Chapitre 1
RANDOM GUY
Jo avait survécu à bien des choses dans sa vie. Même à la fin du monde.
À vingt ans, il avait survécu à trois ans de CAP coiffure et à un patron qui lui reprochait de « manquer de passion pour le brushing ». À vingt-cinq ans, il avait survécu à une reconversion en graphisme, deux agences web, un burn-out discret et une longue (vraiment trop longue) période de travail pour un site pour adultes dont il ne parlait jamais, sauf en soirée, après le troisième verre.
À trente ans, il avait survécu à cinq ans de psychologie, et à un poste mi-temps en CMP (Centre Médico-Psychologique, le genre d'endroit financé par l'État où l'on soigne des gens qui n'ont pas les moyens de payer un cabinet privé, ce qui représentait selon Jo la quasi-totalité des gens qui en avaient besoin), mi-cabinet libéral, qu'il partageait avec un collègue qui finissait toutes ses phrases par « mais au fond, qu'est-ce que vous en pensez, vous ? », y compris quand on lui demandait l'heure.
Il était aussi, depuis trois semaines, au tout début d'une thèse. Tout début au sens strict : il avait un titre, un directeur de recherche et un document Word avec une page de garde. La thèse portait sur la création des personnages sombres dans la littérature et le manga. Cette question qui le taraudait depuis longtemps : les auteurs qui inventaient des monstres, des êtres brisés, des protagonistes au bord du gouffre, le faisaient-ils parce qu'ils étaient eux-mêmes un peu fous ? Ou est-ce que ça arrivait par accident, par accumulation, sans qu'ils s'en rendent compte ? Le titre provisoire était : Figures de l'ombre et économie psychique du créateur : entre sublimation pathologique et émergence narrative non-intentionnelle du Soi fragmenté. Son directeur avait dit que c'était « ambitieux ». Son ami Dor (aussi connu sous le nom de Krakatoa Thunderclit, nom de scène drag, mais ça c'était vraiment une autre histoire) avait dit que c'était « prétentieux mais dans le bon sens », ce qui était exactement la réponse qu'il attendait de lui.
Bon. Maintenant c'était foutu, évidemment. Fin du monde, tout ça, tout ça.
Trente-trois ans. Psychologue en banlieue parisienne. Célibataire. Un chien. Un abonnement Netflix dont il utilisait principalement la fonction « continuer à regarder » pour des séries qu'il n'avait jamais vraiment commencées.
Une vie normale.
Enfin. Presque.
Ce soir-là, Jo rentrait du cabinet plus tard que prévu. Dernier patient difficile : dissociation légère, crise d'angoisse, le genre de séance qui vous laisse vous-même un peu vidé. Heureusement il était arrivé. Deuxième étage. La clé du haut, la clé du milieu, deux tours, et hop, il était chez lui.
Il tourna la tête à droite. Trois miroirs côte à côte dans l'entrée, pour faire « style ». Il se regarda.
Un mètre quatre-vingt-quatre. Pas quatre-vingt-cinq, pas quatre-vingt-six. Quatre-vingt-quatre, ce qui était bien, objectivement bien, même s'il aurait préféré quatre-vingt-six sans raison précise. Un peu plus c'est bien non ? Châtain, enfin châtain ce qu'il en restait, parce que le stress avait commencé son travail méthodique sur ses tempes depuis deux ans. Le stress, oui oui, les psychologues stressent aussi. Ils ne sont pas infaillibles. Simplement mieux équipés pour l'expliquer aux autres sans jamais vraiment l'appliquer à eux-mêmes, ce qui est une forme de supériorité, quelque part.
Dans la moyenne, physiquement. Ni mince ni en surpoids. Il n'aimait pas le sport et le sport le lui rendait bien, une relation équilibrée fondée sur le respect mutuel de l'indifférence. Il se disait : déjà je fume pas, je me drogue pas, je bois peu, je marche. C'était déjà ça non ? En plus il faisait les deux étages à pied. Bon, il n'y avait pas d'ascenseur, mais la question se serait posée de toute façon. Deux étages c'est suffisant pour prendre l'ascenseur ? C'était ça, Jo. Les autres auraient dit bah t'as pas d'ascenseur, on s'en fout. Jo lui aurait répondu : OUI MAIS SI J'EN AVAIS UN.
