Chapitre 2 902
Chapitre 2902 – Ennemis à la Porte
Traducteur/Checker : Gray
Cassie émergea des souvenirs de Mordret dans un halètement.
Fuyant son regard, elle s’effondra sur le sol et s’efforça d’aspirer de l’air dans ses poumons. Elle était désorientée et nauséeuse, des souffles rauques s’échappant d’entre ses lèvres tandis qu’elle subissait un vertige violent.
Curieusement, ce fut la douleur qui l’aida à surmonter cette impression d’être déconnectée du monde et la rattacha de nouveau à la réalité.
Une douleur atroce, perçante, pulsait dans son orbite vide, et le sang coulait le long de son visage pâle.
Levant une main tremblante, Cassie essuya le sang avec un mouchoir, puis remit son bandeau en place, dissimulant sa blessure au monde.
"Pourquoi portes-tu ça ?"
La voix de Mordret trahissait une pointe de curiosité.
"Le bandeau, je veux dire. De ce que je vois, il n’apporte que peu, voire aucun bénéfice."
Cassie parvint enfin à reprendre le contrôle de sa respiration. Elle demeura silencieuse un moment, puis dit d’un ton assourdi :
"Aucune raison."
Mordret ne sembla pas convaincu. Il l’observa avant de demander, intéressé :
"Est-ce ton Héritage d’Aspect ?"
Cassie secoua la tête.
"Je n’ai aucun Héritage d’Aspect."
Il eut un petit rire.
"Quelle coïncidence. Moi non plus."
Mordret se leva de là où il était assis et étira ses épaules.
"Curieuses choses, ces Héritages d’Aspect. L’Aspect ne vient pas du Sortilège, mais l’Héritage, si. Il existe aussi une manière précise de le desceller — une manière que seul le Sortilège connaît. Je me demande parfois pourquoi il ne m’a jamais accordé le mien."
Il ricana.
"C’est peut-être parce que j’étais destiné à n’hériter de rien."
Cassie resta silencieuse un instant, puis dit doucement :
"Ce bandeau n’est qu’une Mémoire ordinaire. Son enchantement ne sert à rien, mais il se nettoie et se répare tout seul... et j’aime sa couleur. Cela me suffit amplement. Plus important encore, il met les gens à l’aise, alors c’est pour ça que je le porte."
Mordret sembla lui accorder un long regard.
"Il n’y a presque personne ici."
Poussant un soupir, Cassie se releva lentement.
"Peut-être pas... mais au fil des ans, porter ce bandeau est devenu une habitude. Je l’aime. Chaque fois que je le mets, j’ai l’impression d’enfiler un casque et d’en abaisser la visière. Et là, je suis prête pour la bataille."
Elle se tourna pour lui faire face et releva légèrement le menton.
"Es-tu prêt pour la bataille ?"
Mordret rit.
Lui offrant un sourire agréable, il se détourna et se dirigea vers la porte.
"Tu devrais le savoir, Cassia... je n’ai jamais cessé d’être dans une bataille. Je suis un descendant de la Déesse de la Vie, après tout."
En quittant la chambre, il ajouta d’un ton placide :
"Et la vie est une guerre."
...Au moment même où Mordret regardait le visage ensanglanté de Cassia, agenouillée sur le sol, il se tenait debout sur le dernier maillon d’une chaîne immense qui reliait l’Île du Sud aux terres au-delà.
Le cadavre de Saint Dar de Maharana avait été détruit il y avait quelque temps, si bien qu’à présent, il portait un autre vaisseau. Derrière lui, une procession meurtrie de ses autres moi battait en retraite le long de l'immense Chaîne d’Ancrage, et devant lui...
Eh bien, il ne pouvait pas encore voir l’armée victorieuse du Domaine de la Faim, mais elle n’était plus très loin. Il observa, à travers les reflets, les colonnes interminables d’Éveillés marcher à travers la désolation — ils avaient déjà repris toutes les Citadelles entre les Montagnes Noires décimées et les Îles Enchaînées, et visaient à prendre le Sanctuaire de Noctis avant la fin de la semaine.
En réalité, les éclaireurs du clan de la Plume Blanche l’observaient déjà depuis les profondeurs du Ciel Inférieur.
À l’ouest, Godgrave avait déjà été repris par les forces de l’humanité. L’Enfer de Verre appartenait désormais à l'Être Onirique, lui aussi, avec un nouveau Saint régnant sur les rues désolées de la Colline Rouge... les humains avaient même conquis la seconde Citadelle, que Mordret avait découverte dans les profondeurs de la Ruche. Il n’avait même pas eu la chance de l’explorer entièrement.
