Chapitre 27
Évoquer soudain une poupée de but en blanc était plutôt inattendu. Pourtant, l'expression de Na Yeri était parfaitement sérieuse, comme si elle pensait chacun de ses mots. J'étais reconnaissante de l'inquiétude qu'elle me témoignait. Cela ne faisait pas longtemps que nous nous connaissions, et elle avait pourtant proposé spontanément d'écouter mes soucis.
C'est donc ça, la chaleur humaine ?
Si c'était le cas, cela faisait très longtemps que je n'avais pas ressenti quelque chose comme de l'affection. Après avoir fixé un moment le visage de Na Yeri, je laissai échapper un petit rire.
« Non. J'essaierai de me ressaisir toute seule. Comme tu l'as dit, je dois aussi apprendre à me contrôler. »
« Ce n'est pas facile. Même si tu essaies, ça ne marchera peut-être pas. Alors si ça devient trop dur, dis-le-moi, d'accord ? »
Na Yeri insista à plusieurs reprises sur le fait que je ne réussirais peut-être pas à le faire parfaitement. Ses mots laissaient entendre que je ne devais pas être déçue si les choses ne se passaient pas comme je le voulais, et que je n'avais pas à tout porter seule.
« D'accord. Alors je te demanderai de m'acheter une poupée. »
« Si tu veux une poupée, je la commande même de l'étranger. Childeuk se plaint ces derniers temps que les sites étrangers sont devenus tellement faciles à utiliser, et il me demande pourquoi je ne peux pas le faire moi-même… Enfin, quelque chose comme ça s'est passé, mais je demanderai quand même à Childeuk. »
« Ahaha… »
Elle aurait paru plutôt fiable si elle n'avait pas évoqué Childeuk. Je ris maladroitement, avec le sentiment d'avoir inutilement alourdi sa charge de travail. D'autant plus que je savais que sa promesse ne se limiterait pas à de simples paroles.
Na Yeri observa mon humeur avant de se placer à côté de moi. Même alors, peut-être n'était-elle pas encore complètement rassurée, car elle prit délibérément une voix enjouée et se mit à bavarder de tout et de rien.
Une poupée.
Malgré les efforts de Na Yeri pour alléger l'ambiance, mes pensées étaient déjà allées vers Do Juyeon. Plus précisément, vers ce qu'il m'avait apporté après avoir brisé la caméra.
C'était le lendemain du jour où tous les dispositifs de clairvoyance avaient été récupérés et retirés.
« Garde ça. »
« …C'est quoi, cette poupée ? »
Au lieu de répondre, Do Juyeon se contenta de secouer légèrement l'ours en peluche, comme pour me dire de le prendre. Il semblait qu'il n'expliquerait rien tant que je ne l'aurais pas accepté, alors je le pris, en restant extrêmement méfiante.
« Il n'y a rien dedans. »
Il parla d'un ton ferme, comme s'il savait exactement ce qui m'inquiétait. Même s'il avait fait venir les employés de l'Association pour retirer les dispositifs de clairvoyance, il n'y avait rien qui ressemble à de la confiance entre Do Juyeon et moi. Comme je restais silencieuse, il ajouta de sa voix traînante :
« Tu ne sens rien, n'est-ce pas ? »
« Sentir quoi ? »
« Une fois qu'on a pris conscience de la clairvoyance, on peut sentir ensuite quand quelqu'un nous observe. Si le clairvoyant change, tu ne pourras plus le sentir, mais il n'y a qu'un seul rang A à l'Association capable de te tromper. »
Essayait-il de me faire baisser ma garde ? Do Juyeon me donnait des informations que je n'avais même pas demandées. Malgré cela, je n'arrivais pas à tenir confortablement l'ours en peluche. Au contraire, plus il parlait, plus mes doutes fondamentaux grandissaient.
« Pourquoi me donnez-vous ça ? »
Finalement, je lâchai impulsivement la question qui me restait en travers de la gorge. Do Juyeon me regarda un instant avant de répondre.