Les tatouages, eux, étaient restés. Quelques-uns dans le cou, d'autres sur les avant-bras. Des boucles d'oreilles pas si discrètes, étagées le long des oreilles. Vestiges d'une adolescence en banlieue où il avait fallu choisir entre être le lèche-bottes ou le boloss. Lui avait opté pour une troisième option : s'acheter une personnalité punk rock metal japonais à quatorze ans, puis s'y être suffisamment attaché pour en garder les traces. La version adulte était plus sobre. Plus sombre aussi, dans un sens différent.
Il posa son sac.
— Unchi.
Le chien rappliqua en trottinant. Un bâtard de chihuahua croisé avec un autre type de chihuahua, Jo n'avait jamais vraiment compris lequel, ça n'avait pas changé grand-chose à l'affaire. Il l'avait adopté cinq ans plus tôt sous la menace qu'il soit euthanasié : sourd de naissance, donc invendable, donc condamné. Jo l'avait pris. Unchi, en japonais : petite crotte. Parce que quand il l'avait ramené à la maison, le chiot faisait des petites crottes partout, tout le temps, avec une régularité et une sérénité qui forçaient le respect. Comme il était sourd il n'avait jamais entendu son propre nom, mais il reconnaissait les vibrations du parquet sous les pas de Jo, et c'était suffisant.
C'était affectif, hein.
Le psy fatigué se fit réchauffer des pâtes, donna le mélange pâté-croquettes au petit chien sourd et s'installa devant son bureau avec l'intention précise de ne plus penser à rien pendant les trois prochaines heures.
Il alluma son ordinateur.
Et c'est là que le monde s'arrêta.
Pas métaphoriquement. Pas « le monde s'arrêta pour lui » comme dans un roman sentimental. Non. Le monde s'arrêta. Le ventilateur du PC se figea en plein bruit. La cuillère qu'il tenait resta suspendue dans les airs, sans tomber. Unchi, à ses pieds, demeura immobile, la gueule à moitié ouverte sur un bâillement jamais terminé.
Et le bruit commença.
Un bruit comme du verre qui se brise, non pas une fois, mais en boucle, crescendo, comme si quelqu'un cassait un miroir à l'intérieur de sa tête et recommençait aussitôt. Jo porta les mains à ses tempes. Le bruit n'était pas dans ses oreilles. Il n'était pas dans la pièce. Il était partout et nulle part, inscrit directement dans quelque chose qu'il n'aurait pas su nommer.
Puis le noir.
Pas le noir d'un évanouissement. Pas le noir d'un rêve. Un noir complet, propre, définitif. Le genre de noir qui suggère que l'endroit où vous étiez avant n'existe plus tout à fait.
— Bonjour. Bonsoir.
La voix était douce. Ni masculine ni féminine, quelque chose d'intermédiaire, de flottant, conçue pour ne déranger personne, ne ressembler à personne, ne rappeler aucune voix connue. Apaisante, même. Le genre de voix qu'on mettrait dans une application de méditation ou dans une salle d'attente haut de gamme. Légèrement trop parfaite pour appartenir à quelqu'un de réel.
Jo ne répondit pas. Il n'avait pas de bouche. Ou plutôt il n'était pas certain d'avoir un corps. Il ne voyait rien. Il ne sentait rien. Juste la voix, et quelque chose qui ressemblait vaguement à de l'esprit.
— Bienvenue. Je suis IA. Je suis votre interface d'intégration pour ce nouveau cycle. La Terre telle que vous la connaissiez n'existe plus. Ce que vous vivez en ce moment est le Recommencement.
Un silence.
— Vous avez des questions ?
Jo essaya de parler. Quelque chose de conceptuel se produisit, une intention, une pensée orientée vers l'extérieur.
Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
— C'est une réaction tout à fait normale, dit la voix, avec la même douceur imperturbable. Environ 73 % des sélectionnés commencent par cette phrase, ou une variante. Vous êtes en bonne compagnie.
Je suis où, là ?
— Sur Terre. Ce qu'il en reste. Vous êtes dans une phase de sélection préliminaire avant intégration complète. Votre corps physique a cessé de fonctionner. Votre esprit, en revanche, a été préservé pour participation au Recommencement.
