilaine poupée était toujours là.
Câlin avait déjà près de quatre cents ans lorsque l'ombre l'avait ramenée dans cette caverne, et bien plus de temps encore s'était écoulé depuis. Au début, elle avait perduré parce que Tatal le souhaitait... et après la mort de Tatal, c'était parce que l'ombre l'avait voulu.
Mais malgré cela, elle était restée une simple poupée. À présent, cependant...
En scrutant les profondeurs de cette chose hideuse, l'ombre fut aveuglée par le pur éclat d'une âme brillante.
Désormais, Câlin semblait être devenue un être vivant.
Elle était une Bête Transcendante.
L'ombre fronça les sourcils.
« Depuis quand ? »
Pendant un instant, il caressa l'idée que Câlin ait mystérieusement pris vie. Mais, naturellement, ce n'était pas le cas. C'était la lumière — celle qu'il pourchassait depuis ces derniers jours. L'étrange chose s'était avérée être une âme nue, d'une manière ou d'une autre capable d'errer de par le monde sans corps physique, et à présent, elle s'était cachée à l'intérieur de l'antique poupée, s'en servant comme d'un réceptacle.
L'ombre...
Était grandement mécontente.
Un sombre sentiment de consternation et de colère monta des profondeurs de son être, et il songea à détruire impitoyablement cette âme audacieuse. De quel droit touchait-elle à cette poupée, après tout ? Cette poupée était le seul souvenir de Tatal qu'il lui restait. Tout être qui la touchait ou l'abîmait sans la permission de l'ombre méritait de subir son courroux.
Mais, en fin de compte, il ne fit aucun geste pour détruire la brillante âme.
L'une des raisons de son inaction était que, bien qu'ayant éradiqué toute vie dans ce royaume, l'ombre ressentait une légère réticence à tuer quiconque sans motif.
La raison principale, cependant, était qu'il n'était pas tout à fait certain de la façon dont détruire cet être étrange sans abîmer Câlin. Après être resté silencieux quelques secondes, il se pencha pour ramasser la poupée. Toutefois, celle-ci poussa un petit cri étouffé et s'enfuit à toute hâte, échappant à son emprise.
En raison de la forme de Câlin, ses tentatives de fuite paraissaient très maladroites. La poupée se balançait et vacillait d'un côté à l'autre en courant, levant les bras pour garder l'équilibre. Malgré cela, pourtant... sa vitesse était assez surprenante. Elle était si preste que ses cheveux, faits d'une grossière fourrure noire, voletaient au vent. Sa robe rudimentaire ondulait.
L'ombre soupira.
« Croit-elle vraiment pouvoir me distancer ? »
Il fit un pas et apparut à des dizaines de mètres de là, juste devant la poupée en pleine course. Elle poussa un autre cri et tenta désespérément de tourner, pour finalement s'écraser contre son tibia et rebondir en arrière.
Alors que l'ombre se penchait pour l'attraper, la poupée saisit la chose la plus proche qu'elle put trouver et s'en servit comme bouclier, détournant la tête.
« S'il vous plaît, ne me mangez pas ! »
Un tintement clair et mélodieux résonna dans la sombre caverne.
L'ombre se figea.
Devant lui, tenue entre les petites mains de Câlin, se trouvait une clochette en argent...
Et dès qu'il l'entendit tinter, il fut submergé par les souvenirs.
Les souvenirs de sa toute première rencontre avec Tatal. Les souvenirs du moment où elle lui avait présenté cette vilaine poupée. Les souvenirs de sa découverte de la poupée dans la chambre silencieuse, au chevet du lit de mort de Tatal.
Et bien d'autres, encore.
Tatal...
N'aurait probablement pas voulu qu'il tue cette âme égarée.
Ni qui que ce soit d'autre, en réalité.
Elle avait été bienveillante, après tout — contrairement à lui. Soudain, un sentiment de deuil poignit dans l'âme de l'ombre. Son amie lui manquait... mais, plus que cela, il était attristé de comprendre que Tatal n'aurait pas aimé le voir tel qu'il était devenu.