« Parce qu'il n'y avait rien dans ta chambre. »
Comme il le disait, ma chambre était complètement vide. Le fait que quelqu'un ait secrètement posé de la clairvoyance sur moi avait été si horrifiant que j'avais tout jeté. J'avais même voulu changer de chambre, mais il était impensable que la hiérarchie accorde une telle demande.
« On dirait même que personne n'y vit. »
« Qu'est-ce que ça peut faire ? »
Pensant qu'il jouait une étrange comédie d'hypocrisie, je répondis sèchement. Je ne pouvais pas dire que la Première Équipe était entièrement innocente de ce qui m'était arrivé. Elle avait suivi les ordres du président de l'Association, ce qui voulait dire qu'elle avait fermé les yeux alors qu'elle savait ce qui se passait. Do Juyeon devait au moins le savoir.
« Ce n'est pas complètement sans rapport. Le chef d'équipe est aussi responsable quand quelque chose comme ça arrive dans l'équipe. »
« … »
« Échange ta chambre avec la mienne. »
À ces mots, je relevai aussitôt la tête.
« Ils ne vont pas te transférer dans un autre logement, alors je te dis d'échanger ta chambre avec la mienne. Ce ne serait pas plus confortable pour toi ? »
« Pourquoi ? »
« Je te l'ai dit. Le chef d'équipe porte aussi une part de responsabilité. On dépend de toi pour les soins, et si tu continues comme ça, il est évident que la qualité ou la quantité de tes soins en souffrira. »
En fin de compte, il prétendait que tout cela était pour leur propre intérêt, mais je ne pus me résoudre à refuser l'offre.
« Alors décide. Qu'est-ce que tu fais ? De nouveaux meubles vont bientôt arriver les uns après les autres, alors décide avant ça. »
« …J'échange. »
« D'accord. »
Comme s'il s'était attendu à cette réponse, Do Juyeon se retourna sans un mot de plus et quitta la chambre. Bientôt, la sonnette retentit, suivie de l'ouverture de la porte et d'une cacophonie de bruits qui envahit la pièce.
« C'est quoi, tout ce bruit pendant notre jour de repos… ? C'est quoi, tout ça ? Des meubles ? »
« Pourquoi c'est si bruyant… Hein ? Hyung, tu as acheté de nouveaux meubles ? »
« Ouais, ça s'est trouvé comme ça. Avant ça, déplacez s'il vous plaît tous les meubles actuellement dans cette chambre jusqu'à la chambre principale, et apportez les nouveaux. Oui, merci. »
« Waouh, tu as acheté du bon matériel. La prime de chef d'équipe, ce n'est pas rien. »
Apparemment, les déménageurs avaient apporté de nouveaux meubles. Je restais plantée là maladroitement, tenant toujours la poupée. À cet instant, mon regard croisa celui de l'un des déménageurs qui apportaient des meubles dans la pièce.
« Oh ! Vous êtes la propriétaire de cette chambre ? Excusez-nous un instant. »
« Ah… oui. »
Do Juyeon avait apparemment pensé chaque mot de ce qu'il avait dit sur l'échange de chambres. Tous les meubles qui entrèrent ensuite étaient ceux que j'avais vus dans la chambre de Do Juyeon. Je restai un moment les yeux dans le vague, puis je sortis finalement dans le couloir, pensant que je ne ferais que gêner.
« Ce n'est plus ta chambre. Combien de temps vas-tu rester là à bloquer le couloir ? »
Je sursautai à la voix derrière moi, alors que je regardais les meubles qu'on disposait à l'intérieur.
« Vous m'avez fait peur. »
« Utilise cette chambre, maintenant. »
Do Juyeon désigna d'un mouvement de menton la chambre qu'il utilisait. Elle était plus profonde dans le couloir que la mienne. C'était une marque d'égards, et une sorte de privilège, pour le chef d'équipe qui travaillait le plus dur en première ligne. Comme je n'arrivais pas à me résoudre à bouger tout de suite, il se répéta une fois de plus.
« Je veillerai à ce que rien de tel ne se reproduise. »
C'était la dernière fois que j'avais une conversation personnelle avec Do Juyeon.
En me rappelant le passé, je me souvins soudain de quelque chose.