Une armée approchait de la Chaîne d’Ancrage méridionale, tandis qu’une autre se rapprochait de l’occidentale — d’ici peu, elles passeraient les ruines du Colisée Rouge et troubleraient la paix de l’Île de l’Autel, où se dressait encore l’antique statue du Dieu de la Guerre.
Mordret se demanda si perdre l’Autel de la Guerre — en quelque sorte un lieu sacré ancestral pour lui — signifiait quoi que ce soit. Probablement pas, mais le symbole avait quelque chose de singulièrement poignant.
Quoi qu’il en soit, les deux armées fusionneraient en une seule, immense — la plus grande armée que l’humanité ait jamais déployée — lorsqu’elles se rencontreraient aux portes de l’Île d’Ébène.
Là, il bâtirait un véritable monument à la guerre.
"Ta petite rébellion semble avoir échoué, n’est-ce pas ?"
La voix insidieuse s'insinua dans ses oreilles et, comme par magie, un homme aux yeux dorés se tenait soudain devant l’ancre de la chaîne, le regardant calmement.
Asterion sourit.
"J’ai entendu dire que les enfants finissent par traverser une phase où ils se rebellent contre leurs parents, mais n’es-tu pas un peu trop vieux pour ça, mon garçon ?"
Mordret soupira.
"Je crois que je sais, à présent, ce que vous maniganciez pendant toutes ces années, coincé sur la Lune. Vous polissiez votre talent pour la provocation, n’est-ce pas ? Si c’est le cas, félicitations. Votre capacité à mettre les autres en rage est sans égale... même le Vieux Jest en serait jaloux."
Asterion haussa les épaules.
"Tu as l’air fatigué, Mordret."
Mordret eut un petit rire.
"Fatigué ? En effet, je suis un peu fatigué... combien de fois ai-je détruit ce corps qui est le vôtre ? Et pourtant, vous voilà encore, devant moi. Quel homme épuisant vous faites."
L’Être Onirique l’étudia quelques instants.
"Détruire tes vaisseaux sans fin est aussi une affaire assez ennuyeuse. Mais ça suffit... que dirais-tu de voir enfin la raison, mon garçon ? Cesse cette résistance insensée. Tu sais que tu ne peux pas gagner, alors rends-toi paisiblement."
Faisant un pas en avant, il dit d’un ton cordial :
"Tous les autres — les humains — ne sont que de la chair à canon. Mais toi et moi, nous sommes différents. Nous pouvons gouverner ce monde ensemble... affronter tous ses dangers ensemble. Nous pouvons devenir des dieux ensemble, et même quelque chose de plus grand encore. Tout ce que tu as à faire, c’est te soumettre."
Mordret ne put s’empêcher de rire.
"Me soumettre ? Devenir l’un de vos serfs ? Vous devez être fou."
Le sourire s’effaça lentement de son visage, remplacé par une absence d’émotion glaciale.
"Vous n’avez même pas pris la peine d’inventer un mensonge crédible cette fois-ci, hein ? Eh bien, peu importe. Écoutez bien, Être Onirique..."
Mordret baissa les yeux sur Asterion et parla d’une voix égale :
"Je préférerais mourir plutôt que de me soumettre à vous. Oh, mais je ne mourrai pas... longtemps après que votre nom aura été perdu et oublié, le nom de Mordret de Nulle Part sera prononcé loin à la ronde, connu de tous."
Il afficha un rictus.
"Eh bien, c’est parce que ce sera moi. Je serai tout le monde. Et vous, vous ne serez personne."
Mordret inspira profondément.
"Et, en vérité, j’ai menti. Vous détruire encore et encore n’avait rien de fatigant. En réalité, j’y ai pris un immense plaisir — j’espérais que cela ne finirait jamais. Mais, hélas, toute chose doit avoir une conclusion... vous compris. Moi compris."
Sur ces mots, il fit un pas en arrière et adressa à Asterion une révérence moqueuse.
"Je vous reverrai bientôt, donc. Et je serai la dernière chose à laquelle vous assisterez..."
Sur ce, il disparut.
Quelque temps après la fin de leur conversation, les armées du Domaine de la Faim marchèrent sur les chaînes célestes et entrèrent dans les Îles Enchaînées. Durant la traversée, les guerriers du clan de la Plume Blanche s’élevèrent depuis le Ciel Inférieur et reprirent le Sanctuaire de Noctis — il était vide, protégé par personne.
Et tandis que cela se produisait, Cassie descendit les marches jusqu’au niveau souterrain de la Tour d’Ébène et se tint devant le miroir qui s’y trouvait, faisant face à l’homme prisonnier à l’intérieur.
Le Défaut caché du Roi de Rien.