Chapitre 240
192. Et la fierté
Saffron Merryster n’avait pas fermé l’œil de la nuit.
Elle avait essayé, vraiment. Pour garantir des performances optimales, tant sur le plan mental que physique, il fallait bénéficier d’un repos sain et suffisant. Et elle ne voulait pas faillir, surtout pas à l’Académie Mavos, l’établissement affichant le taux d’abandon le plus élevé au monde.
Mais le sommeil ne venait pas. La jeune noble savait que, juste derrière la porte de sa chambre, se trouvait un Démon. Un Archidémon d’une puissance immense. Quelqu’un capable de mettre fin à ses jours à tout instant.
La logique lui dictait que si tel était le cas, elle serait déjà morte. Mais sa peur — cette idée troublante que tout ceci n’était peut-être qu’un jeu pour le Démon — la tenait en éveil. Alors, elle ne dormit pas. Elle resta allongée, sa baguette à la main. Même si elle savait que cela ne la sauverait pas, elle n’allait pas mourir sans se défendre.
Un Démon, pensa-t-elle. Depuis tout ce temps, Salvos était un Démon. Cela expliquait presque tout. Si Salvos était si naïve et ignorante du monde, ce n’était pas parce qu’elle était une plébéienne écervelée qui s’était cogné la tête étant enfant, mais parce qu’elle était un Démon.
Saffron se sentait presque trahie rien qu’à y penser. Le fait d’avoir été trompée et manipulée la bouleversait autant qu’elle méprisait désormais le Démon.
Salvos l’avait mise en garde de ne rien dire à personne. Mais Saffron ne pouvait pas garder le silence. Il lui suffisait d’attendre que Salvos soit occupée… ce qui n’était pas difficile, n’est-ce pas ?
Elles avaient toutes deux cours le lendemain. Saffron n’avait qu’à prendre quelqu’un à part pour lui révéler la vérité sur Salvos. Bien sûr, il serait difficile de convaincre qui que ce soit. D’une manière ou d’une autre, elle allait devoir se procurer un Parchemin de Vérité. Même avec les relations de sa famille… très limitées en ce moment à cause du Démon Primal à Nixa… il lui serait difficile d’obtenir un artefact aussi coûteux.
Saffron se sentait légèrement coupable de revenir sur sa parole. Mais elle devait ravaler son honneur et sa fierté pour y parvenir. Pour le bien de l’Humanité — en tant que Chasseuse de Démons, défenseure du Royaume des Mortels — elle ferait tout ce qui était nécessaire.
Quoi qu’il en coûte.
« Bonjour, Saffron ! »
Je saluai joyeusement la femme aux cheveux roses. Elle sortit de sa chambre, me dévisageant avec hésitation. Je penchai la tête, assise à la table de la salle à manger.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu ne prends pas de petit-déjeuner ? Bois au moins un thé. »
Je montrai la tasse en porcelaine que j’avais préparée. J’en pris une gorgée avant de recracher le liquide.
« Beurk… c’est délicieux. »
Saffron se mordit les lèvres en passant devant moi.
« Je vais bien, Salvos. »
Elle ne soutint pas mon regard. En faisant basculer son sac sur son épaule, elle se dirigea vers la sortie.
« Je n’ai tout simplement pas d’appétit aujourd’hui. Si tu veux bien m’excuser, je dois me rendre à mes cours. »
« D’accord ! Passe une bonne journée ! »
Je lui fis signe de la main. Saffron ouvrit la porte, ne s’arrêtant que lorsque je repris la parole.
« Au fait, tu n’as pas oublié ce que tu m’as promis hier soir, n’est-ce pas ? »
Un silence de mort s’installa, qui sembla durer une éternité. Il s’étira tandis que je tapotais la table du doigt.
« Alors ? »
« J-je… »
Saffron se raidit et prit une profonde inspiration.
« Je n’ai pas oublié. »
« Tu as intérêt à tenir ta promesse ! C’est une promesse, tu sais ! »
« Je le ferai. »
« Bien. »
Je me calai dans ma chaise, satisfaite. Elle ferma la porte derrière elle et se hâta dans le couloir tandis que je hochais la tête, pensive.
« Ouais, elle ne va clairement pas tenir sa promesse. »
Saffron avait cours d’alchimie aujourd’hui. C’était, pour de multiples raisons — dont certaines étaient peut-être liées à sa nature de Vampire — la matière où elle excellait le moins. Et pourtant, elle séchait ses leçons, préférant intercepter l’une des rares personnes de confiance qu’elle connaissait à l’Académie Mavos.
Valda. Une enfant prodige de quatorze ans. Et aussi… une Vampire. Tout comme Saffron.