À bien y penser, j'ai laissé cet ours en peluche à la résidence.
Je n'avais aucun regret, mais, peut-être parce que Na Yeri avait évoqué les poupées, j'y avais pensé aujourd'hui.
Peu importe. C'est Do Juyeon qui me l'avait donné, de toute façon. Je l'ai peut-être jeté en vidant la chambre.
Je serrais et desserrais la main à répétition quand Na Yeri posa soudain la sienne sur la mienne.
« Quoi ? Tu ne voulais pas que je te tienne la main ? »
demanda Na Yeri en écarquillant les yeux. J'allais dire non, mais je changeai d'avis et serrai fermement sa main.
« Si. »
« Je le savais. Si tu voulais qu'on se tienne la main, il suffisait de le dire. »
« Euh… »
« On y est. Allez, entrons. Je t'achèterai encore une glace plus tard. »
« Tout le monde se comporte comme si j'allais mourir si je restais un seul jour sans. Je n'en ai pas besoin. »
« Hmm ? Tu veux que je t'en achète ? D'accord. Donc tu vas essayer chocolat-menthe cette fois. Quelle bonne résolution. »
« …Laisse celle-là de côté. »
« Ha-ha ! Pas question ! »
Na Yeri répondit d'un ton espiègle avant de se placer derrière moi. Puis, sans prévenir, elle appuya son dos contre le mien et se mit à me pousser vers l'avant.
« Tu n'as pas besoin de faire ça. J'entre de toute façon… »
J'étais gênée qu'elle fasse cela devant tant de monde et j'allais l'arrêter, mais je me tus alors. Na Yeri ne me regardait pas. Ses yeux étaient fixés dehors, au-delà de l'entrée. En voyant son regard féroce tandis qu'elle scrutait les alentours, je refermai la bouche.
On dirait qu'après être arrivée ici, j'ai rencontré beaucoup de bonnes personnes.
« Maître, c'est Childeuk. »
« Entre. »
Cha Seohae répondit brièvement en parcourant quelques documents. Quand la porte s'ouvrit, Childeuk s'approcha discrètement de lui.
« On nous surveille. »
« Combien ? »
Il posa aussitôt la question, comme s'il s'y attendait.
« Trois. »
« Qui est le troisième ? Je croyais que ces deux idiots apparus aux informations étaient les seuls. »
« Nous avons seulement reçu des signalements indiquant qu'il y avait quelqu'un de suspect. Nous n'avons pas pu obtenir d'informations détaillées, comme son visage. »
Childeuk baissa la tête d'un air désolé. En le regardant, Cha Seohae réfléchit. Il ne s'était pas écoulé longtemps entre le jour où ils avaient appris aux informations que du personnel de l'Association rôdait autour de la guilde et maintenant, où ils avaient reçu des signalements de personnes suspectes qui traînaient. Il y avait donc de fortes chances que deux des trois soient les idiots dont les visages étaient apparus aux informations.
Comptent-ils recourir à la force pendant que la soigneuse est seule ? Ils n'ont toujours pas renoncé à obtenir une rang S.
Comme le personnel de rang A ne pouvait pas percer le bouclier autour du bâtiment de Baekyang, ils semblaient avoir envoyé du personnel de rang supérieur. Cela dit, l'Association n'avait pas assez de rangs S pour les gaspiller aussi librement. Il s'était attendu à ce qu'ils reportent une attaque. Or ils n'avaient fait qu'ajouter une personne de plus. Heureusement, découvrir l'identité des Hunters de l'Association n'était pas particulièrement difficile : après avoir erré quelques jours, ils pouvaient vite identifier quiconque dont ils avaient réussi à voir le visage.
Il me suffit de donner leurs noms aux membres de la guilde et de leur dire de ne pas s'approcher d'ici…
Cha Seohae posa le menton sur sa main et marmonna, mécontent.
