Chapitre 2 937
Chapitre 2937 – Cent Ans de Solitude
Traducteur/Checker : Gray
Sunny et Nephis demeurèrent silencieux, regardant Ananke, des émotions intenses tourbillonnant dans leurs yeux.
Il ne savait pas à quoi Nephis pensait, mais, dans son esprit... pendant un moment, il n’y eut aucune pensée. Sunny resta figé, le cœur incapable de supporter les implications de ce qu’Ananke venait de dire.
Il y a des gens en vie...
Lentement, avec hésitation, une émotion profonde s’éleva des tréfonds de son être et emplit sa poitrine, arrachant à Sunny une inspiration tremblante.
Il y a des gens en vie.
Il expira lentement et, enfin, s’autorisa à le ressentir — une jubilation profonde, écrasante. C’était incroyablement doux... mais aussi irrémédiablement amer. Parce que cela lui rappelait tout ce qui avait été perdu, même s’il savait désormais que tout n’avait pas disparu.
Le Peuple du Fleuve était vivant... Ananke les avait portés à travers l’éternité sur ses épaules délicates, sans jamais se perdre dans les ténèbres. Les autres avaient succombé, mais elle avait persévéré, bravant les longues années de péril et de solitude pour accomplir son devoir solennel.
Et, par conséquent, les descendants de ceux qui étaient venus au Tombeau d'Ariel depuis la Mer du Crépuscule avaient été sauvés. Cela signifiait que les gens de la Terre n’étaient pas les seuls habitants des Royaumes Divins à avoir survécu à la descente du Sortilège du Cauchemar.
Le Peuple du Fleuve avait été sauvé, lui aussi. Et cela… cela signifiait bien plus encore. Bien plus que Sunny ne pouvait le décrire, car cela bouleversait le sens même de toute l'existence.
Auparavant, il croyait que personne — pas une seule âme — n’avait survécu à la Guerre du Chaos en dehors des six Royaumes Divins. Le caractère définitif de tout cela était étouffant, et même si Sunny ne l’aurait jamais admis, il avait parfois le sentiment qu’une fin similaire s’abattrait inévitablement sur le monde, lui aussi. Personne n’avait jamais survécu au Cauchemar, après tout... il n’y avait tout simplement aucun précédent.
Au cours de ses errances sans fin, Sunny n’avait rencontré que trois humains issus d’un passé lointain qui étaient restés à l’abri de la Corruption : Eurys, Azarax... et Solvane. Inutile de dire qu’aucun d’eux ne pouvait servir d’exemple — ils n’étaient que des exceptions confirmant la règle.
Mais, à présent, la règle avait été brisée. Le Peuple du Fleuve était composé des descendants de ceux des royaumes mortels qui avaient survécu à la Guerre du Chaos et, ainsi, leur existence donnait l’impression que le salut était finalement possible. Qu’il y avait de l’espoir.
Même si les sibylles avaient disparu, même si Daeron et Cronos avaient disparu... ils avaient accompli ce qu’ils s’étaient fixé d’accomplir. Ils avaient assuré la survie de leur peuple ; alors, qui pouvait dire que Sunny et Nephis n’y parviendraient pas ?
Il ne put s’empêcher de sourire.
"Tu… tu t’en es bien sortie, Ananke."
Elle sourit.
"Eh bien, merci, Seigneur Sunless. Je pense, en effet, que je m’en suis sortie honorablement, tout bien considéré."
Balayant les alentours du regard, elle eut un petit rire.
Puis, le sourire se retira lentement de son visage.
"Vous êtes venus au Tombeau d'Ariel à une période étrange, mon seigneur et ma dame. Ce n’était pas ainsi lorsque nous avons émergé de l’Arche... c’était tout à fait différent, en vérité."
Elle se leva et se mit à faire bouillir de l’eau au-dessus du feu pour préparer du thé.
"Ce n’était pas aussi sombre, pour commencer. Le Fleuve grouillait d’horreurs sans fin et recelait des périls de toutes sortes — des tempêtes furieuses, des tourbillons féroces, des courants traîtres qui réduisaient les gens en poussière sous le poids de la vieillesse... en fait, même si ses eaux demeuraient immobiles, ces calamités ne firent que devenir plus fréquentes et plus dévastatrices pendant un temps. C’était parce que la longueur du Fleuve diminuait et que celui-ci s’asséchait. Par moments, on avait l’impression que le monde touchait à sa fin."
Elle versa l’eau bouillante dans une bouilloire et secoua la tête.
