Chapitre 3 179
3179 - Royaume de Paix
La terre était drapée de ténèbres.
Le monde était immobile et silencieux, dépourvu de toute vie. L'ombre contempla ce monde silencieux et se sentit en paix.
« Oui... c'est bien ainsi. Je préfère ça. »
Il n'y avait plus d'humains pour le déranger avec leur bruit, avec leur cupidité, avec leurs prières... avec leurs désirs ardents et désespérés. Il n'y avait plus d'arbres, plus d'herbe, plus de bêtes, plus de vermine. Il n'y avait plus de chaos — il ne restait que des ombres.
L'ombre avait voulu ne faire qu'un avec le monde, se dissoudre dans ses changements infinis. Mais à présent, il était le monde. C'était une autre forme d'unité, mais à laquelle il se découvrait bien plus attaché.
Tout était comme il se devait, puisqu'il n'y avait rien pour imposer sa loi à sa tranquillité. Et pourtant...
Quelque part, au plus profond de l'être vaste et ancien de l'ombre, il ressentit l'esquisse d'une émotion étrange.
Était-ce du regret ? De la culpabilité ? Ou peut-être de l'horreur ?
L'ombre ignorait ce qu'étaient la culpabilité et le regret, il n'en était donc pas sûr.
Il ne se souciait pas non plus de le découvrir.
Il voulait simplement profiter de sa paix. Peu à peu, la terre se transforma.
Les ténèbres affluèrent, et d'innombrables formes s'en extirpèrent. Des arbres noirs se balançaient sous le vent, leurs feuilles noires bruissant pour créer une mélodie apaisante. De magnifiques fleurs noires éclosaient dans l'obscurité. La ville était désormais peuplée d'une myriade de silhouettes spectrales — ces ombres mortes vaquaient à leurs occupations, singeant les actions ordinaires des vivants.
Seulement, elles étaient silencieuses.
L'ombre contrôlait absolument ce royaume sombre et lugubre. Il pouvait donc l'observer sans se sentir dérangé, le temps s'écoulant au-delà de son petit îlot de tranquillité.
« Pourquoi les ai-je tués ? »
À un moment donné, il se posa la question.
L'ombre n'était pas mal à l'aise avec sa décision. La disparition de la nation naissante ne lui avait apporté que paix et soulagement. Il avait vécu d'innombrables vies, après tout... il existait depuis des myriades d'années. Pour lui, les vies humaines étaient brèves et éphémères — une douzaine de générations naissaient et mouraient en un éclair, dénuées de sens.
Tous les humains mouraient, et la plupart mouraient rapidement. Il n'avait fait que précipiter leur trépas d'un instant, remplaçant le tumulte de leur vie par une paix éternelle.
Tout comme un humain ne ressentirait pas grand-chose après avoir marché sur une fourmilière, l'ombre n'était pas du genre à se soucier du sort des humains.
Du moins, il ne l'avait pas été, autrefois.
Cependant, l'être qu'il avait été par le passé n'aurait pas détruit la ville. Tout au plus aurait-il anéanti les prêtres et les suppliants qui lui avaient sacrifié une vie — simplement pour s'éviter d'autres désagréments.
Mais, à un moment donné, quelque chose en lui avait changé.
Qu'est-ce que c'était ?
Après y avoir longuement réfléchi, l'ombre en vint à la conclusion que tout était dû à son amie, Tatal. Tatal, qui avait laissé la marque de l'humanité sur lui. Avant de la rencontrer, l'ombre ne savait pas ce qu'était la solitude. Il ne savait pas non plus ce qu'était l'affection... l'amour, la joie, la confiance, l'espoir. Il était devenu capable de ressentir toutes ces émotions grâce à elle.
Mais ce n'étaient pas les seules émotions qu'il avait apprises.
Il y avait aussi le chagrin, la colère, le ressentiment... il y avait la haine.
C'était de la haine qu'il avait ressentie en ce jour sombre.
Ainsi, par une cruelle ironie du sort, l'ombre n'avait pas détruit ces gens parce qu'il agissait comme une divinité. Il les avait détruits parce qu'il avait été submergé par la colère...
Ce qui était la chose la plus humaine qu'il ait jamais faite.
Arriver à cette conclusion sapait le moral de l'ombre. En observant son royaume sans vie, il se posa une fois de plus une vieille question.
« Que suis-je ? »
L'ombre n'était pas vraiment mortel. Mais il n'était pas non plus une divinité... juste un être abandonné coincé quelque part entre les deux.
Laissé seul dans son royaume silencieux, régnant sur lui comme un dieu, l'ombre trouva une certaine forme de paix.
Mais la paix ne lui semblait plus aussi joyeuse. Et ainsi, pour une raison ou pour une autre, l'ombre se souvint de l'une de ses vies passées.
Dans cette vie-là, il était né prince. La nation sur laquelle régnait son père était petite, mais prospère... du moins, elle l'avait été autrefois. Lorsqu'il naquit, le royaume était sur le déclin, et son peuple souffrait.
C'était parce que ses jours de gloire étaient révolus depuis longtemps. Autrefois, il y a bien longtemps, de vaillants héros Transcendants avaient vaincu les Créatures de la Corruption qui dominaient ces terres, permettant ainsi à son peuple de s'épanouir. Mais ces héros étaient morts, ou bien partis chercher la gloire dans des royaumes lointains. Désormais, il ne restait que leurs descendants.
