Chapitre 191
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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Chapitre 191 : Une émotion familière
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Cinq cents ans plus tôt.
La nouvelle de la mort de l’Empereur parvint aussi au repaire de Velatus.
Plus précisément, elle entendit les nains qui allaient et venaient dans le repaire pour lui apporter leur tribut en chuchoter entre eux. L’Empereur était mort subitement, sans désigner d’héritier. La guerre avait éclaté. La Tribu des Démons avait franchi les frontières du continent.
Velatus se prélassait simplement sur son trône, examinant le travail d’orfèvrerie d’un collier qu’on venait de lui offrir. Ces nouvelles ne l’intéressaient guère.
Elle n’avait aucune raison de s’en soucier. C’était une guerre entre humains. Une querelle entre créatures faibles et insignifiantes, qui se disputaient leur petit lopin de terre. Pour Velatus, c’était comme une fourmilière écrasée sous ses pieds, dont les fourmis se battaient entre elles.
Aucun dragon ne se souciait des guerres de fourmis.
La guerre s’éternisa.
Dix ans passèrent, puis vingt, et les chuchotements des nains s’assombrirent d’année en année. Une ville avait brûlé. Un royaume avait disparu de la carte.
Velatus ne les écoutait toujours pas.
Durant ces années, tout ce qui comptait à ses yeux, c’était que les gemmes d’une mine récemment découverte ne brillaient pas assez. Que les artisans joailliers étaient moins doués que ceux de la génération précédente. Qu’il n’y avait plus assez de place dans le trésor du repaire pour exposer ses armes.
Rien d’autre.
Les dragons vivaient des milliers d’années. La guerre continentale durait depuis quarante ans, mais, pour un dragon, quarante ans ne représentaient pas plus qu’une petite sieste. Velatus avait déjà vécu quatre mille sept cents ans et vivrait près d’un millénaire de plus.
La guerre avait éclaté à la mort de l’Empereur. Ses enfants s’étaient mis à se mordre et à se griffer pour devenir maîtres de l’Empire.
Mais même cet Empire n’avait que mille ans d’existence.
Avant l’Empire actuel, il y en avait eu un autre, qui portait un autre nom. Velatus avait vu le continent et l’humanité s’élever et décliner au fil des âges. Même si l’Empire actuel tombait, un nouvel empire verrait le jour une centaine d’années plus tard.
Elle n’avait aucune raison de s’en soucier.
Quelle que soit la durée de la guerre, l’humanité ne disparaîtrait pas. Le monde resterait aussi prospère qu’avant.
La guerre prit fin.
Ce n’était pas étonnant. Même les guerres de fourmis finissaient par s’achever.
Mais on disait qu’un seul humain y avait mis fin.
Il avait tué tous les héritiers impériaux sauf un, réprimé les rébellions et les mouvements indépendantistes dans tout l’Empire, barré la route à l’alliance des demi-humains qui dominait l’ouest et mis un terme à l’Âge sombre du continent.
« Saint de l’Épée ? »
Velatus ricana du haut de son trône.
Quel nom pompeux. Quand les humains en trouvaient un parmi eux qui surpassait un peu les autres, ils s’empressaient toujours de lui donner un titre grandiloquent. Saint de l’Épée. Grand Sage.
Velatus avait vécu des milliers d’années, et elle avait connu une dizaine de personnes ainsi surnommées.
Et pourtant, ces créatures, qui ne vivaient pas même cent ans, ne valaient pas une seule griffe de dragon. Même le plus grand d’entre eux n’était que la plus grosse fourmi d’une fourmilière.
Elle était tout de même un peu intriguée.
Avec le recul, le premier intérêt de Velatus pour Ruin Alastor ne venait pas seulement des exploits de Ruin.
Les dragons étaient les êtres les plus puissants du monde, et toutes les autres races étaient insignifiantes. Pourtant, même parmi les insignifiants, il y avait une hiérarchie.
Les humains étaient indéniablement les plus faibles. Les orcs étaient barbares et stupides, sans intérêt. Les hommes-bêtes empestaient le musc animal. Les nains étaient des ouvriers nés pour servir les dragons.
Il restait deux races.
Les elfes vivaient longtemps, mais c’étaient de pitoyables créatures, incapables de devenir maîtres de leur propre vie.
