Chapitre 2 988
Chapitre 2988 – Longue Vie au Roi
Traducteur/Checker : Gray
Le silence et l'obscurité régnaient dans la salle souterraine déserte. Le miroir qui se trouvait autrefois en son centre était désormais brisé, ses éclats éparpillés sur le sol.
Le miroir avait disparu...
L'homme qui avait été le Roi de Rien avait disparu, lui aussi.
Il ne restait aucun corps dans son sillage, et nulle trace de son existence ne subsistait.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Il n'y avait plus que l'éclat de miroir ensanglanté que l'homme devenu le Roi de Rien tenait encore dans sa main.
Il était difficile de dire à qui appartenait le sang qui maculait le verre froid.
Il était assis par terre, les jambes croisées, respirant régulièrement. Ses yeux étaient fermés et son visage était impassible. Derrière ce masque sans expression, cependant, faisait rage une tempête sombre et terrible.
Après des décennies passées brisé et incomplet, Mordret avait tué et absorbé le dernier éclat de lui-même, redevenant enfin entier. Redevenant celui qu'il avait été autrefois... un humain.
Mais quel genre d'humain était-il ?
Le Mordret qui avait arpenté l'étendue périlleuse du Royaume des Rêves, rêvant de vengeance tandis qu'il commettait toutes sortes d'actes vils et impardonnables, avait disparu.
Le Mordret docile et compatissant, qui avait passé la majeure partie de sa vie dans un magnifique mirage conjuré pour lui par le Grand Miroir... avait également disparu.
À leur place, il restait un homme qui n’était ni compatissant ni totalement sans cœur, s’habituant peu à peu à sa nouvelle capacité à ressentir tout ce qu’une personne était censée ressentir.
Le fardeau de cette capacité était comme une malédiction.
Mordret se souvenait de ses deux vies, et les mémoires des deux le tourmentaient. Car désormais, il pouvait éprouver la culpabilité et le regret pour les choses qu'il avait faites. Il pouvait aussi ressentir la douleur et le chagrin de ce qu'on lui avait fait.
C'était drôle...
Le Défaut de Mordret était d'être brisé, et maintenant, il ne l'était plus. Cependant, cela ne signifiait pas qu’il était libéré de son Défaut.
Si l'on prenait un vase en porcelaine, qu'on le brisait, puis qu'on recollait les morceaux... le vase était-il sans défaut ? Non. Les traces de sa cassure subsistaient à sa surface, l'altérant à jamais.
Il en allait de même pour Mordret. Même s'il avait rassemblé ses éclats pour redevenir une personne complète, les cicatrices d'avoir été brisé demeuraient — demeureraient toujours, le façonnant et dictant les termes de son existence.
Il ne pourrait jamais échapper à son Défaut. Toute sa vie en avait été modelée, et tout ce qu'il pouvait faire, désormais, était d'apprendre à vivre en tant que vaisseau imparfait.
Mordret devait composer avec le lourd fardeau de son passé, qu'il pouvait éprouver pour la première fois dans toute son âpre vivacité, ainsi qu'avec la sombre étendue de son avenir.
Par-dessus tout cela, il devait composer avec le fait de devenir Suprême.
C'était étrange — Mordret n'était qu'un simple Éveillé il y a à peine un an, mais en même temps, il se souvenait avoir été un Souverain. Ses souvenirs de son règne sur le Domaine Miroir étaient fragmentaires et cruellement incomplets, mais il s'en souvenait. La terrible autorité de plier le monde à sa Volonté, l'état inhumain d'être déchiré entre des millions de vaisseaux...
Cela dit, il n’était pas vraiment un Suprême pour le moment.
Tous ses vaisseaux avaient disparu. Ses Reflets avaient eux aussi disparu. Il ne lui restait plus qu'un seul noyau d'âme... son Domaine était détruit, et tout ce qui demeurait de son royaume, c'était son roi.
Un roi qui ne régnait sur personne et ne possédait rien.
Entendant le bruit de pas dévalant les escaliers, Mordret soupira et ouvrit les yeux.
Ses yeux, qui avaient jadis renvoyé le monde à lui-même, étaient maintenant fatigués, ternes et sombres.
Les soldats du Domaine de la Faim venaient le tuer.
Et, contrairement au précédent Roi de Rien, Mordret n'était pas immortel.
Quelle horreur.
Un instant plus tard, les guerriers firent irruption dans la salle souterraine. Ils étaient des dizaines — certains étaient puissants, d'autres non. Mordret ne comprenait pas bien quel était leur but ici.
Poursuivaient-ils son frère, espérant tuer la Bête Supérieure qu'il était devenu ? Ou cherchaient-ils Mordret lui-même, espérant le tuer et mettre ainsi fin à la vie profane du Roi de Rien ?
"Cela n'a pas d'importance, j'imagine."
Sa voix était basse et distante.
