Chapitre 3 165
3165 - Ombre Perdue
Les mots de l'ombre semblèrent fonctionner — du moins jusqu'à un certain point, car la fillette finit par cesser de trembler. Elle paraissait toujours effrayée, s'efforçant de rester aussi immobile que possible... mais un enfant restait un enfant.
Bien vite, elle s'ennuya et s'agita. Regardant autour d'elle avec une expression de curiosité — un geste insensé, puisqu'elle ne pouvait rien voir dans les ténèbres —, la fillette prit la parole d'un ton plus enjoué.
« Je m'appelle Tatal. J'ai cet âge-là. » Elle leva une main, montrant fièrement à l'obscurité ses cinq tout petits doigts.
L'ombre ne répondit pas. Que lui importait le nom de cette enfant humaine, et encore plus son âge ?
La fillette ne sembla cependant pas comprendre sa réticence à engager la conversation, et finit par demander, mal à l'aise face au silence :
« Quel est ton nom, Ténébreux ? »
L'ombre fronça les sourcils.
Elle se fichait éperdument de la façon dont on l'appelait, elle aussi. Mais puisque la fillette le demandait, l'ombre tenta de s'en souvenir.
Ses noms étaient aussi innombrables que ses vies passées, leur océan vaste et dénué de sens. Finalement, sa voix froide résonna depuis les ténèbres une fois de plus :
« J'ai été appelée par d'innombrables noms par le passé, dans d'innombrables endroits. Aucun d'entre eux n'a plus la moindre signification, alors... tu peux simplement m'appeler Ombre. »
La fillette tourna la tête d'un côté, puis de l'autre, comme si elle tentait de déterminer d'où provenait la voix de l'ombre. Ses tentatives étaient cependant futiles, puisqu'elle venait de toutes les directions.
Elle plissa le visage, confuse, puis demanda d'un ton hésitant :
« Es-tu... es-tu cachée quelque part dans les ténèbres, Ombre ? »
L'ombre fut amusée.
« Non. »
Elle marqua une pause, puis ajouta une explication utile :
« Je suis les ténèbres. »
La fillette trembla de nouveau.
Elle resta silencieuse un long moment, puis demanda soudain d'un ton curieux :
« Le nom du Dieu des Ombres est Ombre. N'as-tu pas peur qu'il se mette en colère contre toi pour lui avoir volé son nom ? »
En entendant la question, l'ombre sentit quelque chose s'agiter au plus profond de son âme. C'était un vieux souvenir flou — le souvenir d'une vie qu'elle avait vécue autrefois, il y a bien longtemps. Peut-être la toute première qu'elle avait été forcée d'endurer dans ce cauchemar cruel et sans fin.
L'ombre se souvint d'un froid glacial, du cliquetis de chaînes, et de la douleur des fers mordant la peau en lambeaux de ses poignets. Un pas, puis un autre, encore un pas... quelqu'un lui avait posé une question similaire à l'époque, il y a toutes ces années — dans un futur lointain.
Qu'avait-elle répondu ?
L'ombre s'agita et prit la parole, la voix distante :
« Pourquoi devrais-je avoir peur d'un dieu faiblard et à moitié oublié ? »
Le Dieu des Ombres était mort, de toute façon.
Ils l'étaient tous, même s'ils étaient bel et bien en vie, terrifiant l'ombre par la magnitude insondable de leur existence.
« Rien n'a de sens... »
Ressentant un malaise, l'ombre détourna ses pensées de la nature contradictoire de son étrange existence.
La fillette sembla très impressionnée par sa déclaration distraite.
« Parce que les dieux font peur ! »
L'ombre sourit dans les ténèbres.
Bien sûr qu'ils faisaient peur. Il n'y avait rien de plus terrifiant que les dieux, mais elle ne craignait pas la colère du Dieu des Ombres. Si le Dieu de la Paix devait se mettre en colère pour quelque chose, ce ne serait pas pour une broutille telle que l'ombre utilisant son nom. L'ombre était un être bien plus grandiose que les membres de la tribu, mais pour l'un des dieux, son existence devait paraître tout aussi éphémère et insignifiante que la leur l'était pour elle.
La petite fille, cependant, ne le comprenait pas. Comment l'aurait-elle pu ? Même l'ombre ne parvenait pas à cerner les dieux, alors un enfant ordinaire — et le vieil homme qui l'avait poussée dans la caverne, par la même occasion — ne comprendrait même pas ce qu'il échouait à imaginer.
