Chapitre 126
La Maison Ravenshade était réputée pour sa discipline et sa bienséance. C’était un lieu où les serviteurs étaient renvoyés sur-le-champ s’ils ne se comportaient pas avec calme et distinction.
Mais aujourd’hui... la Maison Ravenshade était en proie au chaos le plus total.
Et tout cela à cause de la nouvelle qui venait de tomber.
Debout devant la porte du manoir, Seraphina fixait la jeune fille devant elle avec un regard brisé, dénué de vie.
Ses cheveux rose violacé étaient en désordre et souillés, et l’on pouvait aisément remarquer plusieurs ecchymoses sur tout son corps. Son regard était vide, et ses lèvres ne cessaient de trembler.
En temps normal, Seraphina aurait immédiatement ordonné aux serviteurs de s’occuper de la jeune fille. Après tout, Evangeline Florivelle était d’une importance capitale.
Mais cette pensée ne lui effleura même pas l’esprit à cet instant.
« Es-tu certaine ? » demanda-t-elle en se tournant vers le chevalier qui soutenait la jeune fille. « Es-tu absolument certaine de ce que tu viens de me dire ? »
Ses mots résonnèrent avec une dureté inhabituelle, même à ses propres oreilles.
Le chevalier hocha lentement la tête.
« Je... le suis, Milady. J’en suis aussi certain que possible. »
Seraphina serra les poings.
« Non, c’est impossible. Absolument impossible. »
Quelques heures plus tôt, le chevalier chargé de protéger les deux enfants était revenu en toute hâte, rapportant que la calèche qu’il suivait — celle dans laquelle voyageaient les enfants — avait été soudainement enveloppée d’une lumière vive avant de disparaître.
Elle avait très certainement été téléportée.
Seraphina avait rapidement organisé plusieurs groupes de chevaliers pour trouver un moyen de localiser l’endroit où ils avaient été envoyés.
Et l’un de ces groupes venait tout juste de revenir avec Evangeline Florivelle dans cet état pitoyable.
Mais la nouvelle qu’ils devaient partager — les informations qu’ils avaient extraites de la jeune fille — était terrifiante.
Seraphina se retourna précipitamment et donna un ordre au premier serviteur qu’elle vit.
« Apportez-moi un parchemin de téléportation de masse, vite ! Allez ! »
À son commandement, tous les serviteurs se précipitèrent à l’intérieur, à l’exception de quelques-uns, dont Colette.
Seraphina attendit en silence, mais son impatience grandissait à chaque seconde.
« S’il existe ne serait-ce qu’une infime chance... je dois agir aussi vite que possible ! »
À cet instant, un serviteur revint, portant plusieurs parchemins. Seraphina en saisit un à la volée avant même que le serviteur ne puisse parler.
Tout en infusant son propre mana dans le parchemin, elle se tourna vers la jeune fille et dit dans l’urgence :
« Infuse ce parchemin avec ton mana tout en visualisant l’endroit où vous avez été téléportés. »
La jeune fille n’étant qu’en Phase deux, elle n’avait pas assez de mana pour activer un parchemin de sort de rang sept. Seraphina dut donc infuser la majeure partie de l’énergie, ne laissant que le strict nécessaire pour qu’Evangeline puisse l’activer.
La jeune fille répondit à peine, toujours perdue dans ses pensées. Mais elle finit par poser lentement ses mains sur le parchemin, qui se mit à luire, et commença à y canaliser son mana.
Colette s’approcha alors pour se tenir aux côtés de Seraphina. Quelques instants plus tard, Seraphina, Colette, Evangeline et tous les chevaliers présents furent enveloppés dans un flash lumineux aveuglant.
Lorsque sa vision se rétablit et qu’elle put percevoir les environs, Seraphina se figea. Elle n’était pas la seule ; tous restèrent pétrifiés par ce qu’ils voyaient.
Ils se trouvaient près du centre d’un cratère noirci, d’une taille absurde. Une fumée persistante et des foyers d’incendie étaient encore visibles par endroits, et le sol sous leurs pieds était brûlant.
Il n’y avait aucun signe de vie à perte de vue, seulement une terre calcinée.
« Ce n’est pas possible... »
Ce qu’elle redoutait par-dessus tout venait de se produire.
Reprenant ses esprits, elle se tourna brusquement vers les chevaliers et cria :
« Que faites-vous là ?! Fouillez la zone ! Vite ! »
Bien qu’elle eût donné cet ordre, elle savait que c’était inutile. Un simple coup d’œil suffisait à comprendre que tout ce qui se trouvait dans le rayon de l’explosion avait été réduit en cendres.
