Chapitre 2
Daniel fixait le plafond d’un regard vide, immobile. Puis, il ferma calmement les yeux avant de les rouvrir quelques instants plus tard. Pourtant, la vue qui s’offrait à lui restait la même.
Il avait brièvement envisagé qu’il puisse s’agir d’un rêve, mais écarta rapidement cette idée.
« Après tout, on ne remet pas en question sa réalité dans un rêve, on l’accepte tout naturellement. »
Le simple fait qu’il s’interrogeait constituait une preuve suffisante. Mais cela ne répondait en rien à sa situation actuelle.
Cette situation était trop absurde. La vue devant ses yeux, l’état de son corps, rien de tout cela n’avait de sens.
« Pourtant, puisqu’il ne s’agit pas d’un rêve, il doit bien y avoir une explication à tout cela. »
Daniel repensa à tout ce qui avait mené à cet instant, ainsi qu’à toutes les informations en sa possession, et une explication prit lentement forme dans son esprit. C’était…
« J’ai été enlevé. »
C’était l’explication la plus logique au vu de la situation.
Son corps lui semblait extrêmement lourd, et le plafond n’appartenait manifestement pas à son appartement. La dernière chose dont il se souvenait était de s’être endormi chez lui.
« Le scénario le plus probable est que, pendant mon sommeil, quelqu’un m’a drogué et m’a emmené je ne sais où. »
La lourdeur de son corps pouvait être l’effet résiduel de la drogue utilisée.
Parvenir à cette conclusion apaisa quelque peu ses pensées. Il commença à scruter le plafond, étudiant ses moindres détails.
« Mes ravisseurs semblent très riches. Non, ce serait un euphémisme… Hein ? »
Daniel fronça soudain les sourcils.
« Pourquoi suis-je si calme ? J’ai été enlevé… »
Il ne trouvait pas sa propre réaction normale. Quelqu’un qui se réveille en découvrant qu’il a été kidnappé dans son sommeil ne devrait pas être aussi serein.
« Enfin, je ne peux pas en être sûr, ce n’est pas comme si j’avais déjà été enlevé auparavant. »
Il chassa ces pensées inutiles et se concentra sur l’essentiel.
« Si je me suis réveillé, c’est que l’effet de la drogue doit s’estomper. »
Il ne lui faudrait probablement pas longtemps avant de pouvoir bouger normalement. Enfin, ce n’était pas qu’il ne pouvait pas bouger ses membres ; ils ne bougeaient simplement pas comme il le souhaitait.
« Très bien, d’abord, je dois vérifier mon état. »
Il devait s’assurer qu’il n’y avait rien d’autre qui clochait. Il essaya de bouger le bras ; cela demanda une concentration et un effort considérables, mais il y parvint après quelques tentatives.
Il approcha sa main de son front pour vérifier sa température.
Mais le bras qui apparut dans son champ de vision était… minuscule. Si petit et si délicat qu’il semblait presque artificiel.
À la vue de ce bras, Daniel se figea. C’était comme si son cerveau avait subi une défaillance. Son cœur s’emballa et sa respiration devint saccadée.
« Q-quoi… C’est, non, ce n’est pas ma m-main. »
Pourtant, il sentait clairement que c’était la sienne ; il pouvait la bouger.
Un frisson lui parcourut l’échine. Son esprit devint un méli-mélo de pensées irrationnelles qui s’entrechoquaient violemment.
Il tenta de chasser ce chaos, ce qui fonctionna, mais seulement en partie. Il devait y avoir une explication à cela également ; il lui suffisait de la comprendre.
« Conneries ! Quelle explication ?! »
Mais il essaya tout de même. Daniel repensa une fois de plus à tout ce qui l’avait mené ici, en considérant toutes les informations à sa disposition.
Mais la conclusion à laquelle il parvint était… terrifiante.
« Non ! Je ne peux pas tirer de conclusions hâtives ! Je dois d’abord le confirmer ! »
Il essaya de regarder autour de lui, ce qui s’avéra être une tâche extrêmement ardue, mais il y parvint tant bien que mal.
Le lit sur lequel il était allongé était absurdement grand. La pièce elle-même était immense, ornée de plusieurs tableaux et décorations accrochés aux murs.
« Ça ? Non, …là ? »
Mais Daniel ignora tous ces détails et continua d’observer les alentours.
« Trouvé ! Ça devrait faire l’affaire. »
Il repéra un grand miroir fixé au mur, dans un coin de la chambre.
À cause de la distance et de la faible luminosité, il ne pouvait pas distinguer le reflet dans le miroir.
De toutes ses forces, il commença à traîner son corps vers le miroir. Il trébucha plusieurs fois, mais finit par atteindre le bord du lit. C’est alors qu’il put voir le reflet. Et quand il le vit…
« Ah… »
Il ne pouvait plus bouger, plus parler, plus même penser.
Dans le reflet du miroir se trouvait un bébé si petit et si fragile qu’une simple brise aurait pu l’emporter.
Avec ses yeux gris cendré et ses cheveux d’une teinte si profonde qu’elle ressortait même dans la pénombre, le bébé avait une apparence surnaturelle, presque extraterrestre.