La Tribu des Démons était agaçante.
Ses membres vivaient un peu plus longtemps que les humains, étaient violents et plutôt forts. Aucun dragon ne vivait à Erebos, la terre située au-delà de la mer du Nord où résidait la Tribu des Démons. Les démons naissaient en sachant maîtriser le mana et restaient fidèles à leurs propres désirs. Depuis les temps anciens, ils étaient une race irritante pour les dragons.
Qui évitait la saleté par peur d’elle ? On l’évitait parce qu’on ne voulait pas se salir.
Les dragons avaient toujours été ainsi. La Tribu des Démons restait recluse sur ses terres, il n’y avait donc aucune raison pour qu’ils se rencontrent.
Mais à présent, le roi de la Tribu des Démons cherchait à pénétrer sur le continent.
On ne pouvait pas simplement fermer les yeux. Velatus ne voulait pas que la crasse qu’était la Tribu des Démons souille le monde qui existait pour elle.
Mais il serait indigne de la Reine des Dragons, la plus grande de tous les dragons, d’aller en personne barrer la route au roi de la crasse.
Velatus décida donc de confier cette tâche à cet humain pompeusement surnommé le Saint de l’Épée.
Il devrait considérer cela comme un honneur. La Reine des Dragons elle-même viendrait le voir pour lui transmettre son ordre suprême et glorieux.
Et c’est ainsi qu’elle le rencontra.
Le héros des insectes, le héros des humains, était…
Magnifique.
Depuis les hauteurs du ciel, elle observa le magnifique épéiste manier son arme.
Elle était faite du métal noir appelé Onyxia. Velatus possédait plusieurs épées forgées dans sa propre Onyxia. Ce métal était difficile à travailler, mais, une fois transformé en épée, il ne se brisait jamais et gardait toujours son tranchant.
L’épée elle-même était sobre. On ne l’avait pas fabriquée pour en faire un ornement, mais uniquement pour qu’elle remplisse fidèlement sa fonction d’épée.
D’ordinaire, Velatus n’aurait même pas daigné jeter un regard à une telle épée. Elle s’était déjà délectée de la beauté fonctionnelle des milliers d’années plus tôt.
Et pourtant, elle ne parvenait pas à en détourner les yeux.
Je la veux.
Cette pensée lui vint aussi naturellement que la respiration.
L’humain qui maniait cette épée était plus magnifique que tous les trésors que Velatus avait jamais vus, plus magnifique même que tous ceux qu’elle possédait réunis.
Ce n’était pas de l’amour.
Le concept de l’amour n’existait pas pour Velatus.
Les belles choses devaient lui appartenir. Tout ce qui existait dans ce monde existait pour elle ; il était donc naturel qu’elle possède une telle beauté. Tout ce qui brillait devait orner le flanc du plus grand des êtres.
Quelle vie cet humain avait-il menée ? Que portait-il en lui ? Qu’est-ce qui nourrissait l’éclat brûlant qui l’habitait ?
À l’époque, Velatus ne se posait pas ce genre de questions.
Pourquoi une gemme brillait. Quel travail minutieux avait été nécessaire pour créer cet éclat. Quels sentiments l’orfèvre avait éprouvés en la taillant et en la polissant.
Velatus ne s’intéressait pas à ces choses-là.
Elle la voulait simplement parce qu’elle brillait magnifiquement.
Mais elle ne pouvait pas l’avoir.
Au début, elle le lui déclara avec fierté.
« Magnifique créature, deviens mien. »
Quand il refusa, elle modifia son offre. Elle lui donnerait tout ce qu’il désirait.
Elle lui fit une proposition.
« Ruin. »
Elle tendit la main pour le posséder, mais il la repoussa. Elle le désirait assez désespérément pour l’enlever, mais craignait que cette beauté ne se brise et ne pouvait donc pas vraiment l’affronter. Pourtant, elle ne pouvait pas le laisser partir. Elle continua à graviter autour de lui, l’aidant à obtenir ce qu’il voulait et lui offrant des cadeaux.
« Pourquoi vas-tu si loin ? »
L’avancée du roi de la crasse fut stoppée et le continent retrouva la paix.
Du moins, c’est ainsi que les choses paraissaient de l’extérieur.
