Chapitre 1 989
Quinlan se tourna vers le balcon, toujours en lévitation au-dessus du pont. Marielle aurait presque préféré qu’il ne l’ait pas entendue. La lueur rouge derrière sa visière se posa sur son visage, et ses doigts se crispèrent douloureusement sur la manche d’Andre.
« Répondez donc… ! » lança-t-elle en tapant du pied, mais son éclat n’avait plus rien de sa férocité d’autrefois.
Quinlan sourit sous son casque, et [Synchra] remodela la face avant scellée pour lui donner la même expression. Le métal noir s’étira en arêtes saillantes sur ses joues, tandis qu’un trait cramoisi se dessinait sur sa bouche, s’élargissant en un sourire cruel bordé de dents métalliques pointues.
Chaque parcelle de sa peau était couverte, et pourtant Marielle voyait le plaisir féroce qui illuminait le visage que l’armure lui avait façonné.
Un rire sourd lui parvint à travers le casque. Elle recula, prise d’effroi.
« Pourquoi, demandez-vous ? »
Elle s’était imaginé un riche imbécile, honteux de sa faiblesse sous cette armure, que ses femmes et son équipement avaient porté bien au-delà de ses capacités. Quelqu’un qui avait besoin d’un véritable aventurier pour rester en vie.
L’homme qui la regardait à présent savourait chaque instant de sa peur.
« Parce qu’aucun de vous deux ne le dira à qui que ce soit. »
Marielle cessa de respirer. À côté d’elle, Andre se dégagea de son étreinte pour s’interposer, levant son épée de son bras valide.
« Reste derrière moi. »
Elle agrippa ses vêtements dans son dos et se redressa derrière lui, désespérée à l’idée de le garder près d’elle. Cette épée ne l’avait pas sauvé de l’un des rejetons de la reine. Son bras meurtri pendait, inutile, le long de son flanc, et la terreur engloutit le dernier vestige de son soulagement d’avoir été secourue.
« Nous… nous ne… »
La promesse ne parvenait pas à franchir ses lèvres. Elle les avait menacés de les dénoncer, s’était moquée de leurs niveaux, avait ordonné à son protecteur de rester derrière et de mourir. À présent, ce sourire brûlant était tourné vers elle, et elle ne trouvait pas la moindre raison pour laquelle il la laisserait partir.
Sous le balcon, une araignée hissa son corps par-dessus le bord de la terrasse, derrière Kaelira. Quinlan replia les doigts et referma la roche autour de son avant-corps avant qu’elle ne puisse frapper.
CRAC !
Son abdomen éclata sous la pression, projetant un liquide noir sur la paroi. Sa tête piégée continuait de hurler ; il serra donc encore, assez lentement pour que Marielle entende sa carapace se fendre avant que sa bouche ne s’écrase.
Elle tressaillit contre le dos d’Andre. Quinlan la regardait toujours.
« S’il vous plaît… »
Il l’entendit malgré le combat. La voir se cacher derrière son mari, qu’il aurait pu écraser tout aussi facilement, lui procura une satisfaction cruelle. Elle avait été si prompte à sacrifier la vie d’Aurora pour sauver la sienne, et maintenant, elle le suppliait de faire preuve de bonté.
Quinlan laissa tomber l’araignée mutilée dans la horde, mais Marielle ne trouva pas d’autres mots. Elle ne put que cacher son visage contre l’épaule d’Andre, tremblant trop fort pour lever son Bâton, tandis que l’homme au-dessus d’eux attendait.
« Je vous dois quand même des remerciements », poursuivit Quinlan.
Marielle releva la tête à ces mots, tentant de le comprendre par-dessus le vacarme qui résonnait dans ses oreilles. « Quoi… ? »
« Je pensais qu’en quittant Iskaris, je me sentirais de nouveau comme un pauvre type de niveau un, à côté des combattants d’ici. Une sorte de seconde transmigration. Mais grâce à vous deux, je sais que je ne repars pas de zéro, cette fois. »
« Iskaris ? » répéta Andre.
La prise de Marielle se resserra. « Ce continent ? Vous prétendez venir du continent perdu ?! »
Sur la paroi droite de la caverne, la reine arracha un rejeton mort à sa patte avant et le lança vers Black Fang, au pied du pont. L’Assassine se glissa sous le corps qui roulait vers elle.