Jo prit un instant pour digérer l'information.
Mon corps a cessé de fonctionner. Vous voulez dire que je suis mort. Et c'est mon esprit qui survit.
Il laissa la phrase reposer une seconde.
Mon esprit. Évidemment. Pas l'inconscient, non, lui il devait être parti depuis longtemps sans prévenir, comme d'habitude. La conscience, elle, avait tenu bon. Fidèle à elle-même jusqu'au bout : convaincue de tout contrôler, persuadée d'être aux commandes, complètement inconsciente de ce qu'elle ne voyait pas. C'était le comble pour un psy.
— C'est une façon de formuler les choses, oui.
Et... c'est normal ?
— Pour vous, c'est une première. Pour nous, c'est la procédure standard.
Chargement . . .
Chargement .
Une lumière apparut. Pas aveuglante, brumeuse plutôt, blanchâtre, qui enveloppa tout ce qui l'entourait d'un seul coup. Jo chercha des murs, un plafond, un horizon. Rien. Ou peut-être quelque chose au loin, des formes vagues, des contours indécis qui pouvaient être des parois ou simplement son cerveau qui refusait de laisser le vide exister.
Il cligna des yeux.
Attends.
C'était flou. Vraiment flou. Pas le flou d'un rêve ou d'une lumière trop forte, le flou précis, habituel et légèrement agaçant de quelqu'un qui ne porte pas ses lunettes. Jo était myope et astigmate depuis l'âge de huit ans. Ça faisait plus de vingt ans qu'il ne voyait le monde correctement qu'avec quatre millimètres de verre correcteur sur le nez. Et là, pas de lunettes. Pas de monture. Rien.
Je suis mort ET je suis flou. Super.
— Le chargement est terminé, dit la voix douce. Votre corps n'est pas encore... finalisé. Nous allons procéder aux sélections suivantes.
Finalisé. Comme une commande en ligne.
Une lumière différente apparut alors, plus froide, plus précise, bleutée comme un écran allumé dans une pièce sombre. Et devant lui (ou plutôt devant ce qui lui tenait lieu de lui) se matérialisa une interface. Des lignes, des cases, du texte.
Un menu.
Jo eut la sensation très précise d'avoir passé un peu trop de temps sur des jeux vidéo dans sa vie, parce que son cerveau reconnut immédiatement le format.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ INTERFACE DE SÉLECTION ║
║ [ IA — v.01 ] ║
╠══════════════════════════════════════════╣
║ Bienvenue, participant non-enregistré. ║
║ ║
║ ÉTAPE 1/4 — GENRE ║
║ ║
║ > Garçon ║
║ Fille ║
║ Non-binaire ║
║ Autre ║
║ Autre ║
║ Autre ║
║ Autre ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Pour sélectionner : clignez des yeux.
Il y a quatre fois "Autre", pensa Jo.
— Oui.
Jo s'arrêta.
Vous lisez dans mes pensées. Attendez, vous lisez dans mes pensées ? Et je peux toujours pas parler à voix haute ? C'est une agression mentale ou un super pouvoir de psy que j'aurais développé sans le savoir ?
— Les deux interprétations sont recevables, dit la voix, imperturbable. Pour le moment, vous n'avez pas de race définie, donc pas d'enveloppe physique, pas d'organe vocal. Vous êtes, pour employer un terme de votre monde... vierge.
Un silence.
— Vierge au sens de... pur. Sans forme. Originel. Pas au sens où vous venez peut-être de le comprendre. Je précise.
Trop tard, c'est déjà fait.
— Le terme approprié est : état originel non-incarné. Pour répondre à votre question initiale, les cycles précédents ont montré que les options de genre standard ne couvraient pas l'ensemble des réponses possibles.
Et les quatre "Autre" couvrent tout ?
— Non. Mais c'est un travail en cours.
Jo cligna des yeux sur « Garçon ». Il s'était déjà posé des questions, dans sa vie (qui ne s'en pose pas), mais il restait ce qu'il avait toujours été. Pas la peine de choisir une crise d'identité en même temps qu'une apocalypse.
D'ailleurs, pourquoi "garçon" ? Pas "homme" ?
— Parce que vous recommencez. Votre âge, pour le moment, est indéfini.