Elle ne l'aurait probablement plus du tout apprécié.
Alors de quel droit s'accrochait-il à cette poupée ?
« Combien d'enfants y avait-il dans la ville que j'ai détruite ? »
L'ombre n'y avait pas songé une seule fois auparavant.
Mais maintenant qu'il y pensait, soudainement, il sentit un goût amer dans sa bouche.
Il fut pris de nausée.
Il se redressa et retira sa main, fixant la poupée recroquevillée avec une expression distante.
Il sentit son cœur s'alourdir.
« Depuis quand ai-je un cœur ? »
L'ombre jeta un dernier regard à la forme familière de Câlin, puis se détourna en silence et s'éloigna. Bientôt, sa silhouette se dissipa dans les ténèbres.
Une minute ou deux plus tard, Câlin abaissa prudemment la clochette et jeta un coup d'œil derrière elle. Puis, elle se remit sur ses pieds avec hésitation.
« Il... il est parti ? »
Sa voix grinçante était emplie de surprise. Expirant de soulagement, la poupée rudimentaire s'appuya sur la clochette et regarda autour d'elle. Au bout de quelques secondes, sa voix résonna de nouveau, pleine d'anxiété :
« Mais... où suis-je ? »
L'ombre dissipa sa manifestation physique et retourna à son état habituel — observant passivement son royaume. D'un bout à l'autre de celui-ci, d'innombrables spectres se remirent en mouvement, simulant les actes banals des vivants.
Les gens vaquaient à leurs occupations. Les oiseaux volaient de branche en branche. Les arbres se balançaient, et les insectes rampaient dans la boue. Enveloppés par les ténèbres, tous étaient d'un noir immaculé et silencieux.
Cependant, leur silence ne lui apportait plus la paix.
L'ombre se sentait perdue.
Il ne savait que faire. Il ne savait pas qui il était, ni qui il avait été... ce qui n'était pas nouveau.
Il ne l'avait jamais su. Mais à présent, pour la première fois, il se posait une nouvelle question.
« Qui ai-je envie d'être ? »
Il n'y eut aucune réponse.
L'ombre ne savait pas non plus ce qu'il adviendrait de lui. Sans savoir qui il avait été ni qui il était, comment le pourrait-il ? Poussant un soupir, il se concentra sur la tranquillité silencieuse de son sombre royaume.
... Seulement, ce n'était plus si silencieux ni si tranquille.
Quelques heures après sa rencontre avec la poupée, celle-ci jeta un coup d'œil hésitant hors de la caverne, tourna la tête deçà delà, trembla, et sortit à pas de loup.
C'est juste que cette clochette en argent qu'elle traînait derrière elle s'accrocha à une pierre et tinta, son carillon se propageant à des kilomètres à la ronde. Câlin tomba à genoux et se couvrit la tête de ses deux mains.
L'ombre fit la grimace.
Ignorant que les ténèbres qui l'entouraient étaient l'ombre elle-même, Câlin rassembla son courage et jeta un nouveau coup d'œil autour d'elle. Ne remarquant aucun mouvement, elle soupira de soulagement et s'aventura le long de la montagne. Elle eut même l'effronterie de se mettre à briller, illuminant son chemin.
L'ombre avait décidé d'ignorer cet être étrange, mais tout de même. N'était-elle pas un peu trop audacieuse de briller avec tant d'éclat dans son royaume dépourvu de lumière ?
« Insolente... »
Bien qu'il ne voulût prêter aucune attention à la poupée — l'ombre espérait seulement qu'elle quitterait son royaume de son propre chef —, il ne put s'empêcher de suivre chacun de ses pas.
Cette satanée chose se promenait à l'intérieur de lui, après tout, déversant une radiance lumineuse partout où elle allait. Comment était-il censé l'ignorer ?
