Chapitre 2 906
Chapitre 2906 – Derrière les Lignes Ennemis
Traducteur/Checker : Gray
Au même moment, très loin de là, des vents glacials assaillaient le monde, et un blizzard meurtrier faisait rage sur une steppe désolée.
Au loin, à peine distinguait-on les confins d’une haute chaîne de montagnes, qui s’élevaient au-dessus de l’horizon comme un mince trait noir. Elles étaient drapées de nuages de cendre remontant des entrailles d’anciens volcans, dont la chaleur infinie tenait le blizzard à distance.
C’étaient les terres à l’ouest de Ravenheart, où régnait un froid mortel.
À l’exacte lisière de la friche glaciale, une chaîne d’avant-postes avait été bâtie de glace, protégeant les terres des humains contre les êtres qui demeuraient dans la neige. Ils avaient abrité des garnisons de passage de guerriers Éveillés et offert un refuge aux éclaireurs qui, de temps à autre, se jetaient dans les blizzards... mais à présent, les bastions de glace semblaient vides et désolés, un silence de mort enveloppant leurs remparts.
Tous avaient répondu à l’appel de la guerre et suivi vers l’est leur Souverain aux yeux dorés, abandonnant la ligne défensive d’avant-postes qui protégeait jadis les Cités-Citadelles du danger. Désormais, seuls la neige et le vent se mouvaient dans les bastions abandonnés...
Et les créatures qu’ils étaient censés arrêter se glissaient entre eux, se dirigeant vers l’endroit où les âmes humaines dégageaient une odeur envoûtante.
Un essaim de ces créatures venait de traverser un campement militaire désert, amenant le blizzard avec lui. La neige tourbillonnait sous l’impulsion d’un vent violent, et ces abominations se déplaçaient sous son voile.
Aucune d’entre elles n’atteignit toutefois un village humain.
À la place, elles moururent sans être vues ni remarquées, le blizzard dissimulant leurs cadavres tandis que les vents étouffaient leurs cris d’agonie.
Très vite, quelques cadavres effrayants furent lentement ensevelis sous la neige. Chose étrange, les cadavres ne présentaient aucune blessure, aucun signe visible d’avoir été blessés par des griffes ou par une arme.
C’était comme si leurs vies s’étaient simplement arrêtées, éteintes par la main d’une divinité impitoyable.
Mais personne ne semblait se trouver dans les parages...
À moins de regarder de très près.
Le blizzard faisait rage, et, dans les tourbillons de neige, on pouvait parfois apercevoir une silhouette spectrale, marchant vers l’est d’un pas mesuré. Son contour n’était pas dessiné par la neige, mais par son absence — hormis cette présence négative, rien ne trahissait son existence.
Ni souffle, ni chaleur, ni battement de cœur, ni le bruit de ses pas.
La silhouette spectrale appartenait à une femme aux yeux bleus, qui tenait une faux noire entre ses mains.
S’arrêtant un bref instant, Jet reprit sa forme humaine et inspira profondément, savourant la morsure cruelle du froid meurtrier.
Ses cheveux étaient en désordre, et son armure en lambeaux. La neige et la glace s’accrochaient à elle comme une cape glaciale, et sa peau de porcelaine était aussi blanche que la neige qui l’entourait.
Il n’y avait aucune couleur sur son visage exsangue — sauf ses yeux, qui brûlaient comme deux flammes bleues, perçantes et féroces, dans cet enfer pâle.
Jet ressemblait à un cadavre... ou peut-être à la mort elle-même. Pourtant, elle était indubitablement vivante — du moins, autant que ce mot pouvait s’appliquer à elle.
Après être entrée dans les étendues gelées depuis le Rivage Oublié, elle s’était jetée dans le blizzard afin de traquer des spectres des neiges et de survivre. Le monde était enveloppé de neige, et comme le ciel était hors de vue, elle perdit rapidement la notion du temps. Le jour et la nuit perdirent toute signification, et, au bout d’un moment, le temps lui-même perdit toute signification.
Tout ce que Jet pouvait utiliser pour distinguer le passé du présent, c’était le nombre de combats féroces qu’elle avait livrés et le nombre de Créatures du Cauchemar vicieuses qu’elle avait tuées.
Mais même ainsi, elle finit par perdre le compte.
Le monde se réduisait à ce qu’elle pouvait apercevoir dans la tempête de neige, et l’horizon de sa vie se réduisit à deux choses seulement — traquer les Créatures du Cauchemar et, en retour, être traquée par elles.
Il y avait des moments qui rompaient la monotonie meurtrière, bien sûr. Parfois, le blizzard tombait soudain, et Jet voyait le monde d’un blanc impeccable s’étirer à l’infini dans toutes les directions. Parfois, le sol sous ses pieds se fendait, et elle comprenait qu’elle marchait sur un océan gelé.
Des horreurs vivaient sous la couche titanesque de glace, et elle fuyait les profondes crevasses, terrifiée à l’idée que ces êtres géants l’observaient depuis les profondeurs.
Il n’y avait que deux constantes dans ce vide blanc, austère et terrifiant. L’une était le froid suffocant et mortel. L’autre... étaient les Montagnes Creuses.
Les Montagnes Creuses se trouvaient à sa gauche, voilées d’une brume blanche. Par moments, la brume et le blizzard étaient presque indiscernables l’un de l’autre, mais, en réalité, ils avaient peu en commun. La neige était meurtrière... mais la brume était bien plus dangereuse. Aussi Jet évitait-elle de s’approcher trop près des Montagnes Creuses tandis qu’elle voyageait vers l’ouest.