Velatus l’avait cru elle aussi, mais les yeux de Ruin ne se fixaient pas sur le monde qu’elle voyait. Ils étaient tournés vers quelque chose de bien plus lointain.
Velatus avait gravité autour de lui pendant des décennies, mais ne parvenait toujours pas à le comprendre entièrement. Elle avait essayé, mais leurs esprits étaient peut-être simplement faits différemment, puisqu’ils appartenaient à des espèces fondamentalement distinctes.
Elle ne le comprenait pas du tout.
« Tu es humain. Au bout du compte… tu es humain. Il te reste tout au plus une dizaine d’années à vivre. »
« C’est probablement vrai. »
Était-il vraiment humain ?
Velatus elle-même en doutait, car Ruin restait vigoureux. À un âge où le visage d’un humain aurait dû être couvert de rides, où ses muscles auraient dû s’atrophier, son dos se courber et ses cheveux blanchir, Ruin n’avait pas changé depuis le jour où Velatus l’avait rencontré, des décennies plus tôt.
Au contraire, il était devenu encore plus beau.
Sa chevelure rouge demeurait aussi vive et lisse qu’un rubis. Ses yeux scintillaient d’un éclat doré. Son visage n’avait pas une seule ride et son corps entraîné ressemblait à une sculpture finement ouvragée.
La seule chose terne sur ce corps magnifique était l’épée d’un noir de jais à sa taille.
« Pourquoi te tourmenter pour ce qui arrivera après ta mort ? »
Velatus posa la question à voix basse.
« Pourquoi te consacrer entièrement à ton espèce sans même te soucier de toi-même ? Le monde d’au-delà ? La mer extérieure ? Ses vagues ne t’atteindront pas tant que tu seras en vie. »
Velatus leva la tête et contempla la Tour de l’Épée.
« Et elles ne viendront pas non plus tant que je serai en vie. J’ai bâti la barrière parce que tu le souhaitais, mais je… ne comprends pas à quoi elle sert. Pourquoi devrions-nous nous soucier d’un monde qui existera après notre mort ? Et pourquoi es-tu… pourquoi es-tu si dévoué ? »
« Parce que je suis né. »
Ruin parla en posant une main sur Fenris. Son regard était tourné vers le ciel lointain.
Velatus fronça les sourcils et pencha la tête.
« Parce que tu es né… ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu es le seul être de ce monde à être né ? »
« Parce que je suis né avec un don particulier. »
« Ça n’a encore moins de sens. Ruin, tu n’as pas choisi de naître avec un don particulier. Pourquoi endosser un devoir simplement parce que tu es né ? »
« Peut-être parce que je suis né avec ce genre de nature. »
Sa voix était indifférente.
Velatus se mordit la lèvre.
« Renonce à l’Ascension. »
Velatus tendit la main vers Ruin. Du sang se rassembla dans sa paume ouverte.
« Bois mon sang. Ta durée de vie augmentera considérablement. »
« … »
« Avec du temps, tous les problèmes peuvent se résoudre peu à peu. Tu le sais. Aucun être au monde n’a jamais réussi l’Ascension. Quelqu’un de ta stature serait arraché au cycle de la réincarnation après sa mort et capturé par un dieu céleste. Si tu franchissais l’autre côté sans être prêt, tu finirais dans le ventre d’un dieu extérieur. »
Velatus prononça ces mots en regardant le jardin. C’était là que le roi de la crasse, qui n’avait pas la moindre notion d’esthétique, avait planté une épée au beau milieu du jardin, juste avant que sa durée de vie ne s’épuise, pour inciter Ruin à se suicider.
« Je ne te conseillerai pas de te suicider. Renonce à l’Ascension et vis avec moi. Si tu tiens tant à te consacrer au monde, alors vis avec moi et consacre-toi à lui. »
Velatus ne comprenait pas pourquoi Ruin tenait tant à se consacrer au monde.
Après s’être efforcée de le comprendre, elle n’était parvenue qu’à une conclusion fondée sur un calcul des pertes et des gains. Le monde avait déjà trop reçu de Ruin.
Et pourtant, ce magnifique idiot comptait défier l’Ascension, que personne n’avait jamais atteinte, et changer les lois régissant l’espèce humaine.