C’était l’une des deux personnes en qui Saffron avait assez confiance pour conspirer. Elle l’attrapa juste au moment où elle s’apprêtait à entrer dans son cours d’enchantement. L’entraînant sur le côté, Saffron vérifia que le couloir était vide avant de parler.
« Il faut qu’on parle. »
Valda croisa les bras en fronçant les sourcils.
« Tu viens de me kidnapper alors que j’allais en classe. Je suis en retard à cause de toi. »
« C’est important. »
La jeune fille leva les yeux au ciel.
« Écoute, Saffy, si tu essaies de me convaincre de faire mes bagages pour aller combattre ce Démon Primal qui pourrait nous tuer toutes les deux d’un claquement de doigts, je te le dis tout de suite : ma réponse est non. »
« Ce n’est pas ça. »
Saffron secoua la tête. Elle ouvrit la bouche pour expliquer, mais ressentit un frisson glacial le long de son échine. C’était une sensation de picotement, comme si des fourmis marchaient sur son dos. Elle regarda autour d’elle, mais ne vit personne. Pincant les lèvres, elle continua.
« Il s’agit de Salvos. »
« La Libératrice des Plaguelands ? »
Valda cligna des yeux. Saffron hocha la tête.
« Donc, tu as déjà entendu parler d’elle ? »
« Évidemment. Tout le monde ne parle que d’elle. Une étudiante transférée soudainement à l’École des Aspirants à l’Élite, qui a gagné sa place à l’Académie Mavos en défiant le directeur Skyshredder lui-même ? Bien sûr que j’ai entendu parler d’elle. »
« Eh bien, ce n’est pas… en fait… ce qui s’est passé. »
Saffron leva un doigt, ne sachant pas par où commencer. Elle secoua la tête.
« Écoute, c’est quelque chose de très important à son sujet. Et j’ai besoin que tu me fasses confiance. »
« Attends une minute. »
Les yeux de Valda s’agrandirent.
« Est-ce que tu es la fameuse colocataire chanceuse qui vit avec Salvos ? »
« Je le suis, et j’ai découvert un… »
« Putain. La chanceuse ! »
Valda manqua d’exclamer son excitation. Saffron marqua une pause, puis plissa les yeux.
« Hé, surveille ton langage. »
« Je ne suis pas une enfant… »
« Si, tu l’es. Tu es littéralement une enfant, Valda. »
« Très bien. Je ne suis pas une noble sophistiquée comme toi, alors je n’ai pas besoin de surveiller ce que je dis. »
Elle renifla, et Saffron se massa les tempes.
« Peu importe. J’ai juste besoin que tu m’écoutes un instant. »
« Pourquoi ? Attends, c’est à propos de Salvos ? »
« Oui ! »
Saffron parla d’une voix exaspérée. Elle continua avant que Valda ne puisse l’interrompre à nouveau.
« Je suis sa colocataire et je l’ai rencontrée bien avant qu’elle ne fréquente l’Académie Mavos. Et tu dois savoir qu’elle cache un sombre secret. »
Levant la main, Saffron murmura un mot. Une bulle commença à se former autour d’elles. Elle bloquerait tout son sortant de la bulle. Il serait difficile pour quiconque en dessous du niveau 70 de percer ce sort. Et si quelqu’un écoutait ? Eh bien, tant mieux. Plus il y aurait de gens au courant, mieux ce serait.
Dans un soupir, Saffron parla d’une voix solennelle.
« Salvos est… »
« Non. »
Valda attrapa la main de Saffron, l’abaissa et dissipa le sort avant qu’il ne soit complet. Saffron s’arrêta, perplexe.
« Euh, quoi ? »
Valda pointa un doigt accusateur vers son visage.
« Je sais ce que tu essaies de faire. Tu essaies de la calomnier parce que tu es jalouse. »
« Pourquoi serais-je jalouse ? »
« Ou peut-être que ça t’énerve d’être forcée de partager ta chambre avec elle. Je ne sais pas. Le fait est qu’elle n’a aucun sombre secret, et je ne vais pas t’écouter inventer une histoire bidon juste pour m’attirer de ton côté. J’ai lu assez de livres pour savoir où ça mène, et je ne veux pas faire partie de tes drames ! »
Valda commença à s’éloigner, mais Saffron la rattrapa par la main. Saffron lui lança un regard suppliant.
« Tu dois me croire. C’est important. Le destin du monde est en jeu si tu ne m’aides pas. »
« J’ai dit non ! »
Saffron recula sous le regard noir de la jeune fille.
« Salvos est une personne incroyable qui a fait tant de choses pour l’Humanité. Tu peux entendre parler de ses exploits — les Titres qu’elle a obtenus en si peu de temps. Même l’Empereur Nor Maran de l’Empire Vaun Qieur a chanté ses louanges ! C’est bien ce qui t’importe, non ? Faire ce qu’il y a de mieux pour nous, les Humains ? »
Valda agita les mains avant de regarder ses paumes.