Jet n’avait pas grand-chose à faire, sinon tuer et survivre ; elle se fixa donc un objectif.
Elle voulait trouver l’endroit où les Montagnes Creuses prenaient fin.
...Et à présent, seuls les dieux savaient combien de semaines ou de mois plus tard, elle était arrivée aux confins extérieurs des territoires humains par l’ouest. Elle avait découvert le terminus de la chaîne de montagnes qui lui avait semblé infinie, était passée de l’autre côté, et avait repris sa route vers la civilisation humaine.
Je n’arrive pas à croire que j’y sois vraiment arrivée.
Jet était parvenue, d’une manière ou d’une autre, à atteindre son but.
Alors, maintenant...
Elle regarda vers l’est, là où une autre chaîne de montagnes reposait sous un ciel cendreux.
Là où se trouvait Ravenheart.
Abandonnant sa forme corporelle, Jet continua d’avancer vers l’est.
Je suis partie assez longtemps. À présent, il est temps de voir ce qu’ils ont fait du monde en mon absence...
• • •
Ailleurs, dans une cellule sombre, Effie ouvrit les yeux. Sa vue mit du temps à s’accorder, mais elle finit par y voir clair… seulement, ce qu’elle voyait était le même plafond de pierre qu’auparavant.
Depuis combien de temps était-elle donc enfermée dans les cachots du Château ?
Aahh... je suis réveillée. Quel dommage.
Elle avait fait le plus beau des rêves. Puis, elle avait fait un cauchemar terrifiant.
Mais même le cauchemar valait mieux que sa situation actuelle.
Effie soupira.
Au moins, je n’ai pas faim... je n’ai pas... faim...
Plus maintenant.
Elle n’avait pas faim, en effet. Cependant, ce n’était pas parce qu’elle était rassasiée — au contraire, son corps n’était qu’une épave décharnée. Elle ressemblait à un cadavre émacié, si mince et si fragile que n’importe qui se serait senti pris de nausée en la regardant.
Effie, pour sa part, n'était pas vraiment bouleversée par son état actuel, car celui-ci lui était familier. Elle n'avait guère changé d'apparence pendant la majeure partie de sa vie, clouée dans un fauteuil roulant et dépérissant dans un monde qui n'était pas très bienveillant, même envers les personnes en bonne santé, sans parler des infirmes comme elle.
Elle n'avait pas faim, simplement parce que son corps avait dépassé le stade de la faim. À la place, elle se sentait apathique et terriblement fatiguée, si faible que même le poids des chaînes liant ses membres lui donnait l’impression qu’elle ne pouvait pas bouger. Son esprit était enveloppé de brouillard, et ses pensées étaient lentes et disjointes.
De quoi étais-je en train de rêver ?
Cet état confortable était la réponse du corps à la famine. Après avoir soumis une personne au désir affolant et irrésistible de trouver de quoi se nourrir, ainsi qu’à la douleur atroce de la faim extrême, le corps choisissait de préserver le peu d’énergie qui lui restait et entrait dans un état de léthargie.
Effie connaissait bien cette léthargie, elle aussi... elle l’avait vue se produire d’innombrables fois dans l’établissement extérieur du Château Brillant. D’ordinaire, son arrivée signifiait que le Dormeur affamé allait bientôt mourir.
Bien sûr, elle n’avait pas eu la chance de mourir. L’Être Onirique n’allait pas la laisser mourir, ce qui signifiait que quelqu’un viendrait bientôt lui donner quelques maigres bouchées.
Alors, la folie et la douleur recommenceraient.
Elle espérait seulement qu’Asterion n’enverrait pas son mari une fois de plus...
Non, attends. De quoi étais-je en train de rêver ?
Lentement, les détails de son rêve remontèrent à la surface de son esprit embrumé.
Ce fut alors qu’Effie bougea enfin, faisant tinter les chaînes.
Faisant appel à toute la force de son corps émacié, elle se redressa lentement. Le poids des chaînes lui sembla écrasant, mais elle se contraignit tout de même à bouger, se hissant jusqu’à une vague posture verticale.
La longueur de ses chaînes n’était pas généreuse. Effie ne pouvait pas vraiment se mettre debout, et elle pouvait à peine s’asseoir. Ses deux jambes et ses deux bras étaient entravés, chaque chaîne reliée à l’un des quatre murs de sa cellule. À cause de cela, elle ne pouvait pas déployer pleinement sa force... ne pouvait pas prendre appui pour tirer sur les chaînes et les arracher de l’antique pierre, détruisant ce que Mirage avait jadis imaginé.
Pourquoi un daemon aurait-il besoin d’un cachot, de toute façon ? À quel genre de choses cette étrange fille avait-elle fantasmé ?
Et puis... ce n’était probablement pas Mirage qui avait façonné cette salle souterraine en cellule. C’était sans doute quelqu’un du Clan Valor.
Ces types-là étaient de grands maîtres dans l’art de créer des choses atroces...
Avaient été de grands maîtres. Presque tous avaient disparu, à présent.
Effie inspira d’un souffle rauque.
Ce rêve...
Elle avait rêvé d’être libre.
Effie essaya de sourire, un faible rire s’échappant d’entre ses lèvres gercées.
"Libre... libre..."
Ne serait-ce pas merveilleux, d’être libre ?
Effie avait aussi rêvé que la Tour d’Ébène était assiégée. Si la guerre était réellement entrée dans sa phase finale, cela signifiait que l’Être Onirique avaient dû emporter la plupart des Éveillés de Bastion.
Elle chancela légèrement.
Ah, bon sang...
Peut-être que personne ne viendrait la nourrir, finalement.