Kitsara surgit sur le bras droit de la terrasse, tout juste arrivée des marches du balcon. Ses cheveux blancs et ses queues se noyèrent dans les ténèbres démoniaques tandis que la Renarde rejoignait Ayame sous la reine.
« [Domaine du renard démoniaque]. »
Des silhouettes de renardes se répandirent sur les toiles encore intactes, leur poids tendant les fils sous les pattes de la reine.
« De fausses chairs… » Les crocs de la reine claquèrent tandis que la toile tremblait sous les copies. « Je vous sens ramper. Toutes autant que vous êtes. »
« Alors compte-les vite, ma belle. »
La voix plus grave de Kitsara venait de sous la reine. Une autre copie parla depuis son dos.
« Prends ton temps. »
D’un balayage, la patte de la reine pulvérisa la copie la plus proche, qui se changea en ténèbres. Lorsque la silhouette se reformait sur son membre, la reine la broya contre la paroi de la caverne, creusant une longue entaille dans la roche, tandis qu’une autre copie atterrissait près de ses yeux.
« Dégage… ! »
« Mais tu voulais nous manger. Les renardes sont trop dures à digérer ? Je ne suis pas invitée à m’amuser, moi ? »
La dague de la copie racla les plaques au-dessus d’un œil sans les percer. La reine tourna brusquement la tête et l’écrasa entre son visage et la paroi, puis abattit sa patte avant vers la véritable Renarde, sur la terrasse.
« Kitsara, arrête de jouer. » Ayame lui attrapa le bras et la tira hors de portée.
« Oups. Je maîtrisais la situation. »
Le crochet fracassa la terrasse à l’endroit où se tenait Kitsara. Le bord extérieur s’effondra sous leurs pieds, et Quinlan fit jaillir un contrefort de la paroi pour retenir la dalle avant qu’elle n’entraîne les deux femmes dans la horde.
« Petits morceaux de viande ! » hurla la reine en traînant son crochet sur les dalles brisées vers elles.
Une copie attrapa le bord de sa paupière pendant qu’elle tendait la patte et enfonça sa dague sous la plaque, par le côté. Du sang jaillit sur sa main, et le cri de la reine fit tomber la poussière du plafond.
« Je l’ai trouvée », décréta Kitsara à côté d’Ayame, tandis que ses nouvelles copies grimpaient vers la blessure.
Se débarrassant des copies d’un mouvement, la reine se jeta de la paroi droite vers Quinlan, au-dessus du vide. À son ordre, un pilier jaillit du sol de la caverne pour rencontrer son abdomen en pleine chute.
CRAAAC !
Le pilier se brisa sous son poids. Quinlan se retrouva face à ses crocs béants dans une pluie de pierres. Une rafale de vent le propulsa hors de sa gueule, mais son crochet lui accrocha l’avant-bras levé avant qu’il ne puisse sortir de sa portée.
La douleur lui traversa le bras tandis que le coup le projetait de côté, le crochet creusant une rainure dans le blindage noir de Synchra.
« Tu es coriace », marmonna-t-il.
Quinlan emprisonna son membre tendu dans un poing de roche qui se dressa, puis fit jaillir un second pilier contre son ventre exposé. Cette fois, sa carapace se fissura et laissa couler un liquide sombre. Il la plaqua contre une large corniche, au-dessus des entrées des tunnels inférieurs.
La reine s’agrippait à une corniche située juste en face du balcon, de l’autre côté de la caverne. Quinlan s’envola à sa poursuite, laissant sa famille continuer le combat sur la terrasse derrière lui.
« En haut ! L-les enfants, en haut ! »
Les toiles intactes au-dessus d’eux s’affaissèrent tandis que la couvée de la reine s’y précipitait. Les araignées tombèrent sur Quinlan en une masse frémissante, leurs corps obscurcissant le plafond de la caverne.
Quinlan fit jaillir vers le haut des colonnes d’eau qui s’entrecroisaient pour engloutir les rangées en chute libre. En répandant le courant sur les toiles, il balaya encore plus de créatures et arracha les fils avec leurs occupantes.
Des cris stridents résonnèrent dans la cavité. Quinlan vit les membres emmêlés griffer l’eau, puis entreprit de geler les colonnes de l’extérieur vers l’intérieur.
Lorsqu’une araignée parvint à faire passer sa tête hurlante à travers la surface qui durcissait, Quinlan orienta la colonne qui la retenait vers la reine et la projeta dans les airs.
