Chapitre 2 016
Le campement se trouvait sur une hauteur dominant un coude du ruisseau, où de vieilles cendres marquaient un foyer entre les arbres. Della examina le sol avant de poser son sac. Aucune trace récente ne traversait la clairière, et des voyageurs de passage avaient élagué les branches basses.
« C’est ici. »
Black contempla l’eau en contrebas, puis le terrain plat autour du foyer.
« Ça ira. »
Della détacha son sac tandis que Brena inspectait l’autre côté de la clairière. Les membres d’Unbound se dispersaient déjà : Black Fang partit examiner les arbres au-delà du foyer, et Serika se mit à ramasser des branches tombées.
Ayame posa son rouleau de couchage à côté de celui de Della, tout en gardant un œil sur le sentier qui menait à la clairière.
« Y a-t-il un autre chemin qui monte depuis le ruisseau ? »
« Il y a un sentier usé en contrebas. La berge devient plus escarpée un peu plus loin. »
« Alors, il faudra surveiller ce côté-là et le sentier qui traverse les arbres. On peut se relayer. »
« Je prendrai le côté du sentier, et Brena celui de la berge. »
Une fois les tours de garde répartis, Ayame étendit sa couverture à côté de celle de Della et posa son katana dans son fourreau à portée de main. Son regard se posa sur le mince rouleau que Tavi avait déposé de l’autre côté.
« C’est confortable ? »
« C’est léger », répondit Tavi.
« Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. »
« Je préfère ne pas y penser avant d’aller me coucher. »
Ayame sourit et plongea la main dans son anneau de stockage. Une couverture pliée apparut entre ses mains. Elle la tendit à la femme aux taches de rousseur.
« Tu peux l’emprunter pour cette nuit. »
Tavi prit la couverture, mais ses yeux restèrent fixés sur l’anneau d’Ayame, avec une envie immense. Tout ce tissu rangé sur un doigt. Son propre sac débordait de la nourriture et de la literie qu’elle avait transportées depuis Sarthal, et il lui faudrait encore le porter en montée le lendemain.
Elle désirait tant un anneau de poche que ça lui faisait mal. Imaginez parcourir un sentier avec pour seul bagage son bâton, ses provisions bien au sec et en sécurité, sans ces fichues sangles ni ces paquets encombrants. Ayame s’en était servie pour lui prêter une couverture. Pour Tavi, l’anneau lui-même aurait été un trésor.
« Merci. »
« Je t’en prie. »
Tavi étendit la couverture empruntée sur son rouleau tandis que Black inspectait le pourtour de la clairière. Il leva la main, paume ouverte, vers les arbres.
« [Mur de forteresse]. »
Un mur de terre compactée s’éleva là où il pointait, assez haut pour cacher leurs rouleaux de couchage à tout ce qui approcherait par les arbres.
« … Hein ? » Tavi cessa de lisser sa couverture. « Della ? »
Black poursuivit son inspection du pourtour, répétant [Mur de forteresse] à chaque mouvement de la main. Une nouvelle section jaillit du sol, protégeant une plus grande partie de leurs rouleaux derrière une paroi de terre solide.
« Il fait tout le tour ! » s’exclama Brena.
Della en avait oublié le sac à ses pieds. Elle le suivit, bouche bée, tandis qu’il laissait une ouverture pour le sentier et élevait des pans de mur qui se chevauchaient aux angles. Ces sections décalées formaient de petites tours de guet, dotées de marches grossières sur leur face intérieure.
« DELLA !! IL Y A DES TOURS !! » hurla Tavi.
« Je les vois !! »
La stupéfaction lui gonflait la poitrine au point qu’elle en perdait presque la parole. Le rouleau qu’elle avait apporté pour dormir sur un coin de terre se trouvait sous une véritable tour de guet. Pour une nuit dans les bois, il avait bâti une forteresse autour de sa famille.