« Et plus que ça… elle a été si gentille avec moi. J’ai vu la façon dont elle traitait les autres — ce genre de compassion ne peut pas être une façade. Alors que les autres me traitent comme une enfant ignorante et capricieuse qui est entrée à l’académie par chance, elle m’a témoigné du respect. Je me fiche des "sombres secrets" que tu penses qu’elle cache. Tu devrais l’admirer, pas… faire ce que tu es en train de faire. Alors, n’ose plus jamais essayer de salir son nom ! »
Elle arracha sa main de l’emprise de Saffron, sa voix ne laissant place à aucune discussion.
« Surtout pas auprès de moi. »
Valda s’éloigna d’un pas décidé, laissant Saffron seule. Saffron resta immobile, même après que Valda fut entrée dans sa salle de classe. Le couloir était désormais vide, et Saffron était sans voix.
« Mais… j’essayais juste de te dire la vérité… »
« Parfois, la vérité est nulle, et il vaut mieux ne rien dire du tout. »
Saffron sursauta alors qu’une silhouette apparaissait à ses côtés. Salvos sourit, posant une main sur les lèvres de Saffron.
« Ne crie pas. Tu vas interrompre leur cours. »
Le Démon sous peau humaine désigna la salle de classe voisine. Saffron hocha lentement la tête, sentant le contact frais de ses doigts. La sueur perlait sur le visage de Saffron alors qu’elle croisait le regard du Démon.
« D-depuis combien de temps es-tu là ? »
« Depuis le début. Je t’ai suivie depuis la chambre. C’est un peu ennuyeux, vu que je sèche un cours en ce moment. Mais bon, mieux vaut régler ça avant que ça ne devienne un problème majeur, non ? »
Elle gloussa, et Saffron laissa échapper un rire nerveux. Salvos poussa Saffron vers l’avant.
« Allez, allons parler dehors, on aura plus d’intimité. »
« J’ai failli devoir te tuer, tu sais ? »
Je parlai d’un ton désinvolte en emmenant Saffron faire une promenade sur le campus de l’Académie Mavos.
« Je ne voulais vraiment pas, et je suis contente que Valda ne t’ait pas laissé dire quoi que ce soit. Tu devrais la remercier. Ou peut-être que c’est moi qui devrais la remercier ? »
Je m’interrogeai à voix haute tandis que la noble me suivait en silence. Je penchai la tête, jetant un coup d’œil derrière moi.
« Tu ne vas rien dire ? »
« … que veux-tu que je dise ? »
« Je ne sais pas… n’importe quoi pour rendre ça moins gênant ? »
C’était une suggestion utile. Ce qui provoqua la première phrase cohérente de Saffron.
« O-où allons-nous ? »
« Hors de l’Académie Mavos. »
Je répondis simplement. Saffron s’arrêta net. Elle manqua de trébucher, tout son corps tremblant.
« T-tu… »
« Détends-toi. Je ne vais pas te tuer ou quoi que ce soit. »
Mes paroles ne firent rien pour la calmer, mais je continuai tout de même.
« Tu refuses de croire que je puisse être… bonne, quoi que je dise. Alors, je vais devoir te le prouver. Je dois de toute façon récolter de la sève d’arbre-sage pour ma Potion de Régénération. Autant faire d’une pierre deux coups, non ? »
Saffron pâlit, et je soupirai.
« C’est une expression. »
« Une expression très inquiétante. »
« J’essayais de détendre l’atmosphère, ok ? »
Je fis un pas en avant, mais Saffron ne bougea pas. Elle me fixa, très dubitative, et aussi assez nerveuse, piétinant sur place.
« Comment… vas-tu exactement me prouver ta bonne foi ? »
« Eh bien, tout d’abord, avec les efforts que je déploie pour te convaincre, j’espère que tu me croiras à la fin de tout ça. »
Puis je me tournai vers elle, découvrant mes dents tout en soutenant fermement son regard.
« Et deuxièmement, je t’emmènerai à la Guilde des Aventuriers, je poserai quelques questions, je trouverai l’emplacement de tous ces maudits cultes adorateurs de démons dans ce pays, et je les massacrerai tous jusqu’au dernier devant toi. Alors, est-ce que ça suffira à te prouver qui je suis ? »
Elle déglutit.
« O-oui… ? »
Il y eut une pause. Un silence étrange. Puis je souris.
« Bien. »
Je frappai joyeusement dans mes mains et sautillai vers la sortie de l’école. Puis je tapotai mon menton du doigt.
« Attends, c’est comme une de ces sorties scolaires, non ? Daniel m’en a parlé. Ça va être tellement amusant ! »