Chapitre 2 816
Chapitre 2816 – Terre Brûlée
Traducteur/Checker : Gray
Asterion étudia son propre reflet en silence, puis promena son regard alentour. Tout autour de lui, de nombreux vaisseaux de Mordret demeuraient immobiles et le fixaient, avec dans les yeux une absence d’émotion étrange, dérangeante. Il y avait des hommes, des femmes... et des monstres. En vérité, la plupart étaient hideux et monstrueux, pareils à une myriade de cauchemars échappés des profondeurs d’un enfer indicible.
Se tenant seul au milieu de cette mer d’horreurs figées, il ne semblait pas troublé le moins du monde.
L'Être Onirique s’attarda quelques instants, puis soupira.
"Qu’est-ce que tu t’es fait, mon garçon ?"
Mordret éclata de rire.
Mais ce n’était pas seulement le Reflet qui avait pris la forme d’Asterion qui riait. Au lieu de cela, tous ses vaisseaux — hommes, femmes et monstres — rirent ensemble, la terrifiante cacophonie de leurs voix couvrant les rugissements assourdissants de la Déesse Larmoyante.
Lorsqu’il parla, une myriade de voix se fondit en un seul son malveillant qui venait de toutes parts, bruissant, trop vaste et trop profond pour appartenir à un être vivant. C’était comme si le monde lui-même parlait — ou plutôt, comme si une chose perverse, tapie dans les ténèbres sous la surface du monde, prenait la parole.
"Je pense avoir plutôt bien réussi ma vie, non ? Ah, mais vous ne vous attendiez probablement pas à ce que je devienne Suprême, il y a toutes ces années. La vie est pleine de surprises, n'est-ce pas ? À l'époque, lorsque vous m'avez rejeté... j'étais à la fois blessé et heureux de l'avoir été. J'étais à la fois abandonné et plein d'espoir. Mais tous mes espoirs ont fini par être anéantis, et je me suis retrouvé sans rien."
La myriade de voix du Roi de Rien s’abaissa encore, faisant onduler la surface du lac selon d’étranges motifs.
"Alors, j’ai passé d’innombrables années à rêver de tuer le Roi des Épées, mon père. J’ai réussi à contribuer à sa chute, mais, hélas, je n’ai pas réussi à lui ôter la vie de mes propres mains. Quel dommage. Mais vous êtes là, maintenant ! Une figure paternelle de rechange... comme c’est merveilleux. La vie nous offre bel et bien une seconde chance, parfois."
Asterion ne sembla nullement alarmé par le son glaçant de la vaste voix inhumaine de Mordret. Il se contenta de sourire et demanda, d’un ton calme :
"Oh ? Tu crois pouvoir me tuer, mon garçon ?"
Son Reflet imita son sourire.
"Qui sait ? J’imagine que le temps le dira. Une chose est certaine, toutefois — ce sera très amusant d’essayer."
Asterion secoua légèrement la tête.
"Je crains de ne pas avoir le temps de jouer avec toi, Mordret. Les deux autres ont disparu, et même si je ne suis pas trop inquiet, leur absence est un peu irritante. Alors, pourquoi ne renoncerais-tu pas, tout simplement ? Je ne suis pas disposé à te céder cette Citadelle. Je crains de la vouloir pour moi."
Son reflet secoua la tête lui aussi, dans exactement le même mouvement.
"Je sais que vous la voulez pour vous-même. C'est précisément pour cela que je suis ici, pour m'assurer que vous ne l'obtiendrez jamais... vous n'aurez le Lac des Larmes qu'en me passant sur le corps."
Asterion sourit faiblement, regardant de nouveau autour de lui.
"Tu as pourtant pas mal de corps."
Il fit face à son Reflet, une froideur glaçante se déposant sur ses yeux d’or.
"Combien devrais-je en détruire ? Pour être honnête, je ne comptais pas encore m’impliquer personnellement... mais tu me forces la main. Les deux autres semblent aussi mijoter quelque chose. Il va falloir ajuster mes plans."
Le Reflet inspira profondément.
"Ah... rendons ces retrouvailles émouvantes vraiment inoubliables, veux-tu ?"
L’instant d’après, le monde sembla se briser tandis que d’innombrables vaisseaux se ruaient sur la silhouette solitaire de l'Être Onirique, la dissimulant complètement. On entendit un bruit répugnant de chair déchirée, puis une vaste portion d’entre eux fut soudain effacée de l’existence, un nuage de morceaux sanglants et un fin brouillard rouge s’élevant dans les airs.
Kai, toutefois, ne regardait pas, occupé qu’il était à tirer ses soldats loin de la rive du lac.