Et leurs descendants, bien que moins puissants, étaient infiniment plus avides de pouvoir. Peut-être était-ce précisément leur faiblesse qui les rendait si peu sûrs d'eux, tandis que grandir dans l'ombre de leurs illustres ancêtres les avait rendus cupides et ambitieux.
Les nobles vivaient dans le luxe, exploitant et tourmentant le peuple. La famille royale était la pire de toutes, et le roi — son père — était un tyran vicieux et cruel.
Mais lui... lui, il voulait être un héros.
Il voulait être quelqu'un qui aidait les gens, comme les grands héros du passé. Et pourtant, il ne pouvait pas faire grand-chose. Il y avait différentes sortes de princes, après tout, et il était le plus faible de tous. Sa mère n'était pas une reine, ni même l'une des concubines favorites — elle n'était qu'une humble servante qui avait eu le malheur de taper dans l'œil du tyran.
Son enfance ne fut ni fastueuse ni heureuse. Les autres princes se méprisaient et se haïssaient tous, rivalisant sans cesse pour s'attirer les faveurs de leur père. Même s'ils ne le considéraient pas comme une menace, ils ne pouvaient laisser passer l'occasion de se rehausser en se moquant de lui et en le tourmentant. Il n'avait d'ailleurs aucun clan puissant pour le soutenir, et il était de constitution frêle. Ainsi, il échouait à chaque fois qu'il tentait de se défendre.
Mais il résistait quand même.
En réalité, plus ils essayaient de l'écraser, plus il luttait farouchement pour avoir le droit de garder la tête haute.
Pourtant, dans l'intimité de la solitude, il ne pouvait s'empêcher de verser des larmes amères.
« Pourquoi, pourquoi ? Pourquoi mon père ne fait-il rien pour les en empêcher ? Ne suis-je pas son fils ? »
S'il y avait un don que les dieux lui avaient accordé, c'était un esprit affûté... ou peut-être qu'on ne lui avait tout simplement pas laissé d'autre choix que d'aiguiser son esprit, puisqu'il n'avait pas la moindre force pour se protéger.
Ainsi, il comprit rapidement que si les princes étaient devenus aussi vicieux, c'était en grande partie par la volonté de son père.
Un tyran redoutait bien des choses, après tout... mais ce que son puissant et cruel père redoutait par-dessus tout, c'étaient ses propres fils.
Son père avait besoin du soutien des clans nobles, il avait donc pris leurs filles comme épouses et concubines. Cependant, dès qu'un héritier naissait, il devenait mortellement terrifié à l'idée que les nobles ne l'assassinent pour placer le prince de leur lignée sur le trône à sa place.
Alors, il montait les princes les uns contre les autres et cultivait leur méchanceté, réprimant les clans nobles par le biais de conflits internes. Si les princes pouvaient s'entretuer avant de devenir trop puissants, ce serait encore mieux — il pourrait alors répéter le cycle avec ses petits-enfants, repoussant l'échéance inéluctable où son règne sanguinaire se terminerait par un coup d'État.
Le prince abandonné, le seul de ceux sans soutien à avoir survécu, sourit amèrement.
Eh bien, dans ce cas...
Cela ne faisait-il pas de lui un outil parfait ?
Il était le seul des princes que son père pouvait utiliser sans craindre le pouvoir des clans nobles. Il pouvait devenir une arme que le roi utiliserait pour garder les autres héritiers sous contrôle.
Tout ce qu'il avait à faire était d'aider son père à comprendre son utilité — sans paraître trop compétent, bien sûr, ce qui n'aurait fait qu'éveiller la méfiance du roi à son égard.
Mais pourquoi le ferait-il ?
Après tout, contrairement à ses frères, il ne désirait pas le pouvoir. Il ne voulait pas devenir roi. Il voulait simplement survivre... il voulait vivre avec la part de dignité qu'il estimait due à chaque être humain.
Cela ne dura que jusqu'à ce qu'il s'aventure hors du château et voie de ses propres yeux comment vivait le peuple du royaume. Leur détresse désespérée, leur souffrance, les atrocités inhumaines que leur faisaient subir les nobles et les hommes du roi...
Tout cela lui rappelait la vie courte et tragique de sa mère.
Cela le bouleversa... cela le mit en colère — plus en colère qu'il n'aurait jamais cru pouvoir l'être.
Et ainsi, il se fixa un nouvel objectif. Il décida qu'il n'était pas le seul à mériter de survivre et de vivre dans la dignité — c'était le cas de tous les habitants du royaume. De son peuple. Il décida de les libérer. Et ainsi, usant de son esprit vif et de son absence de force, il attira lentement l'attention de son père.
Il devint le Prince Héritier, chargé de réprimer les autres héritiers.
Mais bien sûr, ce n'était que le début...
Car tout ce temps, il travaillait sans relâche pour atteindre son but. Il cultivait son esprit, cherchait des alliés fiables et gagnait la loyauté de ceux qui voulaient sauver le royaume tout autant que lui.
Il y a bien longtemps, de vaillants héros avaient sauvé le peuple des Créatures de la Corruption. À présent, il cherchait des héros qui sauveraient le peuple de la tyrannie des hommes.
Il tenta de faire de lui-même un héros, par la même occasion. Il voulait apporter le salut à tout le monde.
... Il n'avait aucun doute quant au fait qu'il y parviendrait.