« Bien sûr, moi non plus, je ne peux pas vivre éternellement. Mais… mais, comme je te l’ai dit, on peut résoudre les problèmes si l’on a du temps. Si nous trouvons un moyen de réaliser à la fois ton souhait et le mien… »
« Je ne boirai pas ton sang. »
Ruin prit la parole.
« Si je bois ce sang, je ne serai plus humain. »
« Comment… comment est-ce que ça pourrait être un problème ? »
Velatus posa la question parce qu’elle ne comprenait vraiment pas.
Les humains étaient une espèce qui vivait à peine cent ans. Une espèce qui tombait malade, vieillissait et dépérissait.
Elle lui offrait une chance d’échapper à cette espèce, et pourtant il insistait pour rester humain. Une seule gorgée du sang de Velatus prolongerait sa durée de vie et le libérerait des limites de la condition humaine.
Et pourtant, ce magnifique idiot rejetait cette élévation sans même y réfléchir.
Velatus se mordit la lèvre et fixa Ruin.
Ce n’était pas la première fois qu’elle lui faisait une telle proposition. Pendant des décennies, elle avait tourné autour de Ruin et lui avait offert la même chose, encore et encore. Elle, qui obtenait naturellement tout ce qu’elle désirait, ne pouvait que lui faire des offres et essuyer refus sur refus.
Et cette fois encore, rien n’avait changé.
Velatus essuya un nouveau refus, mais ne parvint toujours pas à rester à ses côtés. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était graviter autour de lui.
Ruin contemplait le ciel lointain.
Comme toujours, cette épée pendait à sa taille.
Une épée sobre, d’un noir de jais.
Le regard de Velatus s’y fixa comme un clou.
Fenris.
Velatus connaissait aussi l’histoire de cette épée. Elle avait appartenu au Démon de l’Épée, que Ruin avait abattu à l’époque où les créatures méprisables du continent osaient appeler l’Âge sombre. Après avoir tué le Démon de l’Épée, Ruin avait pris son arme et ne l’avait jamais quittée.
C’était l’épée d’une fourmi morte depuis des décennies.
Velatus se mordit la lèvre.
Pendant des décennies, elle avait offert des épées à Ruin. Un jour, elle avait choisi le meilleur Onyxia, le même matériau que celui de cette épée, et demandé à un maître artisan nain d’en forger une lame. Elle lui avait aussi offert des épées faites de matériaux encore plus précieux.
Toutes les épées qu’elle lui avait offertes étaient magnifiques, même à ses yeux.
Et pourtant, Ruin avait poliment refusé chacun de ses cadeaux.
La Tour de l’Épée était le seul présent de Ruin qu’il avait accepté avec joie.
« Ruin. »
Velatus détestait cette épée.
Le sang accumulé dans sa paume se mit à bouillir. Il gonfla, se solidifia et s’aiguisa jusqu’à prendre forme.
Une épée magnifique et sinistre, d’un rouge sombre étincelant, apparut.
« J’ai broyé mes os pour former le cœur de sa lame. Je l’ai recouverte de mes crocs et de mes écailles, et j’ai fait sa garde avec mes griffes. J’ai mêlé mon sang à chaque étape de sa fabrication. »
Velatus tendit l’épée à Ruin.
« Elle est faite de tout ce que je suis. Il n’y en aura jamais d’autre pareille dans ce monde. Elle ne se brisera pas, son tranchant ne s’émoussera pas et le temps ne l’usera pas. Cette épée peut tout trancher. Elle est incomparable à celle que tu portes à la taille. »
Velatus n’avait jamais vu d’épée plus belle.
Et elle n’en verrait jamais.
Même cette lame maudite et sinistre, abandonnée par le roi de la crasse, était inférieure à celle-ci.
C’était tout naturel.
C’était une épée forgée à partir de tout ce qu’était la plus noble reine de la race la plus puissante du monde.
« Elle est plus que digne de remplacer l’épée d’une fourmi morte. Ruin, porte mon épée à ta taille. »
Ruin baissa les yeux vers l’épée.
Il n’avait pas encore ouvert la bouche, mais Velatus connaissait déjà sa réponse à son seul regard.
« Je n’ai pas besoin d’une autre épée que celle-ci. »
Ruin secoua lentement la tête.