"Repliez-vous ! Repliez-vous vers les falaises !"
Son armée n’était pas assez puissante pour lutter contre un seul Souverain, et elle n’était certainement pas assez puissante pour survivre au milieu d’une bataille entre deux. S’il ne suivait pas le conseil d’Asterion et ne fuyait pas, ils seraient tous anéantis.
Le sol trembla, et le vaste lac déborda de ses rives tandis que les défenseurs du Domaine Humain se retiraient à la hâte de la mer des vaisseaux de Mordret.
Le Roi de Rien ne leur accorda aucune attention, et il ne pouvait pas non plus se permettre de diviser sa concentration — personne n’avait jamais vu Asterion au combat, mais Kai ne doutait pas que l'Être Onirique fût une horreur à contempler, bien qu’il ne possédât aucune Capacité de combat directe.
Même si le corps originel de Mordret — le corps d'un Suprême détenteur d'un Aspect Divin — n’était pas ici, il semblait avoir appris quelques nouveaux tours, notamment comment mieux contrôler ses Reflets. Cela signifiait que la bataille entre l’avant-garde de ses forces et Asterion serait véritablement calamiteuse, réécrivant jusqu’à la topographie même de cette région.
Et cela allait se produire vite, en plus.
Ce qui voulait dire que Kai n’avait pas une seconde à perdre.
Sa voix résonna au-dessus du champ de bataille, aisément audible malgré les rugissements tonitruants de la Grande Cascade et le vacarme effroyable de la bataille engendrée par les Suprêmes.
Il donna quelques ordres simples, enjoignant à tous les Échos ailés restants, aux serviteurs de Maîtresse des Bêtes et aux Saints capables de voler de se concentrer et de convoyer les civils jusqu’au sommet du plateau. Les Éveillés et les Maîtres dotés d’Aspects appropriés devaient aussi aider à l’évacuation...
Pendant un temps, les choses semblèrent bien se dérouler.
Mais au bout du compte, il n’y eut toujours pas assez de temps.
La bataille se rapprocha de la Déesse Larmoyante, et un coup effleuré de l’un des Suprêmes qui s’affrontaient anéantit complètement le système d’escaliers et d’ascenseurs menant au sommet du plateau... et tua sur-le-champ ces malheureux dont c’était le tour d’emprunter les ascenseurs.
Cela coupa aussi la voie de fuite à la minorité d’entre eux qui se trouvait encore en bas de la Grande Cascade.
Kai atterrit au sol sous sa forme de dragon, les protégeant de son corps. Au même moment, un mur d’acier s’éleva entre les humains restants et la violence dévastatrice de la bataille entre Mordret et Asterion.
Kai jeta un coup d’œil à la surface polie du mur d’acier colossal et le vit frémir sous une grêle d’impacts.
Le tintement assourdissant du métal se fondit, d’une manière ou d’une autre, en quelques mots cohérents :
"Dépêche-toi. Je vais... essayer de tenir..."
Il demeura immobile un instant, puis s’abaissa vers le sol, permettant au groupe suivant de civils de grimper sur son dos.
Je ne laisse personne derrière... je...
Mais quand tout fut terminé, d’innombrables personnes avaient péri.
Les soldats, les civils... le bilan était trop atroce pour être pardonné, et trop cruel pour être oublié.
Ceux qui survécurent fuirent vers le nord-ouest, suivant la route de Ravenheart.
Quelque temps plus tard, ils s’éloignèrent assez de la Déesse Larmoyante pour ne sentir qu’à peine les secousses occasionnelles qui ébranlaient les Plaines de Rive-Lune.
Puis, les tremblements cessèrent complètement.
Morgan et Seishan — toutes deux meurtries et couvertes de sang — jetèrent un regard en arrière, se demandant si la bataille était terminée. Bien sûr, elles ne pouvaient pas voir ce qui se passait sur les rives du Lac des Larmes, à une myriade de kilomètres.
Mais Kai, lui, le pouvait.
Son visage devint livide.
Morgan, le visage pâle et marqué par la fatigue, lui lança un regard méfiant.
"Alors ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui a gagné ?"
Kai demeura silencieux un moment, puis se détourna.
"Personne n’a gagné."
Un lourd soupir s’échappa de ses lèvres.
"Mordret... il a fait s’effondrer la paroi du plateau. Il a détruit la Citadelle. De ce fait, personne ne pourra l’ajouter à son Domaine."
Si personne n’était vainqueur, cela signifiait-il que le Roi de Rien avait atteint son but ?
Kai n’en savait rien. Il n’en était plus sûr.
Les défenseurs ensanglantés et les réfugiés épuisés poursuivirent leur route vers le nord.