"Beaucoup de Corrompus furent détruits par ces calamités, eux aussi. Je voyageais d’abri en abri, attendant mon heure. Parfois, je combattais ; parfois, je fuyais. Et puis, après être restée seule très longtemps, je suis, d’une manière ou d’une autre, devenue Suprême. Cela... est arrivé lorsque j’étais au plus mal, pleine de désespoir et prête à abandonner. Mais je n’ai pas abandonné. La vie devint un peu plus facile après cela, même si mon Domaine était bien chétif — je n’ai pas un seul adepte, après tout. Mon royaume ne s’étend que d’un bout à l’autre du Tue-Temps, et la seule personne sur laquelle je règne, c’est moi-même."
Ananke sourit.
"De tous les grands Suprêmes de l’histoire, je dois être la plus pitoyable. Cela me convient, pourtant — je n’ai jamais vraiment voulu gouverner qui que ce soit. En réalité, j’étais une faiseuse de troubles assez célèbre à Weave... il y a rarement eu quelqu’un de moins fait pour être une Suprême. C’est ce que diraient mes maîtres s’ils étaient ici aujourd’hui, en tout cas. Par tous les dieux ! Ils seraient horrifiés."
Sunny et Nephis échangèrent un regard. Quelques instants plus tard, Nephis dit d’un ton neutre :
"Il me semble que c’est l’inverse. Tu as pris soin de ton peuple et tu l’as protégé tout en traversant de terribles tempêtes — c’est ce qu’un dirigeant doit faire. C’est ce qu’un dirigeant doit être."
Sunny acquiesça, l’expression légèrement sombre.
"Ouais. Tu penses que tu n’es pas faite pour être une Suprême ? Alors tu ne devrais vraiment jamais rencontrer les Suprêmes du Royaume de la Guerre. Franchement, la plupart des problèmes du Royaume de la Guerre ont été causés par ses Suprêmes. Nephis et moi, on fait partie des meilleurs, et même comme ça, personne ne nous a jamais qualifiés de sains d’esprit. Enfin... personne de sain d’esprit ne nous a jamais qualifiés de sains d’esprit, en tout cas."
Ananke sourit.
"Vous me paraissez très sain d’esprit, mon seigneur !"
Sunny la fixa un instant, puis toussa et détourna le regard.
"Nous travaillerons votre discernement plus tard."
Elle rit doucement, puis versa le thé dans des tasses d’argile et les posa devant Sunny et Nephis.
Il tendit la main, même si elle s’arrêta un instant.
Offrir du thé à ses invités était une chose si banale. Mais où Ananke pouvait-elle trouver des feuilles de thé dans l’obscurité morte du Tombeau d'Ariel ? Ces feuilles, qui semblaient insignifiantes à Sunny, étaient très probablement précieuses pour elle... elle avait dû les garder pour une occasion spéciale, attendant patiemment le jour où elle pourrait partager du thé avec quelqu’un.
Il prit soin de savourer la boisson parfumée et sourit.
"Le thé est excellent."
Ananke rayonna.
"Je suis heureuse que cela vous plaise, Seigneur Sunless."
Nephis prit une gorgée dans sa tasse, puis dit d’un ton égal :
"Moi aussi. Je m’en délecte également."
Ananke la regarda, une légère pointe de confusion dans les yeux, puis adressa à Nephis un sourire.
"Merci à vous aussi, ma dame."
Nephis acquiesça et prit une autre gorgée, les commissures de ses lèvres se relevant légèrement.
Ananke goûta le thé, elle aussi.
S’asseyant, elle demeura silencieuse un court moment, puis dit :
"Les choses furent les mêmes pendant très, très longtemps. Les tempêtes, les Corrompus... essayer de survivre et survivre de justesse. J’étais devenue assez douée pour ça, je crois — rien n’est parvenu à me tuer, en tout cas."
Elle marqua une pause.
"Mais récemment, les choses ont commencé à changer. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais un jour, à mon réveil, j’ai découvert qu’il n’y avait plus que six soleils dans le ciel. L’un d’eux avait disparu sans laisser de trace, si bien que les nuits s’étaient allongées. Le Grand Fleuve se meurt depuis longtemps déjà, alors j’ai simplement pensé que les soleils mouraient eux aussi. Mais je me trompais. C’était à cause de quelque chose d’autre... quelque chose de nouveau."
L’expression d’Ananke se durcit, et elle dit d’un ton sombre :
"C’était cet oiseau abject... cet oiseau abject et son odieuse progéniture."