Chapitre 3 140
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3140 - Outils Dangereux
Au cœur du vaste campement se dressait une tente majestueuse, isolée sur une esplanade. De hauts monticules de crânes humains, ayant jadis appartenu aux soldats ennemis, l'encerclaient tels des ornements macabres. À l'intérieur, la tente était parée des cornes et des bois de bêtes terrifiantes qu'avait abattues le Roi des Rois, et un silence de plomb alourdissait l'atmosphère.
Azarax le Puissant, le Fléau d'Acier, siégeait sur un trône imposant taillé dans la roche brute. En contrebas se tenaient les commandants des nombreuses légions de la Horde d'Acier — du moins, ceux qui étaient encore en vie. Des dizaines de champions Transcendants et une poignée d'Ascensionnés se tenaient le long des parois, le visage sombre et fermé.
D'ordinaire, les Ascensionnés n'étaient que rarement conviés au conseil de guerre, mais avec le nombre de généraux morts au combat ou frappés par la peste, les officiers de rang inférieur avaient dû prendre le commandement des troupes décimées.
Les places les plus proches du Roi des Rois, où se tenaient habituellement les sept Généraux de l'Effroi, étaient désespérément vides.
En vérité, ce rassemblement tranchait avec les précédents, car un vaste espace vide séparait désormais Azarax de ses officiers, l'isolant comme des douves invisibles.
Cet espace existait parce qu'Azarax, lui aussi, avait contracté la peste.
Le conquérant impitoyable demeurait redoutable et surpuissant, sa stature imposante inspirant toujours la terreur à ses subordonnés, mais il était tout de même diminué. Sa posture était avachie, son teint d'une pâleur cadavérique, et des traces de sang noir maculaient la commissure de ses lèvres, le dessous de ses ongles et ses narines.
D'ailleurs, le sang continuait de suinter, saturant la tente d'une odeur de fer.
Le Fléau d'Acier, dévoré par le fléau du sang... la scène avait quelque chose d'à la fois terrifiant et ironiquement poétique, insufflant aux commandants présents une once de crainte sacrée. C'était comme si les dieux eux-mêmes châtiaient leur roi. Des rumeurs couraient d'ailleurs dans le camp, murmurant que le Roi des Rois s'était attiré les foudres d'un dieu en particulier : le Dieu de la Guerre, divinité de la vie, mais aussi de la victoire et de la conquête.
C'était pour cela qu'une cité d'apparence si insignifiante avait réussi à repousser Azarax si longtemps, et que l'inarrêtable conquête de la Horde d'Acier avait connu un coup d'arrêt brutal.
C'était pour cela que les soldats de la horde avaient été frappés par une peste mortelle, et que tant d'entre eux avaient péri dans les mâchoires de la guerre.
Évidemment, personne n'osait prononcer ces mots à voix haute, sous peine de s'attirer une mort certaine. Toutefois, le simple fait que les gens osent murmurer en disait long. Auparavant, les soldats n'auraient jamais eu l'audace de formuler leur mécontentement, sachant très bien qu'il valait mieux le garder pour eux.
Mais comment pouvaient-ils se taire aujourd'hui ?
Le Château de Pierre tenait toujours debout, le Roi des Rois était frappé par la peste, et leurs rangs s'amenuisaient de jour en jour. Pire encore, les hommes les plus fidèles à Azarax — ses serviteurs asservis — étaient tous morts. Les Généraux de l'Effroi avaient disparu, emportant leur légion avec eux. D'autres unités d'élite de la Horde d'Acier avaient été anéanties ou sévèrement réduites.
Bien que leur nombre n'eût pas suffi à creuser un trou dans les rangs interminables de la Horde d'Acier, la horde elle-même s'en trouvait transformée. En effet, les Guerriers de l'Effroi et les autres légions d'élite tombées le jour où la ville avait brûlé constituaient le cœur de l'Empire d'Acier — les terres qu'Azarax avait héritées du père qu'il avait assassiné, et qui représentaient donc sa toute première conquête.
La majorité des soldats restants étaient originaires des royaumes qu'il avait soumis par la suite. Si certaines de ces contrées appartenaient à l'Empire d'Acier depuis quelques générations, d'autres n'avaient été englouties que très récemment. Les plus grands champions des royaumes déchus avaient été choisis par le Roi des Rois, vaincus par lui en combat singulier, et réduits en esclavage... ils étaient tous morts, désormais.