Tout était dit.
« Pourquoi ? »
Les épaules tremblantes, Velatus prit la parole.
« Pourquoi n’en as-tu pas besoin ? Mon épée est meilleure que celle-là à tous points de vue. »
« C’est vrai, elle en a l’air. Mais je n’ai pas besoin d’une épée aussi belle. »
« C’est parce que personne ne peut te tenir tête ? Mais… mais ! Tu manies quand même une épée, non ? Tous les jours, sans exception ! »
« C’est parce que je m’entraîne. »
« Alors, sers-toi de mon épée pour t’entraîner ! »
« Cette épée est trop belle pour servir à l’entraînement. »
Ruin répondit calmement en caressant Fenris, à sa taille.
« J’aime cette épée. »
« Ce que tu aimes… ce n’est pas cette épée, mais l’homme mort qui la tenait ! »
Velatus finit par perdre patience et s’écria :
« Pourquoi te souviens-tu encore d’un mort, des décennies plus tard, et gardes-tu son épée à tes côtés ? Qu’avait-il de si extraordinaire, ce mort ? Qu’est-ce qu’il a… qu’est-ce qu’il a que je n’ai pas ?! »
« Velatus. »
Ruin la regarda avec mélancolie.
« Es-tu heureuse quand tu es avec moi ? »
« … Quoi ? »
« Qu’est-ce que tu vois en moi ? »
Velatus ne comprenait pas le sens de cette question.
Comme elle gardait le silence, Ruin poussa un petit soupir et reformula sa question.
« Qu’est-ce que tu attends de moi ? »
« Que tu deviennes mien ! »
« Pourquoi le veux-tu ? »
« Tu… tu es magnifique. Tu es plus beau que tous les êtres que j’ai jamais vus, et tu brilles d’un éclat éblouissant. Je… je veux tout de toi. »
La voix de Velatus se mit à trembler.
« C’est la première fois que j’éprouve de tels sentiments pour un être. Je… je crois que ce sentiment, c’est l’amour. Je peux tout faire pour t’avoir. »
« Que signifie, pour toi, m’avoir ? »
« … ? »
« Suis-je censé rester toute ma vie à tes côtés comme un ornement ? »
« Tu serais avec moi. Ce serait merveilleux et glorieux ! »
« Ce n’est pas ce que je souhaite. »
Ruin murmura doucement et se détourna. Son regard se reporta vers le ciel lointain.
Velatus serra ses mains tremblantes et prit la parole.
« Alors, que souhaites-tu ? »
« Servir le monde. »
« Ça te plaît ? »
« Je ne le fais pas parce que ça me plaît. Je le fais parce que c’est nécessaire. »
Elle avait entendu ces mots à maintes reprises.
Ce que Ruin voulait faire ne lui plaisait pas vraiment.
Ce magnifique être avait trouvé une raison particulière à sa naissance. Il se sentait redevable envers sa propre existence et était obsédé par l’idée de rendre au monde tout ce qu’il lui avait apporté depuis sa naissance.
Velatus ne pouvait pas comprendre ce sentiment.
Les dragons, grande race s’il en était, ne croyaient pas devoir se consacrer au monde simplement parce qu’ils étaient nés puissants. Les dragons ne servaient pas le monde.
C’était le monde qui servait les dragons.
La main de Ruin caressait la poignée de Fenris.
Velatus comprit que les yeux de Ruin, fixés sur le ciel lointain, ne suivaient pas ce qui se trouvait au-delà, dans le lointain, mais qu’ils s’attardaient sur un instant du passé.
« Toi… »
Velatus, qui se mordait la lèvre en fusillant Ruin du regard, prit la parole.
« Tu as dit que le moment le plus heureux de ta vie… c’était quand tu avais affronté le propriétaire de cette épée. »
« C’est vrai. »
« Pourquoi est-ce que ça t’a plu ? Cet humain qu’on appelait le Démon de l’Épée était faible. Il ne pouvait évidemment pas m’égaler, et il était même plus faible que le roi de la crasse. Pourquoi prendre plaisir à combattre quelqu’un comme lui ? »
« Parce qu’il était pur. »
Ruin répondit avec un sourire amer.