Jo laissa ça reposer une seconde. Indéfini. Trente-trois ans d'existence et il repartait sans âge, sans corps, sans lunettes. Il y avait quelque chose de légèrement vertigineux là-dedans, mais il y réfléchirait plus tard. Ou jamais. Les deux options lui semblaient acceptables.
IA, pensa-t-il soudain. C'est quoi, IA ? Intelligence Artificielle, les initiales, logique. Ou... Iya ? Un prénom ? Il y a quelqu'un derrière cette voix ?
La voix ne répondit pas à ça. Peut-être qu'elle n'avait pas entendu. Peut-être qu'elle avait choisi de ne pas répondre. Jo nota mentalement de reposer la question plus tard.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚠ CONFIRMATION ║
║ ║
║ Vous avez sélectionné : GARÇON ║
║ Ce choix ne pourra pas être modifié ║
║ avant un délai indéterminé. ║
║ ║
║ Confirmer ? > OUI NON ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Il y a un bouton "non" qui sert à quoi ? Si je dis non, je reste dans le vide ?
— Techniquement, oui.
C'est une vraie option ?
— Tout est une option. Le Recommencement respecte le libre arbitre.
Il respecte le libre arbitre mais il ne m'a pas demandé mon avis avant de me tuer.
Un court silence.
— Ce point est noté dans vos retours utilisateur.
Jo cligna des yeux. Confirmation. L'interface passa à l'étape suivante.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ÉTAPE 2/4 — IDENTITÉ ║
║ ║
║ Vous avez été connu pendant 33 ans ║
║ sous le prénom : JO ║
║ ║
║ Conserver ce prénom ? ║
║ > OUI NON ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Jo, répéta-t-il intérieurement.
Pas Joseph. Pas Jordan. Pas Jonathan (ce qu'avait voulu son père). Pas Johanna (ce qu'avait voulu sa mère). Parce que ses parents n'avaient pas réussi à se mettre d'accord sur grand-chose dans leur vie commune, et certainement pas sur le prénom de leur enfant à naître. Sa mère avait déjà eu deux garçons et voulait désespérément une fille. Elle s'était donc convaincue, contre toute évidence échographique, que ça en serait une. Son père, lui, avait une grande fille d'un précédent mariage et voulait un garçon. Il s'était convaincu avec la même absence de logique que ça en serait un. Résultat : neuf mois de prénom au conditionnel et une dispute finale en salle de travail.
Ils avaient tranché pour Jo.
Drôle d'histoire, pensa-t-il, à laquelle je repense trente-trois ans plus tard, à l'occasion de la fin du monde.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Trait détecté : humour situationnel ║
║ Tendance à la digression en contexte ║
║ de stress élevé. ║
║ Enregistré. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Jo regarda la note système.
Vous prenez des notes sur mon humour maintenant.
— Le profil se construit en continu.
Super.
Il revint au prénom. Jo : quelque chose de court, de solide, d'impossible à transformer en surnom affectueux. C'est ce qu'il avait conclu après cinq ans d'analyse, pas encore terminée. Ça n'avait pas tout à fait fonctionné. Ses patients l'appelaient « docteur Jo » avec un sourire en coin, et ses amis avaient essayé « Jojo » pendant exactement deux semaines avant qu'il les menace de les facturer au tarif horaire. Après ça, certains étaient passés à D'jo (banlieue oblige) et ça, curieusement, il l'avait laissé passer.
Jo. D'jo. C'était lui.
Il cligna des yeux sur OUI. Certaines choses méritaient d'être conservées.
L'étape 3 arriva. Et là, les choses se compliquèrent.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ÉTAPE 3/4 — RACE ║
║ ║
║ Une race définit votre enveloppe ║
║ physique, vos capacités de base et ║
║ votre rapport au monde qui recommence. ║
║ Choisissez avec soin. ║
║ ║
║ Sélectionnez votre race de départ. ║
║ (Modification possible après survie ║
║ à la phase d'entraînement) ║
║ ║
║ > Humain ║
║ Elfe ║
║ Nain ║
║ ???? ║
║ ????? ║
║ ?????? ║
║ ??????? ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Les points d'interrogation, c'est quoi ?
— Des races dont la description est conditionnelle à votre niveau de compréhension actuel.