Mais tous les guerriers de talent n'avaient pas été asservis. Certains avaient été jugés trop faibles pour mériter l'attention du Roi des Rois, d'autres étaient nés ou s'étaient illustrés après la conquête. D'autres, enfin, ne lui avaient tout simplement pas plu à cause de leurs origines ou de leur caractère.
Ce sont eux qui avaient fini par prendre la tête des légions mineures de la Horde d'Acier, et ce sont eux qui se tenaient aujourd'hui dans la grande tente, ayant survécu à leurs prétendus supérieurs.
Il va sans dire que leur loyauté envers Azarax n'était pas aussi inébranlable que celle des serviteurs asservis et des élites issues du noyau dur de l'Empire d'Acier.
Pour beaucoup, cette loyauté reposait uniquement sur le fait que sa puissance était insurmontable et que s'opposer à lui signifiait la mort, pour eux, leurs familles et leur peuple. Beaucoup lui restaient fidèles par sens de l'honneur et par respect des serments prêtés, mais leur dévotion n'avait rien d'absolu.
Et tout comme le reste de la Horde d'Acier, cette dévotion s'effritait lentement sous le poids des pertes qui s'accumulaient, de la peste et de la folie destructrice de leur roi.
« Mon roi... »
L'un des généraux prit la parole, d'une voix basse et empreinte d'une prudence résignée.
« Les soldats sont épuisés. Les vivres apportés par les petites caravanes ne suffisent pas à nourrir tout le monde... nos hommes ont faim, et la faim a volé leurs forces. Beaucoup ont succombé à la peste, et plus encore meurent au combat. »
Il marqua une pause et jeta un bref regard à un grand homme Transcendant qui se tenait silencieusement parmi les généraux, appuyé sur une lance. L'homme était plus jeune que la plupart des personnes présentes dans la tente, arborant une expression réservée et un regard lourd et calme. C'était l'un des guerriers les plus puissants qu'il restait à la Horde d'Acier, et un descendant de la famille royale de l'un des royaumes conquis.
Bien qu'il ne fût pas réputé pour ses exploits martiaux, l'homme était réfléchi et perspicace, célèbre parmi les légions mineures pour avoir le plus faible taux de pertes au sein de ses troupes. Il prenait rarement la parole, mais ses mots étaient toujours mesurés. Ils avaient donc du poids. Le général soupira et ajouta, ramenant son regard sur la silhouette courbée d'Azarax :
« Cela ne peut pas continuer, mon roi. Cela ne doit pas continuer. Nous devons rentrer chez nous et reconstituer nos forces. Surtout, nous devons trouver un remède à la peste... le siège ne peut reprendre tant que ce ne sera pas fait. »
Azarax, accoudé au bras de son trône, le fusilla du regard et garda le silence un long moment. La pression de son aura oppressante se fit encore plus écrasante, faisant pâlir les généraux Transcendants et haleter les Ascensionnés.
Finalement, Azarax parla d'un ton bas et glaçant :
« Depuis quand est-ce que je règne sur des lâches ? »
Le général pinça les lèvres, refoulant toute trace de désarroi dans son regard.
Azarax bougea légèrement, ce qui déchira une croûte sur l'une de ses plaies et fit couler du sang. Son expression déjà sinistre s'assombrit d'un cran, faisant frissonner les généraux.
« Depuis quand mes officiers pensent-ils pouvoir me donner des ordres ? »
Il se pencha légèrement en avant, fixant le général qui avait parlé avec une intensité ténébreuse.
« Essaies-tu de défier mon autorité, misérable ver ? »
Le général tressaillit et secoua la tête.
« Non ! Non, mon roi. Ce n'était pas un ordre... c'était un conseil. »
Azarax eut un sourire carnassier qui se mua en grimace alors qu'il crachait une gorgée de sang. Sa voix se fit rauque et menaçante :
« Un conseil ? Je vois... Tu t'estimes donc qualifié pour me conseiller, à présent. J'imagine que d'autres partagent l'opinion de ce couard ? »
Les généraux échangèrent des regards nerveux, s'efforçant de masquer leur tension. À vrai dire, c'était le cas : presque tous répugnaient à poursuivre le siège. Certains étaient terrifiés par la peste, d'autres enrageaient de voir leurs hommes mourir dans des assauts insensés. Certains voulaient rentrer chez eux, où l'agitation grandissante menaçait leurs familles, leur statut et leurs terres.