« Il n’attendait rien de grand de ma part. Quand je l’affrontais, mon cœur aussi était léger. Depuis que j’avais quitté la montagne, découvert le monde et décidé de manier mon épée pour le servir, mon cœur avait toujours été lourd. Mais, lorsque j’ai combattu le Démon de l’Épée, il ne l’était pas. »
« C’est… ! C’est parce que tu étais immensément plus fort que cet humain. Ton cœur était léger parce qu’il n’y avait pas la moindre chance que tu perdes ! »
« Non. »
Ruin le nia fermement.
« Le Démon de l’Épée prenait plaisir à m’affronter. Même transpercé par mon épée et à l’agonie, il était rempli d’une joie persistante. C’était pareil pour moi. C’était la première et la dernière fois que j’éprouvais une joie pure en maniant une épée. »
« Tu es prisonnier de tes souvenirs… ! »
Velatus parla en contenant sa colère.
« Ruin, des décennies ont passé depuis ton combat contre le Démon de l’Épée. C’est largement assez pour que les sentiments d’un humain changent… ! Es-tu certain que le cœur que tu avais à l’époque n’a pas changé depuis ? »
« Non, je n’en suis pas certain. Mon cœur a probablement changé depuis. »
Ruin répondit d’une voix mélancolique.
Cette réponse blessa Velatus.
« Avec le temps, les attentes du monde à ton égard ont grandi. Le devoir que tu ressens a grandi tout autant ! Ruin, si tu as trouvé ton combat contre le Démon de l’Épée pur et agréable, c’est parce que tu étais plus immature à l’époque qu’aujourd’hui. »
« Peut-être. »
« Peut-être que le Démon de l’Épée ne s’est pas rué sur toi avec un cœur aussi pur que tu le crois. Comme les autres humains, peut-être attendait-il quelque chose de toi et maniait-il son épée avec d’autres sentiments que la joie. »
« Peut-être. »
Ruin répéta sa réponse et poussa un bref soupir.
« Je n’ai pas eu de longue conversation avec le Démon de l’Épée, et je ne l’ai affronté qu’une seule fois. »
« Et pourtant, tu te souviens encore de lui… ! »
« C’est justement pour ça que je m’en souviens. Parce que je n’ai jamais rencontré d’autre humain comme lui. »
Une idée traversa soudain l’esprit de Velatus.
Si elle ressuscitait le Démon de l’Épée et l’offrait à Ruin, ne serait-il pas heureux ?
Si.
Il serait plus heureux que lorsqu’elle lui avait offert la Tour de l’Épée.
Mais… Ruin n’a plus le temps.
Même pour la Reine des Dragons, réincarner un humain mort n’était pas chose facile. Elle n’avait jamais même tenté l’expérience.
Il restait tout au plus une dizaine d’années à vivre à Ruin. Pourrait-elle trouver un moyen dans ce délai ? Elle lui avait proposé de prolonger sa durée de vie, mais Ruin tenait à rester humain et à défier l’Ascension.
Pour le reste de sa vie, Ruin se consacrerait véritablement à l’Ascension.
Quoi que je dise, tu ne m’écouteras pas.
Renoncer à l’Ascension reviendrait à nier toute la vie de Ruin. Ce magnifique et noble être n’y renoncerait jamais.
« Ruin, est-ce que tu… crois pouvoir réussir l’Ascension ? »
Velatus posa la question d’une voix tremblante.
« Je réussirai. »
Sa réponse était indifférente et inébranlable.
Même en s’attaquant à une Ascension que personne n’avait jamais accomplie, Ruin ne doutait pas un instant de sa réussite.
Velatus prit alors sa décision.
Si tu échoues à l’Ascension, je te sauverai et je ferai de toi mien, même si cela menace ma propre existence.
Parce qu’elle le désirait à ce point.
Si tu réussis l’Ascension, je te préparerai un cadeau pour ton départ vers le ciel lointain.
Il restait plusieurs siècles à vivre à Velatus. Comme elle l’avait dit, elle pouvait trouver une solution avec du temps. Elle n’avait jamais envisagé de réincarner un humain, mais si la Reine des Dragons, la plus grande et la plus noble des grands dragons, s’y consacrait sincèrement, il était impossible qu’elle ne trouve pas de moyen.
Mais elle n’en trouva aucun.
