Chapitre 3 021
Chapitre 3021 – Toile
Traducteur/Checker : Gray
De nombreuses Citadelles étaient disséminées à travers Stormsea, dissimulées dans ses eaux étranges et imprévisibles. Certaines étaient gouvernées par la Maison de la Nuit depuis des décennies, d'autres avaient été conquises récemment, conséquence de l’infiltration de Mordret au sein du Grand Clan en préparation de la Guerre des Domaines.
Il y a un an, l’une d’entre elles avait été cédée au Peuple du Fleuve après qu’il eut fui le Tombeau d'Ariel, lui offrant ainsi un foyer dans ce monde nouveau et inconnu où Ananke l’avait conduit.
Cette Citadelle avait autrefois porté le nom d’Obélisque Noir. C’était une gargantuesque flèche de pierre surgissant des eaux et pointant vers le ciel comme un doigt accusateur... en vérité, c’en était un — l’extrémité d’un doigt.
Si l’on plongeait profondément dans les eaux tumultueuses et suivait l’Obélisque vers les profondeurs de Stormsea, on finissait par découvrir qu’il se rattachait à une immense main taillée dans la pierre noire, dont quatre autres doigts jaillissaient en biais.
La structure était envahie par d’énormes balanes, des algues marines et de la mousse — et d’innombrables Créatures du Cauchemar nichaient dans cette jungle sous-marine — mais sa forme demeurait reconnaissable.
Cette main semblait appartenir à un humain, mais quelque chose en elle était étrange, et d’une justesse dérangeante.
Et si l’on plongeait plus bas encore, dans l’obscurité écrasante des profondeurs extrêmes, on pouvait suivre la main jusqu’au bras, et finir par atteindre la tête colossale de l’inconcevable statue.
Nul ne savait à quoi ressemblait son visage, cependant, car tous ceux qui avaient osé le contempler étaient soit morts, soit devenus fous, finissant par perdre la vie dans l’agonie d’un délire violent.
Ainsi, personne ne plongeait si profondément près de l’Obélisque Noir, et nul n’avait jamais plongé au-delà du visage caché de la statue noyée.
La Citadelle elle-même n’était guère peuplée, étant donné qu’il n’y avait pas beaucoup d’espace en surface pour que les gens puissent y vivre. Elle se trouvait toutefois près des rives de Stormsea, dans des eaux relativement sûres — "sûres" signifiait "stables" dans Stormsea, sans rapport avec le nombre d’abominations qui infestaient la région.
Plus important encore, elle était la Citadelle la plus proche de l’estuaire du Lac des Larmes, ce qui en faisait une escale essentielle pour les navires venant des confins de Stormsea ou de l’Est. La population de l’Obélisque Noir avait donc toujours été peu nombreuse et en grande partie de passage.
Du moins, c’était ainsi autrefois...
Aujourd’hui, l’Obélisque Noir était méconnaissable.
Debout à son point le plus élevé, Sunny jeta un regard vers le bas, saisi d’émerveillement.
Au-dessous de lui, une ville s’étendait au-dessus des vagues.
Une vive lumière solaire se déversait du ciel azur, illuminant son étendue vibrante. L’Obélisque Noir n’était plus noir, ayant tourné entièrement à l’argent sous les myriades de fils de soie d’essence enroulés autour de lui. De puissants câbles de soie s’étiraient depuis la flèche argentée, soutenant de vastes plateformes qui oscillaient légèrement sur l’eau.
Ces îles-navires étaient elles aussi bâties d’essence manifestée ; elles portaient des demeures ouvragées, des jardins verdoyants et des champs luxuriants. Des ponts arqués les reliaient entre elles, et d’innombrables gondoles glissaient dans les canaux qui les séparaient. Les rues étaient pleines de monde, et, sur les lisières extérieures de la cité flottante, de nouvelles îles étaient en construction sous les mains affairées d’équipes d’ouvriers.
Des dizaines de navires gracieux aux voiles argentées étaient amarrés à de longs quais, et des guerriers Éveillés patrouillaient les eaux autour de la ville sur des embarcations rapides ou sur des Échos aquatiques.
Et tout cela — les jardins, les champs, les gens — exhalait une impression de santé et de vitalité débordantes. C’était parce que tout, dans la cité flottante, portait la bénédiction de sa souveraine — Ananke de Weave, la Tisserande de Soie.
C’était le titre que le Peuple du Fleuve avait donné à Ananke après être sorti des Amulettes de l’Arche et avoir appris l’histoire de la manière dont elle les avait portés à travers l’éternité, jusqu’aux vastes cieux d’un monde nouveau. Quant au nom de la ville elle-même...
Après l’avoir entendu pour la première fois, Sunny fut soulagé d’apprendre que son sens de la dénomination n’était pas le plus rudimentaire au monde.
À bien y penser, le Peuple du Fleuve se montrait lui aussi assez direct pour nommer les choses : Weave, Verge, Crépuscule, Arche...
La nouvelle ville qu’ils avaient bâtie dans Stormsea s’appelait Toile.
C’était là que vivait la majorité du Peuple du Fleuve. Il existait aussi une enclave d’entre eux dans la vaste cité à l’estuaire du Lac des Larmes, que gouvernait Voile-Lunaire, ainsi qu’une douzaine d’équipes dispersées à travers Stormsea, aidant les gens du Domaine Humain à étendre les colonies autour d’autres Citadelles marines.
À présent, un an après leur arrivée dans le Royaume des Rêves, le Peuple du Fleuve s’étaient quelque peu installés dans leur nouvelle vie. Pourtant, d’innombrables choses restaient à faire, et il faudrait de longues années avant qu’ils ne soient réellement accoutumés à une vie hors du Tombeau d'Ariel.
"C’est un spectacle merveilleux."
Sunny était sincère... enfin, évidemment. Il ne pouvait pas mentir, de toute façon.
Toile était minuscule, comparée aux colosses des colonies humaines comme CSQN, Bastion ou Ravenheart. Pourtant, la voir prospérer lui serra le cœur. Il y avait quelque chose, dans le fait de voir le Peuple du Fleuve bâtir une ville, qui donnait à Sunny l’impression qu’il existait de l’espoir pour eux tous... une sensation apaisante.
Debout à ses côtés, Ananke sourit.
"Oui, n’est-ce pas ?"
Elle marqua une pause, puis gloussa.
"Savez-vous, Seigneur Sunless ? Quand nous avons commencé à bâtir cette ville, nous avons failli construire les Maisons de la Jeunesse, par habitude. Ce n’est que plus tard que nous avons compris que nous n’en aurions plus jamais besoin — les gens vieillissent différemment dans votre monde, après tout."
Sunny la regarda, demeura silencieux un moment, puis sourit sombrement.
"Ce n’est pas mon monde, Ananke."
Il se retourna vers la vue radieuse de la cité flottante et ajouta d’un ton neutre :
"Ce n’est pas encore mon monde."
Elle acquiesça poliment.
Après quelques instants de silence, Ananke ajouta :
"Nous avons tout de même construit une Maison de la Jeunesse, ainsi qu’une Maison de la Séparation. Elles servent un autre but que dans le Tombeau d'Ariel, mais... si le but est nouveau, l’essence demeure la même. Comme toutes les autres choses dans ce monde nouveau, singulier."
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