Comme pétrifié, Daniel ne pouvait que fixer le reflet.
…Son reflet.
Pendant un moment, son esprit resta silencieux, dans un état absolu, comme si quelque chose l’avait changé en pierre. Puis, lentement, la pétrification s’estompa et un flot de pensées jaillit.
Mais cette fois, le chaos était bien plus grand.
« Q-qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Non, pourquoi ? C’est moi ? C-comment ? »
Il essaya de prendre de profondes inspirations, d’essayer de se calmer, mais rien n’y faisait.
« Moi ? Un bébé ?… Réincarnation ? Mais pourquoi me réincarnerais-je soudainement ? »
Sa respiration devint encore plus rauque.
« Ça n’a aucun sens ! La dernière chose que j’ai faite, c’est dormir, j’en suis certain. Pourquoi me réincarner de nulle part ? »
Il repensa à tout ce qui s’était passé ce jour-là, cherchant un indice sur ce qui avait mené à cette situation.
Le webcomic qu’il avait lu dans le bus lui revint en mémoire, l’homme d’âge mûr avec qui il s’était disputé, la femme qui colportait des ragots, et même l’étranger qui mourait à cause d’un accident lui traversèrent l’esprit.
« Non, tout était normal, il n’y avait rien de surnaturel dans cette journée. »
Tant de gens meurent sur la route chaque jour, il n’était pas rare de croiser un accident. Lire des webcomics n’avait rien de nouveau pour lui non plus. Et il ne trouvait rien d’anormal dans l’incident avec cet homme.
La pièce resta silencieuse pendant quelques instants alors qu’il demeurait immobile, perdu dans ses pensées. Mais soudain, un bruit sourd et lourd rompit le silence, le tirant de sa réflexion.
Dans le reflet du miroir, la porte derrière le bébé s’ouvrit brusquement et une femme entra, vêtue d’une robe noire aux manches bouffantes et d’un tablier blanc.
Daniel se tourna pour regarder derrière lui, comme par instinct. Le regard de la femme se posa lentement sur lui.
Leurs yeux se croisèrent, et ils se figèrent tous les deux.
Le visage de la femme pâlit tandis que ses yeux s’écarquillaient. Elle ouvrit grand la bouche, comme pour crier, mais aucun son ne sortit.
La pièce retomba dans le silence, mais cette fois, il était tendu. Puis, comme si elle retrouvait sa voix, la femme hurla d’un ton désespéré :
« Jeune maître !! Ne rampez pas jusqu’au bord comme ça, vous allez tomber !!! »
« Hein ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? »
Mais avant même qu’il puisse réagir correctement, la femme se précipita vers lui, le souleva dans ses bras et le serra fort contre elle.
« Sérieusement, je vous en prie, ne recommencez plus jamais ça, jeune maître. Je suis trop jeune pour être exécutée. »
La femme laissa échapper un soupir de soulagement, puis gratifia Daniel d’un sourire chaleureux. Daniel, quant à lui, ne fit qu’incliner la tête, le regard perdu.
« Qu’est-ce qu’elle raconte… ? Et ses vêtements… on dirait un uniforme de domestique. »
Il ne les avait peut-être jamais vus en vrai, mais il en avait assez vu dans les webcomics pour en être certain. Sa tenue ressemblait trait pour trait à celle d’une femme de chambre.
Et puis, il y avait ce qu’elle disait. Il ne comprenait pas un mot, bien qu’il l’entendît clairement.
Tout en le berçant dans ses bras, la femme se dirigea vers le miroir. Lentement, elle écarta les rideaux.
À mesure que les rideaux s’ouvraient, la vue extérieure se dévoila à lui.
Le ciel était d’une noirceur totale, parsemé d’une myriade d’étoiles scintillant en parfaite harmonie. Cette vision lui coupa le souffle.
Toute pensée disparut de son esprit ; il ne put que fixer le ciel, fasciné.
Puis, soudain, un vieux souvenir lui revint. C’était un souvenir de l’enfance de Daniel.
Lors d’une leçon à l’école, le professeur avait dit que certaines choses étaient impossibles à compter. Le nombre de cheveux sur une tête, les gouttes de pluie lors d’une averse, et… les étoiles dans le ciel nocturne.
Ce jour-là, Daniel avait fini ses devoirs en avance. Il avait attendu patiemment sur le toit que le ciel nocturne apparaisse.
Mais quand la nuit tomba, Daniel fut confus. Il pouvait les compter, les étoiles dans le ciel.
Cela ne demandait même pas beaucoup d’efforts.
À l’époque, il avait cru que le professeur lui avait menti, à lui et à tout le monde. Mais avec le temps, à mesure que Daniel grandissait, le nombre d’étoiles dans le ciel nocturne n’avait cessé de diminuer, jusqu’à ce qu’il devienne rare d’en apercevoir.
Pourtant, en contemplant la vue devant lui, Daniel eut une prise de conscience brutale.
« Ce n’est pas la Terre. »
La vue qui s’offrait à lui ne pouvait tout simplement pas exister sur Terre.
Beaucoup de choses n’avaient aucun sens ; de nombreux mystères entouraient encore sa situation. Mais à cet instant, il sentit que ce fait était indéniable.