Ses mots firent réagir les chevaliers, qui se dispersèrent pour explorer les lieux.
Après une demi-heure de recherches, ils ne trouvèrent que deux choses.
Un morceau de métal fondu, qui devait être l’épée qu’Adrian portait lorsqu’il avait quitté le manoir.
Et le joyau d’un accessoire qui était fixé à ses vêtements.
En les voyant, la dernière lueur s’éteignit lentement dans les yeux d’Evangeline.
« A-ah... non... »
Comme si ses jambes se dérobaient, elle manqua de s’effondrer, mais Colette réagit promptement et la rattrapa avant qu’elle ne touche le sol.
La jeune fille semblait désormais totalement brisée.
Mais Seraphina n’avait aucune attention à accorder à son état ; ses yeux restaient fixés sur le métal fondu et la gemme.
Ils n’avaient trouvé aucune trace de corps. Mais il aurait été impossible d’en trouver un, compte tenu de l’intensité de la déflagration. Le corps avait probablement été réduit en cendres.
Cependant, retrouver ces restes était la preuve irréfutable qu’il n’avait pas pu échapper au rayon de l’explosion.
C’était confirmé. Le premier fils de la Maison Ravenshade, Adrian Caelis Ravenshade, était mort.
Une fureur bouillonnante s’empara d’elle, un sentiment qu’elle n’avait pas éprouvé depuis très longtemps.
Grinçant des dents, Seraphina fit un serment.
« Quiconque a osé faire cela le paiera. Pour avoir levé son épée contre un Ravenshade, j’anéantirai toute sa lignée et effacerai jusqu’à la moindre trace de son existence de ce monde ! »
***
Assis dans le cybercafé au sein du paysage mental, Adrian laissa échapper un soupir.
« Comment suis-je encore en vie... ? »
Alors que sa vision était aveuglée par la lumière de l’explosion, Adrian s’était retrouvé ici l’instant d’après.
Mais le fait était qu’il n’entrait dans le paysage mental que lorsque son corps était inconscient ou qu’il s’endormait. Son corps était-il donc toujours en vie, simplement inconscient ?
Après tout, cela n’aurait aucun sens autrement.
Adrian jeta un coup d’œil à la montre-bracelet analogique à son poignet et soupira à nouveau.
Il fut tenté d’augmenter la distorsion temporelle entre le paysage mental et le monde réel, ce qui lui permettrait de passer directement au moment où son corps se réveillerait.
Mais...
« Je ne devrais probablement pas. »
Même si l’explosion ne l’avait pas tué sur le coup, elle aurait au moins laissé son corps dans un état dont il ne pourrait jamais se remettre. Et sans même parler de l’explosion, son corps était déjà dans un état de délabrement avancé avec toutes ces fissures bleues lumineuses.
Non, son corps était déjà condamné, bien avant l’explosion.
Ce qui signifiait que même s’il n’était pas encore mort, il était peu probable qu’il survive longtemps. Ces moments dans le paysage mental seraient probablement ses derniers instants.
Adrian se leva de sa chaise et quitta le cybercafé. Marchant d’un pas lent, il atteignit le plus haut bâtiment qu’il put trouver à proximité. Entrant dans l’ascenseur, il attendit un moment avant que les portes ne s’ouvrent à nouveau.
Il en sortit, monta quelques volées d’escaliers et parvint sur le toit de l’édifice.
Une brise légère soufflait, et le ciel était clair alors que le soleil perçait lentement l’horizon.
S’avançant, il s’assit au bord du toit, les jambes ballantes dans le vide.
La vue depuis cette hauteur était saisissante, faisant paraître le vaste monde en contrebas minuscule. Ce paysage mental... C’était un monde d’immobilité, un monde de silence. Personne d’autre qu’Adrian n’étant présent ici, rien ne changeait jamais. C’était un monde immuable.
« ...Le monde immuable... Oui, cela semble approprié. »
Le terme de « paysage mental » lui semblait inadéquat, voire erroné. Adrian décida donc qu’il donnerait au moins un nom digne de ce nom à cet endroit.
Mais soudain, ses paupières devinrent lourdes, et une somnolence soudaine l’enveloppa, lui faisant perdre l’équilibre et basculer dans le vide depuis le toit.
Ses yeux se fermèrent avant même que son corps ne touche le sol.
Et dans le monde réel, Adrian ouvrit lentement les yeux.