Certains, enfin, ne voyaient tout simplement plus l'intérêt de continuer à se battre, la ville ayant déjà été réduite en cendres ; il ne restait pas grand-chose à piller, même en cas de victoire. Le château étant le seul édifice encore debout, la plupart n'en retireraient aucune récompense une fois la forteresse prise.
Ils voulaient donc tous la même chose. Ils voulaient convaincre Azarax d'abandonner le siège... sauf qu'aucun n'osait prendre la parole. Celui qui s'y était risqué était déjà bien assez fou et courageux, car leur roi n'était pas réputé pour sa patience. Il n'était pas non plus connu pour faire preuve de clémence envers ceux qui le défiaient ; ce courageux messager risquait d'être exécuté sur-le-champ.
Azarax laissa échapper un rire sec.
« Écoutez-moi bien, misérables. Je suis Azarax le Puissant, le Fléau d'Acier, le Roi des Rois ! Je n'ai jamais été vaincu, et je n'ai jamais échoué à prendre ce qui me revient de droit, non plus. Cette ville ne fera pas exception. Le siège continuera. Le sang continuera de couler. »
Un sourire effrayant fendit son visage pâle et émacié.
« Il continuera de couler jusqu'à ce que le Château de Pierre soit démantelé pierre par pierre, que tous ceux qui s'y terrent soient brûlés vifs et que le Roi Maçon périsse de ma main ! Je lui trancherai la tête, j'en ferai une coupe et je m'en servirai pour boire mon vin lors des innombrables banquets à venir. Alors, les gens riront et diront : 'Regardez ! Voilà le fou qui a osé défier Azarax, le Roi.' »
Il prit une respiration laborieuse.
« Telle est ma volonté ! Vous... vous tous... vous n'êtes rien de plus que des outils que j'utilise pour l'accomplir. Alors, réfléchissez bien à ce que vous allez dire ensuite. À quoi me servent des outils incapables de remplir leur rôle ? »
Un silence malaisant s'installa parmi les généraux, qui n'osaient plus croiser son regard.
Devant eux, la silhouette imposante d'Azarax était toujours aussi menaçante... mais elle avait aussi changé. Il siégeait de guingois sur son trône de pierre, avachi sur l'accoudoir. Bien que ses yeux brûlent d'une intensité effrayante, son visage était pâle et décharné. Du sang noir coulait de sa bouche, poissant sa barbe, et sa peau luisait d'un éclat maladif et fiévreux.
Sa respiration était saccadée.
Tant d'hommes avaient succombé à la peste... mais pas Azarax. Et il n'y passerait pas non plus. Les simples mortels pouvaient bien être dévorés par cette effroyable maladie, mais son corps surpuissant finirait par la dévorer à son tour. Des jours s'écouleraient, peut-être des semaines, et il retrouverait sa gloire d'antan. D'ici là, beaucoup d'entre eux seraient morts, ou peut-être même tous.
Mais le Roi des Rois persisterait. Il serait encore en vie quand leurs petits-enfants s'affaibliraient sous le poids de l'âge, et quand le temps réduirait leurs propres os en poussière.
C'était là la nature d'un demi-dieu — et pas de n'importe quel demi-dieu, qui plus est. Car Azarax était un Suprême qui en avait vaincu et tué d'innombrables autres.
Comment une telle créature pouvait-elle les comprendre ?
Comment pouvaient-ils le persuader d'entendre raison ?
Frissonnants, pleins de désarroi et de ressentiment, les généraux échangèrent des regards.
Que pouvaient-ils dire ? Quels arguments pouvaient-ils invoquer ? Quels mots pouvaient-ils employer pour obliger leur terrifiant roi à les écouter ?
Finalement, les regards de beaucoup se tournèrent vers le Saint silencieux qui se tenait parmi eux, appuyé sur sa lance. Après tout, il était réputé pour sa perspicacité, son calme sous la pression et la sagesse de ses paroles. Ils espéraient donc qu'il leur montrerait la voie.
Et il le fit.
Le général silencieux observa Azarax d'un regard lourd et inquiet pendant un long moment, comme s'il pesait le pour et le contre dans son esprit. Puis, il sembla prendre une décision et s'avança. Mais il n'utilisa pas de mots.
Il utilisa sa lance, à la place.