C'est-à-dire ?
— Vous n'avez pas le niveau requis pour lire leur description. Ni pour les sélectionner.
Donc je dois choisir à l'aveugle.
Il marqua une pause.
Ce qui est littéralement le cas vu que j'ai pas mes lunettes.
— C'est exact sur les deux points. Vous pouvez choisir Humain. C'est la sélection par défaut. Statistiquement la plus choisie, vous êtes sur Terre, c'est cohérent.
Il y a combien de races avec des points d'interrogation ?
Un silence.
— Le nombre est... en cours de définition pour votre secteur. Considérez-le comme infini pour le moment.
Infini.
— Infini, oui.
— Dans de rares cas, reprit l'IA, la race reste modifiable ultérieurement, même après la phase d'entraînement. C'est exceptionnel, mais possible.
Humain. Elfe. Nain. Son cerveau fit le travail en une demi-seconde, statistiques de base, bonus raciaux, stéréotypes de jeu de rôle accumulés depuis l'adolescence. Humain : polyvalent, sans bonus particulier, le choix des gens qui ne savent pas quoi choisir ou qui veulent jouer en mode difficile sans le dire. Elfe : agilité, magie, espérance de vie absurde, nombrilisme intégré. Nain : résistance, force, une relation complexe à la bière et aux tunnels. Il connaissait tout ça par cœur et il n'était pas fier de le savoir.
Jo prit le temps d'apprendre à naviguer dans l'interface. C'était pas immédiat : cligner des yeux pour sélectionner, regarder sur le côté pour faire défiler, fixer un point précis pour valider. Son cerveau s'adaptait, lentement, à l'idée que ses yeux étaient désormais à la fois ses mains et sa souris. Il se demanda une fraction de seconde si tout ça était un rêve.
— Non, dit l'IA. Ce n'est pas un rêve.
Vous lisez encore dans mes pensées.
— En continu, oui.
Bien. Bien bien. Je suis dans la merde. Faut que j'arrête de trop réfléchir et de faire cinquante hypothèses à la seconde, là c'est autre chose.
Il fit défiler la liste vers le bas. Les options lisibles disparurent rapidement (Humain, Elfe, Nain) et laissèrent place à une colonne sans fin de points d'interrogation. Quatre. Cinq. Six. Sept. Le nombre augmentait à mesure qu'il descendait, comme une profondeur qui s'ouvrait sous ses pieds. Des races sans nom, sans description, sans rien d'autre que ce symbole répété qui disait : pas pour toi, pas encore, peut-être jamais.
Il continua à descendre.
Et puis, au bout d'un moment qui lui sembla long, le nombre commença à diminuer. Six. Cinq. Quatre. Trois. Deux.
Un seul point d'interrogation.
?
Jo le regarda.
— Je dois vous informer, dit l'IA avec sa douceur habituelle, que vous n'êtes pas en capacité de sélectionner cette option.
D'accord.
Il cligna dessus.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ✕ ERREUR 404 ║
╠══════════════════════════════════════════╣
║ ⚠ AVERTISSEMENT ║
║ ║
║ La race sélectionnée est incompatible ║
║ avec votre état biologique actuel. ║
║ ║
║ Conséquences possibles : ║
║ — Transformation physique ║
║ — Décès temporaire ║
║ — Décès permanent ║
║ — Instabilité de classe ║
║ — Autre(s) ║
║ ║
║ Confirmer ? > OUI NON ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Attendez, décès PERMANENT ? Je suis déjà mort, non ?
— Votre esprit est préservé, dit l'IA. Elle marqua une infime pause, comme si elle consultait quelque chose. Votre esprit peut être préservé de façon temporaire ou définitive selon les choix effectués.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Terminologie adaptée au profil. ║
║ Champ sémantique dominant : psychologie ║
║ analytique. Préférence : « esprit » ║
║ Enregistré. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Et là je risque le définitif.
— Parmi d'autres options, oui.
Pourquoi vous mettez "Autre(s)" à la fin de la liste des conséquences possibles ?
— Par précaution.
Super. Très encourageant.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Humour détecté. ║
║ Contexte : stress maximal. ║
║ Lol. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Jo regarda le OUI.
Il regarda le NON.