Aucune magie ne pouvait ressusciter un humain mort depuis des décennies, dont l’âme ne se trouvait plus dans ce monde.
Les dragons étaient les ancêtres de la magie. Velatus, la Reine des Dragons, pouvait maîtriser toutes les magies existant dans le monde, et même accomplir, grâce à la Parole draconique, celles qui n’existaient pas.
Si la magie ne le pouvait pas, elle devrait essayer une autre méthode.
Quand Ruin tenterait l’Ascension,
Velatus offrirait plusieurs siècles de sa durée de vie aux dieux extérieurs. En échange de connaissances interdites, elle récupérerait l’âme du Démon de l’Épée et organiserait sa réincarnation.
Je…
Velatus reprit conscience du présent.
Je n’avais pas prévu qu’il aurait un tel talent et un tel potentiel… !
C’étaient des connaissances qu’elle avait obtenues en offrant la durée de vie du plus noble être de la plus grande des races.
La réincarnation avait été organisée sans problème. Elle n’aurait lieu que des siècles plus tard, mais cela ne l’inquiétait pas. Elle avait préparé un moyen de prolonger de force la durée de vie qui touchait à sa fin, ainsi qu’un moyen de se transférer avec son cœur.
Elle n’avait qu’à patienter.
Oui, elle avait cru qu’il lui suffisait de patienter.
Boum !
Fenris s’enfonça dans la poitrine de Velatus.
Même en crachant du sang, Velatus prononça la Parole draconique et lança un sort. Le sang qui se mêlait à l’espace se transforma en chaînes.
Crac !
Baal, que Kyle maniait de la main gauche, s’immobilisa en plein vol.
Ce ne fut que momentané.
La puissance d’annihilation qui enveloppait la lame de Baal brisa les chaînes.
Velatus ne laissa pas passer cette occasion. Elle saisit Fenris à deux mains et ouvrit grand la bouche.
Son esprit en surchauffe lui donnait l’impression que le temps ralentissait. Elle voyait distinctement les particules de mana et d’intention s’accumuler dans la gueule de Velatus.
À cet instant, le temps ne s’écoulait pas de la même façon pour tout le monde.
Il semblait clairement favoriser Kyle.
Dans ce temps ralenti, la conscience de Kyle accéléra encore.
Il transmit sa volonté à chacune des épées qui scintillaient.
Sa poitrine, son âme, frémirent d’exaltation.
Les centaines et les milliers d’épées invoquées par le Dégainé de l’Épée se mirent en mouvement d’un seul bloc.
Les bras de Velatus, qui tenaient Fenris, furent réduits en d’innombrables lambeaux de chair.
L’épée de Kyle poursuivit sa course.
Il leva Fenris, fichée dans la poitrine de Velatus. La lame avança sans rencontrer la moindre résistance. Le haut du corps de Velatus se fendit en diagonale et sa tête, qui basculait, libéra tout de même son souffle.
L’attaque rata largement sa cible, mais, même à côté, elle déclencha une tempête.
Kyle fut emporté par le vent et projeté dans les airs.
Ah.
Jor accourut, alarmée, et rattrapa Kyle.
Elle s’était enroulée autour de lui pour le protéger, mais Kyle secoua énergiquement la tête et se dégagea de son étreinte.
Le combat était sanglant.
Ce n’était pas un affrontement à sens unique.
Le corps de Kyle était couvert de sang et ses articulations craquaient dès qu’il bougeait. Ses organes devaient eux aussi être blessés, car le goût du sang ne quittait pas sa gorge.
Encore un peu.
Ses blessures ne l’empêchaient pas de bouger.
Kyle ravala son sang et se rua vers l’avant.
S’il brandissait encore un peu son épée, il était certain de pouvoir atteindre un point au-delà de celui où il se trouvait.
Velatus se redressa en vacillant, le visage blême.
Kyle croisa son regard tandis qu’elle haletait.
À l’instant où il vit l’émotion dans ses yeux dorés, Kyle sourit radieusement sans même s’en rendre compte.
L’émotion qui brillait dans les yeux de Velatus lui était familière.
C’était une émotion qu’il avait souvent vue dans sa vie précédente.
La peur.
« Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu es ? »
Velatus hurla.
Notes :
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