Le lendemain se déroula comme les précédents. Jacob traversa quatre étages de plus comme si de rien n’était, vainquant tous ses ennemis sans même transpirer. Comme prévu, Romstad et Elyssara observaient le jeune homme d’un œil attentif — et, pour l’un d’eux, particulièrement concupiscent.
Jacob avait enfin atteint le milieu de la tour. Il ignorait toutefois qu’à partir de là, celle-ci allait commencer à changer.
Il posa le pied au cinquantième étage avec des attentes modérées. Il s’attendait à retrouver le même paysage et le même décor, mais, pour l’une des rares fois de sa vie, il découvrit une arène entièrement différente.
Le jeune homme cligna de ses yeux bleu doré ; ses cils blancs frémirent tandis qu’il contemplait l’immense étendue lumineuse qui s’offrait à lui. Il comprit seulement que, dès lors, les règles du jeu avaient changé — et que le niveau de difficulté avait suivi.
L’endroit ressemblait à une étendue de terre dévastée, noyée dans le rouge du béton. Une brise épaisse était la seule chose qui troublait le silence, filtrant entre ses cheveux blancs comme neige. La gravité semblait plus forte dans cette arène ; chacun de ses pas vers le centre lui pesait davantage. Il resta calme et attendit de voir qui serait son prochain adversaire.
La foule avait disparu. À perte de vue, Jacob ne distinguait que le néant. Ni poussière ni eau : seulement un sol rouge et un espace écrasé par la gravité.
…
Les spectateurs, les constellations, les Meereens et le Grand Régent observaient tous depuis un point de vue intangible. La foule était donc toujours là, mais elle ne pouvait suivre le combat que depuis une sorte de perspective réaliste à neuf dimensions. Jacob haletait, tandis que l’air lui-même s’épaississait. Heureusement, il maîtrisait parfaitement l’élément de l’air ; il régla vite son problème de respiration en désagrégeant les molécules de la brise autour de lui, ce qui lui permit de mieux la filtrer par les narines.
Depuis les gradins imperceptibles, Elyssara contemplait Jacob de ses yeux violets, le regard éperdu d’admiration. Sous elle, son siège était entièrement trempé ; dissimulée à tous les regards, elle se faisait plaisir. Elle-même n’en revenait pas des ravages que le rejet de Jacob avait causés en elle.
Romstad, quant à lui, avait déjà placé la barre très haut pour ce jeune homme et voulait voir ce qu’il accomplirait maintenant que les règles du combat avaient changé. Le dieu réajusta légèrement son monocle, sans se douter de ce que la déesse perverse faisait non loin de lui. À vrai dire, il s’en souciait fort peu.
…
Jacob attendit un moment son adversaire, puis, comprenant que cela risquait de prendre du temps, il s’accroupit et fit glisser son index et son majeur le long d’une ligne tracée dans la terre. Il porta ensuite ses doigts à ses narines pour la sentir.
Cette terre était stérile, et rien ne pouvait y pousser ; c’était pour cela qu’on l’avait choisie comme champ de bataille. Après tout, un endroit déjà ravagé pouvait bien subir quelques dégâts de plus.
Alors que Jacob reniflait la terre, un éclair violet éclatant s’abattit devant lui. Il était si massif qu’il faillit ouvrir dans le sol un cratère de la taille de la Lune.
La terre se mit à crépiter, des éclairs violets lumineux parcourant le cratère laissé dans le sillage de l’impact.
La violente décharge violette avait engendré un épais nuage de fumée noire. Jacob comprit aussitôt que son adversaire était arrivé. L’odeur de l’air avait changé, et une présence puissante occupait désormais les lieux.
Une personne ordinaire aurait froncé les sourcils ou se serait inquiétée. Jacob, lui, sourit. Plus son adversaire était puissant, mieux c’était. Et ces éclairs violets ? Quelle compétence géniale ! À défaut d’être assez puissante, elle avait au moins le mérite d’être du plus bel effet.
La foule poussa un soupir inaudible — Jacob ne pouvait ni la voir ni l’entendre, ce qui lui convenait mieux. Au moins, il n’avait pas à sentir sur son dos le regard vorace d’Elyssara.
…
La fumée finit par se dissiper, révélant au milieu une jeune fille. Elle mesurait environ un mètre soixante-cinq et ses cheveux violet clair, tressés en deux couettes, descendaient jusqu’au sol. Au bout de chacune était fixé un couteau qui ressemblait presque aux faux dont Morbius était équipé.