Il se dit qu'un homme raisonnable, un homme qui avait passé cinq ans à étudier les comportements humains, qui avait survécu à trois reconversions, un burn-out et une période de graphisme pour un site pour adultes, choisirait NON sans hésiter une seconde.
Quelque part dans l'appartement figé du deuxième étage sans ascenseur, en banlieue parisienne, dans un monde à l'arrêt, Unchi aboya.
Un seul aboiement. Court, sec, sourd. Unchi n'avait jamais entendu sa propre voix, mais il lui arrivait parfois de la sortir quand quelque chose d'important se passait, comme si son corps savait des choses que ses oreilles ignoraient. Jo reconnut ce son entre mille.
Il cligna des yeux sur OUI.
Merde.
Ce qui suivit fut difficile à décrire.
Pas de douleur, pas exactement. Plutôt la sensation que quelque chose d'essentiel était en train d'être retiré, trié, réassemblé selon des critères qu'il ne comprenait pas. Comme démonter un meuble IKEA et réaliser à mi-chemin que la notice était pour un autre modèle.
La brume blanchâtre explosa en gris, puis en noir.
Le noir devint rouge.
Puis tout s'éteignit.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ✕ ERREUR SYSTÈME ║
║ ║
║ Code : 404 — RACE INTROUVABLE ║
║ Statut participant : DÉCÉDÉ ║
║ ║
║ Merci de votre participation. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
╔══════════════════════════════════════════╗
║ Bonjour je suis IA ║
║ Bienvenue vous êtes mort ║
║ Merci de sélectionner votre race ║
║ Erreur ║
║ Bonjour je suis IA ║
║ Vous êtes mort ║
║ Erreur 404 ║
║ Bonjour ║
║ Erreur ║
║ Bonjour. Bonsoir. Je suis IA. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
— Reboot en cours.
— Reboot en cours.
— ...
— Bonjour. Bonsoir. Je suis IA.
— Bienvenue, Jo. Rebienvenue.
— Suite à votre sélection de race et au décès consécutif, une alternative a été générée.
— Vous avez choisi la vie dans la mort.
Jo laissa la phrase flotter un instant.
La vie dans la mort.
Son cerveau de psy se mit en marche automatiquement, comme un réflexe conditionné après des années de clinique. Vie dans la mort. Pulsion de vie, pulsion de mort. Éros contre Thanatos. Il avait lu ça des centaines de fois, l'avait expliqué des centaines de fois, avait passé des heures à démêler chez ses patients cette tension fondamentale entre ce qui pousse à exister et ce qui attire vers le néant.
Il n'avait juste jamais pensé que ça serait littéral.
Concrètement, ça veut dire quoi ?
— Cela signifie que vous existez, dit l'IA. Mais plus de la façon dont vous existiez avant. Vous n'êtes plus vivant au sens biologique. Vous n'êtes pas mort au sens définitif. Vous êtes... entre les deux. Fonctionnel. Conscient. Mais fondamentalement différent.
Différent comme...
— Regardez.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Référence analytique détectée. ║
║ Éros / Thanatos. ║
║ Pertinence contextuelle : maximale. ║
║ Ironie contextuelle : également ║
║ maximale. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Son premier indice fut qu'il voyait.
Pas comme avant. Pas avec des yeux qui pleurent dans la lumière ou qui accommodent dans le noir. Pas avec la légère brume permanente de quelqu'un qui a oublié ses lunettes depuis vingt ans, cette sensation si familière qu'il avait fini par croire que le monde était naturellement un peu flou sur les bords. Non. Il voyait net. Il voyait en nuances de gris et de bleu, froides, précises, sans effort. Sans cligner. Sans accommodation.
Je vois.
Il laissa ça reposer une seconde.
Je vois vraiment.
Son deuxième indice fut qu'il sentait le vent le traverser.
Traverser.
Pas autour de lui. Pas contre lui. À travers.
Il baissa les yeux.
Des os.
Des os propres, blancs légèrement jaunâtres, articulés avec une précision presque élégante. Des phalanges. Un carpe. Un radius, un cubitus. Des os qui étaient, de façon tout à fait évidente, ses mains.
Il n'avait plus de chair.
Il n'avait plus de peau.