Finalement, Câlin atteignit la ville. Elle sembla prudente au début, se cachant dans la pénombre un moment pour observer les spectres.
Puis, elle parut terrifiée.
Portant toujours la clochette en argent, la petite poupée se faufila dans les rues paisibles, levant les yeux vers des gens d'un noir d'encre qui vaquaient à leurs occupations dans un silence absolu. Mis à part les ténèbres contre nature et l'absence de son, la ville ressemblait à une cité normale au premier coup d'œil... mais dès qu'on y regardait de plus près, sa nature effrayante se révélait.
Ces gens d'un noir d'encre n'étaient pas réellement en vie. Ils faisaient tout ce que les vivants étaient censés faire, mais tout n'était que simulacre. Un colporteur proposait des fruits à son client, et le client y goûtait... mais il ne faisait qu'approcher le fruit noir de sa bouche, sans jamais mordre dedans. Un jeune couple profitait d'une promenade, main dans la main — mais lorsqu'ils se regardaient, il n'y avait qu'une creuse indifférence dans leurs yeux vides et vitreux. Un ouvrier réparait un mur fissuré, mais il n'y avait pas de mortier dans le seau qu'il utilisait — à la place, le mur se réparait de lui-même dès qu'il faisait semblant de bouger sa truelle.
La poupée se plaqua contre un mur et couina d'une voix terrifiée :
« Quel... quel genre d'enfer est-ce là ? »
Finalement, la patience de l'ombre s'épuisa. Soudain, une voix froide résonna depuis les ténèbres :
« Tu es plutôt malpolie, n'est-ce pas ? »
La poupée frissonna et jeta un regard paniqué autour d'elle, ses petits yeux perçants reflétant la douce radiance qui émanait de sous le tissu grossier de son corps cousu.
L'ombre ricana et ajouta, la voix pleine de mépris :
« Et tu ne dois pas avoir visité beaucoup d'enfers, non plus. Mon royaume est très paisible et serein. Comment peux-tu le comparer à l'enfer ? »
La poupée essaya de reculer, mais il y avait un mur derrière elle. Elle se figea un instant, puis leva courageusement la clochette en argent et la plaça devant elle.
« N—n'approchez pas ! Ou je la fais sonner encore ! »
L'ombre l'étudia, complètement perplexe.
Au bout d'un moment, il demanda d'un ton neutre :
« Et que crois-tu qu'il se passera si tu le fais ? »
Câlin hésita, puis demanda d'une voix qui semblait de moins en moins assurée à chaque mot :
« Eh bien, ça va... ça va vous faire fuir... comme la dernière fois ? »
L'ombre sombra de nouveau dans le silence. Puis, un rire froid résonna depuis les ténèbres.
« Pourquoi le tintement de ma propre clochette m'effraierait-il ? »
Il secoua mentalement la tête.
Cette poupée ne semblait pas particulièrement futée.
« En même temps, à quoi m'attendais-je ? Ce n'est qu'une simple Bête. C'est déjà un miracle qu'elle sache parler. »
À bien y réfléchir, pourquoi une simple Bête parlait-elle ?
Il hésita un instant, puis ajouta :
« Et c'est ma clochette. Tu n'es donc pas seulement malpolie, mais aussi voleuse. Comme c'est inconvenant. »
La poupée se figea un instant, puis couina :
« Au moins... au moins je ne harcèle pas de parfaits inconnus en leur réclamant des câlins ! Qui est inconvenant maintenant, hein, espèce de démon effrayant ?! »
L'ombre ricana de façon menaçante.
« Tout d'abord... Je ne suis pas un Démon. Je suis un Titan. »
La poupée eut le hoquet et tomba sur le derrière.
« Ensuite — ne te flatte pas trop, petite Bête. Câlin est le nom de la poupée que tu as volée. »
L'ombre resta silencieuse un moment.
« Elle appartenait à une amie très chère... alors traite-la avec soin. »
Pour la première fois, il y eut une infime pointe d'émotion dans sa voix.