Les soldats du Domaine de la Faim étaient menés par un visage familier — un vieux visage haïssable qui avait joué un rôle vil dans les souvenirs que Mordret avait hérités de son frère, grâce à la terrible grâce de Chant des Déchus. C'était Saint Jest, l'homme qui, autrefois, avait fait le sale travail pour le clan Valor.
Voir son expression dit à Mordret tout ce qu'il avait besoin de savoir sur leur intention.
Leur rencontre ici semblait les avoir pris complètement par surprise.
Dès que le Vieux Jest aperçut Mordret, son visage se tordit. Il se figea une fraction de seconde, puis aboya :
"Que tout le monde ferme les yeux !"
Mais il était trop tard.
Au moment où Jest ferma les yeux, il n'était déjà plus entouré de rien d'autre que de cris et du bruit du sang se répandant sur le sol.
...Ce n’est que quelques instants plus tard, cependant, que les cris cessèrent.
Parce qu'il ne restait plus personne pour crier.
Un silence de mort l'enveloppa comme un manteau et le fit frissonner.
Dans ce silence, il entendit une voix calme :
"Ouvre les yeux, vieil homme."
Jest serra les dents, sachant qu’il n’allait pas s’en sortir cette fois-ci.
Il hésita quelques instants, puis soupira et ouvrit les yeux, regardant l'homme debout devant lui avec un sourire de travers.
"Je te croyais en route vers la tombe, gamin. Mais tu as l'air en pleine forme."
Mordret esquissa un pâle sourire.
"C'est ma tombe."
Il observa un court instant le vieil homme qui se tenait devant lui, puis dit d'un ton égal :
"Jest du Clan Dagonet... si mes souvenirs sont bons, c’est toi qui commandais l’embuscade qui a détruit mon corps originel. C'est arrivé ici même, sur les Îles Enchaînées, il y a toutes ces années. Et pourtant, nous voilà. Drôle de chose que la vie, parfois, n'est-ce pas ?"
Jest le fixa un moment, puis ricana.
"La vie est la chose la plus drôle qui soit, en effet. Ce n’est qu’une immense et horrible plaisanterie… la pire plaisanterie qui soit."
Il resta silencieux un instant avant de demander d'un ton calme :
"Je ne sortirai pas d'ici vivant, n'est-ce pas ?"
Mordret l'étudia un moment.
Finalement, il dit :
"Tu as été très loyal envers ma famille, non ? Une telle loyauté mérite certainement d’être récompensée. Ah, mais qu’en est-il de la loyauté aveugle… celle-ci diffère grandement. Si la loyauté est une vertu, la loyauté aveugle est tout simplement vile."
Jest le dévisagea un moment, puis releva légèrement le menton.
Il inspira profondément et regarda Mordret dans les yeux.
"Ce n'était pas aveugle."
Mordret soutint son regard, son expression se faisant froide et impitoyable.
Puis, il fit un pas en avant, tapota l'épaule de Jest et passa devant lui.
"Vis encore un peu, vieil homme."
Alors que Mordret s'éloignait de quelques pas, Jest cligna des yeux, puis demanda d'un ton déconcerté :
"Tu… tu ne vas pas me tuer ? Mais pourquoi ?"
Mordret haussa les épaules.
"Peut-être que je n'ai tout simplement aucune raison de te tuer."
Il s'arrêta, se retourna et sourit.
"Peut-être que je veux rendre visite à ta famille et te forcer à les regarder mourir d’abord. Qui sait ?"
Jest serra les dents.
"Va au diable !"
Mordret haussa les épaules, puis leva les yeux et parla dans le vide, comme s'il s'adressait à quelqu'un.
"Cassia ? C'est toi ?"
Il marqua une pause, puis demanda d'une voix basse, endeuillée :
"Tu savais, n'est-ce pas ? Ce qui allait nous arriver."
Mordret ricana et secoua la tête.
"D'une certaine manière, j'ai du mal à y croire. Mais ça n’a pas vraiment d’importance, je suppose. Que veux-tu que je fasse ?"
Il demeura immobile un instant, puis soupira.
"Oh, ça ? Eh bien... pourquoi pas. Ça peut s'arranger."
Les cadavres des soldats du Domaine de la Faim jonchaient le sol autour de lui, entourés d'une mare de sang.
Mordret disparut dans les reflets luisants à la surface de cette mare.
…Un instant plus tard, il apparut sur le pont du Jardin Nocturne. La coque vivante du navire titanesque tenta de l'avaler, mais il se contenta de se pencher et d'abattre son poing sur le bois ancien, le réduisant en miettes.
Les défenseurs de la Grande Citadelle — les Saints de la Nuit, leur patriarche, et les autres — l'encerclaient déjà.
Face à eux, Mordret esquissa un sourire aimable.
"Bonjour, mesdames et messieurs. Je me sens obligé de vous avertir — il y a deux manières de régler cette situation. Une agréable, et une atroce. Le choix vous appartient. Je me contenterai de la première... ah, mais j'espère sincèrement que vous choisirez la seconde..."
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