La jeune fille se tenait là, les yeux rivés sur Jacob, un sourire sinistre aux lèvres. Elle avait une particularité que Jacob n’avait jamais vue auparavant, mais qu’il trouvait incroyablement cool. Ses dents étaient des lames d’argent — une trentaine en tout — toutes plantées dans sa bouche comme si c’était la chose la plus normale au monde.
Elle portait aussi une robe-chemise entièrement violet clair, de la même couleur que les éclairs qu’elle produisait, et ses yeux avaient la même teinte.
Jacob sentait émaner d’elle une énergie différente, mais la trouvait fascinante.
« Leena… » murmura Jacob. Les mots lui échappèrent comme s’il n’avait pas pu les retenir. Il faillit se donner un coup de poing au visage dès qu’il eut prononcé son nom.
« Oh ? » La petite jeune fille pencha la tête sur le côté, sans perdre son sourire sinistre. « Il connaît mon nom… Il CONNAÎT MON NOM ! »
Elle cria si fort que sa voix résonna parmi les particules d’oxygène circulant dans l’arène. Jacob la regarda d’un air las avant de répondre : « Oui, je connais ton nom. Je ne m’attendais pas à affronter une fille ici, tu vois. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ?! » s’exclama-t-elle. Pour une combattante, sa voix était incroyablement aiguë ; elle ressemblait davantage à celle d’une petite fille qu’à celle d’une guerrière. Peu importait : si elle était ici, c’est qu’elle avait mérité sa place. « Tu insinues que les filles ne méritent pas de se battre ? Espèce de misogyne minable ! Ennemi des femmes ! Tu mérites de brûler en enfer pour tes crimes ! »
Elle le désigna du doigt en déversant une avalanche d’injures dont il finit par perdre le compte. Le visage rouge de rage, elle n’arrêtait pas de parler.
« Hé ! Du calme ! J’aime beaucoup les femmes. Je voulais juste dire que… jusqu’ici, je n’ai affronté que des hommes. » Jacob coupa court à son flot de paroles, et son expression changea aussitôt. À présent, elle le dévisageait avec incertitude.
« T-tu aimes les femmes ? » demanda-t-elle, une lueur fugace dans les yeux. Son éclat de colère avait de bonnes raisons : toute sa vie, on l’avait sous-estimée. Et son monde, pourtant futuriste, était rongé par la haine des femmes. Les hommes avaient entièrement conquis la planète et réduit les femmes en esclavage. Leena s’était juré de ne jamais devenir la propriété d’un homme.
Elle venait d’un monde où un homme pouvait se faire tuer par ses semblables simplement parce qu’il était tombé amoureux d’une femme, et où les femmes étaient traitées moins bien que des animaux. Une cicatrice discrète qui longeait son dos en témoignait.
« Oui, j’aime beaucoup les femmes. J’ai une mère, une amie et une petite amie que j’adore. » Jacob posa une main sur sa poitrine, comme s’il récitait un discours. Il remarqua les changements d’expression de la jeune femme à mesure qu’il parlait : elle n’avait sans doute jamais entendu de telles paroles de toute sa vie. Stupéfaite, elle l’écoutait en le regardant droit dans les yeux.
« Je n’ai jamais entendu quelqu’un dire ça de toute ma vie… » murmura-t-elle, la voix désormais encore plus douce, tandis que son regard retombait presque faiblement vers le sol. « Mon monde aurait bien besoin de plus d’hommes comme toi, qui savent traiter une femme. Il nous faut de l’amour… »
Elle essuya une larme qui commençait à perler dans son œil gauche, puis ouvrit la main. « C’est pour ça que moi… Leena Banjaqui, j’ai été chargée de guérir mon monde, Stromanovia, et de sauver les femmes comme moi de la captivité. » Une épée apparut aussitôt dans sa main. Son manche était recouvert de cuir couleur cendre, et sa lame était d’un violet translucide.
« Étranger… puisque tu as fait preuve de noblesse et d’amour envers les femmes… j’ai décidé de ne pas te tuer. C’est ainsi que je te témoignerai ma reconnaissance. » Leena pointa son épée vers lui.
Le geste de la jeune fille amusa presque Jacob. Il la regarda, les yeux brillants de la même excitation que les siens. Il avait hâte que le combat commence ; aussi répondit-il comme il se devait. Il haussa un sourcil et lança :
« Je prends ça pour un défi… »