« Merde. Le plus agaçant, c'est d'essayer de deviner ce que pense ce président de l'Association. »
On pouvait coller toutes sortes de mots sur le président de l'Association : laid, mesquin, méprisable. Mais on ne pouvait pas nier qu'il avait plus d'expérience que les actuels chefs de guilde de rang S, et la sagesse tirée de l'expérience était inestimable au combat. C'était aussi l'une des raisons pour lesquelles les guildes avaient du mal à former de solides alliances. Chaque fois que les guildes montraient des signes d'union, le président de l'Association exerçait des pressions, prétendant que les Hunters, qui étaient des atouts nationaux, cherchaient à poursuivre des intérêts privés plutôt que le développement social. Parfois, il usait même de la puissance de l'autorité publique pour démanteler des structures qui profitaient aux guildes. Il instituait de nouveaux règlements ou exigeait que des Hunters de l'Association soient autorisés à s'immiscer dans les affaires des guildes.
Même l'alliance de guildes actuelle n'avait réussi à se former que de justesse. Elle avait été établie sous le prétexte qu'un pouvoir sans contrôle pouvait porter atteinte à la liberté, et son objectif principal était de tenir l'Association en échec. Si l'Association avait secrètement fondé des entreprises privées, même cela aurait été difficile.
Même si cela s'est fait un peu tard.
Voyant Cha Seohae préoccupé, Childeuk prit la parole.
« Si on ne compte que ceux qui rôdent… »
« Ah. »
Cha Seohae acquiesça avant de parler.
« Tu ne m'as pas tout rapporté correctement depuis le début, n'est-ce pas ? »
« Haha, franchement. Et nous avons fini de vérifier toutes les caméras de vidéosurveillance des environs. »
« Tu parles de celles que Na Yeri m'a signalées tout à l'heure ? Jusqu'où les ont-ils trafiquées ? »
« Les boutiques dans un rayon de 25 mètres autour de la station. »
« Ils ont vraiment mis le paquet. Affecte un Hunter de classe ingénieur à la gestion des caméras et renforce aussi la sécurité. »
« Oui. »
« Maître ! Hé ! Cha Seohae ! »
Pendant qu'ils discutaient des contre-mesures, Na Yeri entra dans la pièce. Cha Seohae fronça les sourcils devant cette entrée bruyante.
« Elle est vraiment incroyable… »
« Je mets ces mesures en œuvre immédiatement. Je prends congé. »
« D'accord. Bon travail. »
En voyant l'expression féroce de Na Yeri, Childeuk s'éclipsa précipitamment. D'après son expérience, se faire attraper par elle dans ces moments-là ne voulait dire qu'une chose : se faire entraîner dans des situations compliquées. Il valait toujours mieux l'éviter quand elle était dans cet état.
« Hein ? Childeuk était là aussi ? »
« Oui. J'avais un rapport à faire. »
« Ouais, je sais que Childeuk travaille toujours dur. »
Na Yeri arrêta Childeuk, qui s'apprêtait à partir, et le félicita. Childeuk calma son cœur anxieux et composa son expression.
« Haha, m-merci. »
« Tu vas faire quoi ? »
« Je vais finir de vérifier les caméras que vous m'avez demandé d'examiner tout à l'heure… »
« Hein ? Tu as déjà fini ? Incroyable ! »
Na Yeri n'attendit même pas qu'il termine pour lui taper sur l'épaule. Elle était si forte que Childeuk dut se serrer l'épaule.
Ça fait mal… !
Comme sa supérieure agissait avec de bonnes intentions, il ne pouvait pas se plaindre de la douleur.
« Il a l'air d'avoir mal. Arrête de le frapper. »
« Quand est-ce que je l'ai frappé ? Je le félicitais. Bref, ce n'est pas important. »
Comme si elle se rappelait soudain pourquoi elle était venue, Na Yeri se retourna. Profitant de l'occasion, Childeuk se glissa rapidement dehors et referma la porte. Cha Seohae le regarda avec compassion avant de se tourner vers Na Yeri, qui se tenait désormais à côté de lui. Contrairement à d'habitude, son expression était inhabituellement sérieuse.
Que peut-elle bien être sur le point de dire ?
Puis, quand les mots sortirent enfin de la bouche de Na Yeri, Cha Seohae oublia jusqu'à sa résolution d'écouter simplement l'esprit vide, et ne put que laisser échapper un son déconcerté.