« Mon seigneur… » Brena promena son regard des marches au casque de Black. « Vous venez de bâtir une forteresse. »
« C’est exact. »
« Nous ne restons qu’une nuit ! » s’exclama Tavi.
« Si mes épouses dorment ici, elles auront au moins des murs autour d’elles. »
Les trois femmes se turent un instant.
« Au moins ? » songea Della. « Une putain de forteresse, c’est le strict minimum ?! »
« … » Della laissa échapper un rire désemparé, sans quitter les murs des yeux. Il avait fait tout ça avant même qu’elles sortent la marmite. Elles étaient venues en pensant devoir monter la garde à tour de rôle dans l’obscurité, et les voilà avec des tours où prendre position.
Brena gravit en hâte les marches les plus proches et passa la main sur la terre solide, tout en haut.
« Della ! D’ici, je vois tout le sentier du bas !! »
Della grimpa à l’autre tour pour vérifier par elle-même. Le sentier boisé s’étendait à ses pieds, avec un mur solide entre elle et quiconque tenterait de le remonter. Elle redescendit, encore incapable de comprendre comment leur campement avait pu se transformer ainsi.
À l’intérieur des murs, Serika empila dans le vieux foyer les brindilles les plus sèches de sa brassée. Black tendit la paume au-dessus.
« [Mains brûlantes]. »
Des flammes jaillirent de ses doigts et prirent dans le petit bois. Il retira la main une fois le feu allumé, et Lucille posa la marmite sur des pierres, au-dessus des bûches enflammées.
« [Rafale]. » Black balaya de la main un rocher plat près du feu et guida les crabes flottants jusque-là dans un léger courant d’air. Lucille s’approcha pour examiner la prise.
« Ça ne va pas être facile, avec ces pinces. »
« Les crabes de rivière ordinaires s’ouvrent par-dessous », dit Brena en la rejoignant. « Ceux-là ont l’air pareils. »
Elle semblait délicieusement normale, jusqu’à ce qu’elle remarque à quel point Black se tenait près d’elle. Elle dut alors prendre un instant pour se rappeler ce qu’elle voulait leur montrer.
Aurora lui tendit un couteau.
« Par-dessous ? »
« Oui. Juste là. »
Avec quelque chose à montrer, Brena retrouva ses moyens. Elle glissa le couteau dans une articulation et expliqua quelles parties garder, tandis qu’Aurora tenait la carapace et l’interrogeait sur la petite poche amère près du centre.
« Si tu la coupes, elle gâche la chair. Les poissonniers la laissent entière quand ils vendent les carapaces pour le bouillon. »
« Et ils font payer plus cher ? »
« Bien sûr. »
« Formidable. Je me sens déjà chez moi. »
Brena gloussa et lui tendit le premier gros morceau de chair blanche.
Della les rejoignit avec les herbes qu’elle avait apportées. Bientôt, l’odeur du beurre et du crabe chaud se répandit au-dessus du feu, et Blossom s’approcha suffisamment pour que Lucille doive protéger les morceaux encore crus de son avant-bras.
« Ce n’est pas encore prêt. »
« Blossom vérifiait seulement. »
« Tu as déjà vérifié deux fois. Ils ne vont pas s’enfuir. »
« Mieux vaut prévenir que guérir !! » bouda Blossom.
Black eut un petit rire et saisit la femme-chien par la taille pour la ramener contre lui. Blossom se blottit aussitôt dans ses bras, les oreilles frôlant sa cuirasse tandis qu’elle levait la tête pour réclamer son attention.
Tavi le regarda l’enlacer.
« Tu voudrais aussi vérifier le crabe ? » demanda Vex.
L’aventurière aux taches de rousseur se tourna vers la sorcière, assise sur un tronc tombé à portée de la chaleur du feu.
« Ça marcherait ? »
Le sourire de Vex s’élargit.
« J’en ai bien peur~ »
Elle désigna le tronc de l’autre côté du feu. Tavi alla s’y asseoir, réussissant à trébucher sur absolument rien en chemin.
Della baissa le visage au-dessus des herbes.