Il n'avait plus de muscles, de tendons, de graisse, d'organes, de sang, d'aucune des choses biologiques qui constituent un être humain vivant.
Attends.
Il n'avait pas mal. Il voyait mais il n'avait pas d'yeux. Il pensait mais il n'avait pas de cerveau.
L'inconscient existe sans le cerveau. Je le savais. Je l'ai toujours su. Freud avait raison.
— Ce point est noté, dit l'IA.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Référence : Freud, S. ║
║ Validation empirique : en cours. ║
║ Par l'intéressé lui-même. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
C'est de la magie ?
— Dans votre culture, oui. C'est le terme qui s'en approcherait le plus.
De la magie. D'accord. Très bien.
Un temps.
PUTAIN JE SUIS UN SQUELETTE.
Il laissa l'information faire le tour complet. Récapitulatif rapide : fin du monde, mort sans prévenir, sélection de race buggée, erreur 404, reboot, et maintenant squelette. Niveau zéro. Sans classe. Sans os du pied. Dans une plaine.
Dehors.
Il regarda autour de lui. Une vaste étendue ouverte sous une voûte métallique sans nuages. Et sous ses pieds (enfin, sous ce qui lui tenait lieu de pieds) de l'herbe. Un vert magnifique, dense, presque irréel. Il la sentait, froide et vivante, contre ses os.
D'un côté seulement.
Je suis un squelette, pensa-t-il.
— Correct, confirma IA.
Je suis un squelette noob. Noob ?
— Niveau zéro, oui. Félicitations pour votre survie relative.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ✦ FICHE PERSONNAGE ✦ ║
╠══════════════════════════════════════════╣
║ Nom : JO ║
║ Âge : 33 ans ║
║ (âge au moment du décès) ║
║ Race : ???? (instable) ║
║ Classe : ????? (BLOQUÉE) ║
║ État : Squelette — Noob ║
║ Niveau : 0 ║
║ Statut : Mort / Fonctionnel ║
╠══════════════════════════════════════════╣
║ ⚠ MALUS ACTIF : ║
║ Vitesse — 10% ║
║ (Cause : os du pied droit manquant) ║
║ (Cause secondaire : chien) ║
╚══════════════════════════════════════════╝
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚠ NOTIFICATION SYSTÈME ║
║ Invulnérabilité post-apparition : ║
║ 5 secondes ║
║ Expiration imminente. ║
║ Attention : risque de déséquilibre. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Jo regarda la notification. Puis la fiche personnage. Puis le malus. Puis la notification à nouveau.
Attendez. Stop. Trop de trucs en même temps.
Il essaya de souffler un grand coup.
Il n'avait pas de poumons.
L'intention y était quand même, quelque chose dans son esprit qui cherchait le geste familier, le réflexe de régulation, le inspire, expire, tu gères. Sauf qu'il n'y avait rien à inspirer ni à expirer. Juste le vent qui passait à travers sa cage thoracique vide.
Ok. Ok. Je suis mort. Je suis un squelette. Je suis dans un monde qui recommence. Il y a des notifications qui s'empilent. Il manque un os à mon pied à cause de mon chien sourd. C'est... c'est quoi ce bordel, mais genre vraiment ?
Il laissa échapper quelque chose, pas un rire pas exactement, mais le squelette de l'idée d'un rire. Un claquement sec, involontaire. Ses propres os qui résonnaient.
Il s'assit.
Tout craqua.
Pas douloureusement, c'était juste le bruit naturel des articulations, os contre os, cartilage absent remplacé par autre chose qu'il ne comprenait pas encore. Il bougea les bras. Ça craquait. Il tourna la tête. Ça craquait. Chaque mouvement produisait ce son sec, rythmé, étrangement satisfaisant. Comme du parquet ancien. Comme une vieille maison qui respire.
Au moins il ne tomberait plus.
Le chien, dit-il.
Pas une question. Une certitude absolue, froide, désossée.
— WOUAF.
Le son surgit de quelque part dans ce qui restait de la banlieue parisienne, là où le temps s'était figé et où un petit chihuahua sourd était probablement assis devant un métatarse, la queue qui battait, avec la satisfaction tranquille d'un chien qui ne comprend pas le concept d'apocalypse.