La patte avant encore valide de la reine pulvérisa le projectile avant qu’il n’atteigne son visage. Le suivant traversa les éclaboussures et elle l’attrapa entre ses crocs, broyant le corps gelé en morceaux.
« Descends ! » hurla-t-elle sous la pluie de glace. « Viens ici ! »
En lançant un autre projectile droit vers ses yeux, Quinlan l’obligea à lever sa patte avant pour le repousser, ouvrant un passage au corps gelé qu’il fit décrire une courbe sous son membre, jusque dans sa gueule.
Le choc brisa un croc à la racine. Son cri projeta du sang et des morceaux de son propre enfant sur la corniche, tandis que Quinlan lançait le reste des projectiles contre la couvée qui grimpait de part et d’autre d’elle.
Les corps gelés explosèrent contre les parois, déchiquetant la horde compacte à coups d’éclats de glace et de carapace.
À travers les débris, la reine se rua de nouveau sur lui. Quinlan déchaîna la foudre dans sa gueule brisée et maintint le courant jusqu’à ce que ses pattes convulsent contre la corniche. Mais son crochet continuait de le chercher malgré la douleur.
Voilà donc le plaisir qui lui avait manqué, pendant qu’il lisait des notifications et attendait que des étrangers décident s’il était assez qualifié pour désherber leurs foutus jardins.
Quinlan s’écarta du crochet d’une nouvelle bourrasque. Son avant-bras le faisait encore souffrir du coup précédent, et il éclata de rire tandis que la reine se redressait, la salive brûlante coulant entre ses crocs.
« Tu es prête à devenir une gentille fille, maintenant ? »
« Je ne serai pas… ton animal ! »
Son crochet fondit vers le visage de Quinlan, qui referma la pierre de la corniche autour de lui. Tandis qu’elle se débattait pour se libérer, il inonda la roche de magma, remplissant les interstices autour de sa patte avant jusqu’à ce que la roche en fusion déborde entre ses plaques.
SKRIIIIIAAAAA !
En se dégageant, la reine arracha des fragments incandescents qui restèrent collés à son membre. Avant qu’elle ne puisse les secouer, une rafale de Quinlan enfonça le magma dans l’articulation, fendant la carapace jusqu’à ce que la chair cuite bombe à travers la fissure.
« Ça… fait mal ! »
À chaque coup de sa patte contre la corniche, du magma et des lambeaux de sa propre chair s’arrachaient. Pour chaque masse qu’elle délogeait, Quinlan projetait un nouveau jet de roche en fusion dans l’articulation à vif, jusqu’à ce qu’elle ramène son membre contre sa poitrine pour le protéger.
« Oh… Il faut aussi que je t’apprenne à donner la patte ? »
Les yeux de la reine se tournèrent vers le balcon derrière lui. Prenant appui contre la paroi avec ses pattes encore valides, elle cracha une large nappe de venin en direction des captifs secourus.
« [Voile des songes] ! » Aurora planta son Bâton, renforçant la barrière au-dessus du balcon.
Quinlan balaya la trajectoire du venin d’un mur d’eau. Le bord inférieur échappa à son courant et frappa la terrasse, dévorant son rebord dans une cascade bouillonnante qui fit bondir Iris en arrière, près de Kaelira.
De l’autre côté de la cavité, la reine se rua à travers les éclaboussures sur Quinlan et tendit sa patte avant brûlée vers sa visière. Il bloqua le crochet avec une dalle de roche, mais elle y engagea tout son poids, le forçant à reculer dans les airs tandis que le sang coulait de l’articulation fendue.
Marielle le regarda, puis tourna les yeux vers Aurora, dont le bouclier sifflait sous le venin. Au fond du balcon, Seraphiel venait de finir de soigner le dernier captif. Elle se releva.
« [Arsenal divin]. »
Un arc de lumière se forma entre les mains de l’elfe. Par une ouverture qu’Aurora ménagé au-dessus de la barrière, Sera décocha une flèche sur une araignée qui descendait vers l’abri et la fit tomber de sa toile.
Marielle se plaça derrière Sera, inspira pour lancer une incantation, leva son Bâton et en pointa l’extrémité vers le dos de l’elfe.
« Black ! Laissez-nous vivre, ou votre soigneuse est morte ! »