Ainsi, les membres de la tribu appréhendaient les dieux de la seule manière dont ils en étaient capables, en projetant sur eux leur propre mode d'existence, étriqué et primitif. Un être insondable était indescriptiblement terrifiant, mais un être qui leur était en tout point identique, simplement bien plus puissant, était seulement effrayant.
On pouvait raisonner avec un tel être, après tout, du point de vue des membres de la tribu. Ironiquement, l'ombre elle-même avait fini, d'une manière ou d'une autre, dans la même catégorie d'êtres que les dieux. C'était la raison pour laquelle les membres de la tribu avaient tenté de lui plaire avec des présents, laissant sur l'autel les objets qu'ils jugeaient désirables... des fruits, de la viande, des boissons — des choses dont tous les humains auraient envie, puisque tous les humains connaissaient la faim et la soif.
L'ombre ne comprenait pas tout à fait la raison pour laquelle le vieil homme avait décidé de lui sacrifier une petite enfant. Ou, plutôt, elle ne voulait pas comprendre... elle avait le pressentiment qu'en comprendre la raison ne lui apporterait aucune joie.
Peut-être était-ce simplement parce que la fillette était précieuse aux yeux du vieil homme, et qu'il avait ainsi décidé que ce qu'il avait de plus cher plairait énormément à l'ombre, comme si cela possédait une valeur inhérente.
Ou peut-être croyait-il simplement que l'ombre n'était pas différente des Créatures de la Corruption et des bêtes Éveillées qui peuplaient les forêts, et qu'elle avait un goût prononcé pour la chair humaine.
Il ne lui était probablement pas venu à l'esprit que l'ombre n'avait rien mangé ni bu depuis la création du monde, puisqu'elle n'en avait tout simplement ni le besoin ni l'envie.
« Quelle plaie. »
L'ombre soupira.
Elle observa la fillette un moment, réfléchissant à ce qu'elle allait faire d'elle.
Finalement, la voix froide résonna depuis les ténèbres une fois de plus, avec une intonation légèrement différente.
« Pourquoi le vieil homme t'a-t-il amenée dans ma caverne ? »
La fillette hésita, puis répondit doucement, sa voix empreinte d'une pointe de fierté et d'un chagrin qu'elle ne parvenait pas encore tout à fait à comprendre — le chagrin d'être trahie par quelqu'un en qui l'on avait confiance.
« Grand-père était le plus fort des chasseurs de notre tribu. Mais maintenant, il y a trop peu d'Éveillés parmi nous, et il est vieux. Il dit que son voyage vers le Royaume des Ombres approche... alors, il doit s'assurer que tu veilleras sur la tribu une fois qu'il sera parti, Ténébreux. Euh, je veux dire... Ombre. »
L'ombre étudia la fillette avec regret. L'enfance prenait fin lorsqu'on perdait confiance en les adultes. Pour cette enfant humaine, ce moment était arrivé bien trop tôt.
L'ombre ne savait pas pourquoi, mais elle se sentit triste.
Finalement, elle parla depuis les ténèbres, d'un ton las :
« Rentre chez toi, enfant. »
Sa voix était toujours aussi froide, mais elle recélait désormais une pointe d'émotion.
« Rentre chez toi et transmets mon message aux tiens. »
Tatal cligna des yeux à plusieurs reprises.
« Q-quel message ? »
L'obscurité s'agita autour d'elle, puis la voix froide s'éleva de nouveau.
Cette fois, elle semblait résonner de plus près.
« Dis-leur que s'ils m'apportent encore un sacrifice humain... »
Même si Tatal était assise sur des pierres froides, elle eut soudain l'impression d'être enlacée par les ombres... de s'y noyer.
L'étreinte de l'ombre lui parut paisible.
Alors qu'elle sentait le monde basculer autour d'elle, Tatal entendit ses derniers mots.
« Je les tuerai tous. »
L'instant d'après, inexplicablement, elle ne se trouvait plus dans la vaste caverne.
À la place, elle était au cœur du village, apparue là en un clin d'œil.
La lumière du jour était crue et aveuglante, et sa visite dans la sombre caverne ressemblait à un rêve étrange et effrayant.