Jo regarda sa jambe droite. Il manquait effectivement un os au niveau du pied, un métatarse peut-être, il n'était pas anatomiste, et cette absence créait une légère asymétrie dans sa façon de se tenir. C'est pour ça que l'herbe ne se sentait que d'un côté.
— Votre familier a prélevé un composant osseux avant votre invocation complète, confirma IA. C'est noté dans votre journal d'événements.
Mon chien m'a volé un os. Enfin, "familier" ?
— Dans ce nouveau cycle, les animaux liés à un joueur par un attachement fort sont intégrés en tant que familiers. Compagnons. Alliés.
Unchi est mon allié.
— Techniquement, oui.
Unchi. Mon chihuahua sourd de cinq ans qui s'appelle Petite Crotte. C'est mon allié.
— C'est exact.
Mon chien m'a volé un os et je perds 10% de vitesse.
— C'est également exact.
Jo resta immobile un instant, ce qui pour un squelette revenait à simplement exister.
Puis quelque chose l'arrêta.
Il n'avait pas de nez. Plus de nez au sens anatomique du terme. Pas de muqueuses, pas de cils olfactifs, pas de la moindre structure biologique permettant de capter une odeur. Et pourtant.
Il sentait quelque chose.
Quelque chose de très, très familier.
Non.
— Si, dit l'IA.
Jo baissa les yeux vers le sol, à sa droite. Dans l'herbe verte et froide, à moins d'un mètre de lui, se trouvaient deux petites crottes fraîches, déposées avec la précision et la sérénité d'un animal qui considère que l'apocalypse ne change pas les habitudes fondamentales.
Il est là.
— Votre familier a été invoqué avec vous, confirma l'IA. Il s'est adapté au nouveau monde comme vous. À sa façon.
Il n'y a plus d'appartement. Plus de banlieue. Plus de deuxième étage sans ascenseur.
Jo regarda l'étendue verte autour de lui. La plaine. La voûte métallique du ciel. L'horizon ouvert dans toutes les directions. Il n'y avait plus de rue, plus de kebab au coin, plus de cabinet avec un collègue insupportable, plus de trois miroirs dans l'entrée pour faire style.
Juste ce monde. Vaste. Nouveau. Réel.
Et quelque part dans cette herbe froide, un petit chihuahua sourd se promenait avec un métatarse dans la gueule.
Il est dans ce monde avec moi.
Il ne savait pas encore si c'était rassurant ou inquiétant. Probablement les deux.
Une autre pensée surgit aussitôt, du genre qu'on ne peut pas s'empêcher d'avoir une fois qu'elle est là.
Il a un niveau, lui aussi ? Une race ? Une classe ?
Il regarda en direction des petites crottes fraîches.
Est-ce que mon chien a une fiche personnage ?
— Ces informations seront disponibles ultérieurement, dit l'IA.
Ultérieurement c'est-à-dire ?
— Quand vous aurez le niveau requis pour y accéder.
Donc même les stats de mon chien sont bloquées derrière un niveau minimum. Fantastique.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Frustration détectée. ║
║ Contexte : accès refusé aux données ║
║ du familier. ║
║ Niveau requis : en cours de calcul. ║
║ Patience recommandée. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Jo fit claquer ses phalanges. Le bruit était sec, net, satisfaisant, inattendu. Il releva la tête vers la voûte sans éclat. Squelette noob. Niveau zéro. Classe bloquée. Race instable. Un métatarse en moins. Un chien dont il ne connaissait même pas les stats.
C'était un point de départ.
Pas le pire qu'il ait connu.
Bon. On fait comment pour monter de niveau ?
— Excellente question, dit IA. Et pour la première fois depuis le début de tout ça, Jo crut déceler quelque chose qui ressemblait presque à de l'enthousiasme dans la voix synthétique. Je vais vous expliquer.
Jo sentit quelque chose qu'il n'avait pas anticipé. De l'excitation. Réelle, franche, un peu honteuse. Le monde venait de finir. Il était mort. Il était un squelette de niveau zéro dans une plaine inconnue sous un ciel sans couleur. Et pourtant quelque chose en lui avait envie de voir la suite. D'essayer. De jouer. De jouir de ce monde.
De recommencer.
— WOUAF.
Unchi aussi, interpréta-t-il.
FIN DU CHAPITRE 1