Chapitre 1 944
Quinlan étudia l’eau autour de lui.
Ils venaient de convenir que Thalorind pouvait abriter des monstres bien au-delà de leurs forces. Il était ravi d’avoir un océan à sa disposition, mais voulait savoir ce qu’il renfermait avant d’emmener ses épouses plus loin au large.
Les pieds dans le sable, il fit courir sa magie de la terre le long des fonds marins. Le rivage se prolongeait sous les vagues, en pente jusqu’à une corniche brisée. Il en suivit le relief, toujours plus bas, jusque dans la roche.
Des cavités se dessinèrent dans son esprit, puis des crêtes, et enfin la profonde entaille où s’achevait la corniche. Il avait déjà utilisé ce sens pour repérer des empreintes dans la montagne des Nains. Cette fois, il cherchait les endroits où une créature pouvait se cacher.
« Quin ? » l’appela Sera depuis la plage.
« Une seconde. Je vérifie les alentours. »
Quinlan repoussa la mer loin de la plage grâce à sa magie de l’eau. Le reflux découvrit une portion toujours plus vaste des fonds marins, avant de s’amonceler au-dessus de la corniche. Il retint alors l’eau en une immense paroi courbe.
Devant lui, le sable mouillé s’étendait, entaillé par les crêtes qu’il avait repérées grâce à sa magie de la terre. Plus loin, des poissons filaient dans l’eau suspendue, bien au-dessus de l’ancienne surface de la mer.
« C’est quoi, ce bordel ?! » Maelstrom recula en trébuchant depuis la laisse de mer. « Ça arrive vers nous ?! »
« Je la retiens », assura Quinlan aux spectateurs en examinant les rochers découverts. « J’aimerais voir ce qui se cache là-bas. »
Puis il marmonna à mi-voix : « J’ai vu assez de films de requins flippants pour savoir que la prudence est ma meilleure alliée… »
Sa magie de la terre avait repéré des cavités sous ces rochers. Quinlan préleva de minces filets d’eau dans la paroi et les envoya dans chaque ouverture, en chassant le limon tout en cherchant ce qui résistait au courant.
Il pouvait aussi examiner l’eau elle-même. En faisant circuler des courants dans la masse suspendue, il sentait les poissons lutter contre sa magie tandis qu’ils nageaient, chacun de leurs corps déplaçant l’eau qu’il maîtrisait.
« Il fouille sous les rochers… » murmura Jallen en regardant un filet d’eau jaillir d’un trou dans les fonds marins. Elle leva de nouveau les yeux vers la paroi gigantesque. « Tout en retenant tout ça ? »
Quinlan sourit en inspectant la dernière cavité. Sa famille aurait une étendue de sable et des poissons inoffensifs sous les pieds. Les créatures qui voudraient les dévorer devraient venir de plus loin au large.
Satisfait, il entreprit d’abaisser la paroi.
Les spectateurs se préparèrent à l’impact.
« Ah… »
Quinlan fit descendre l’eau avec douceur, l’étalant sur les fonds marins découverts jusqu’à ce que la mer regagne le rivage. Jallen sentit une vaguelette lui caresser les orteils, puis se tourna vers l’homme qui venait de remettre l’océan en place sans l’éclabousser.
Il maintint un mince rideau d’eau autour de la zone qu’il avait dégagée. La barrière courait d’un bout à l’autre de la plage, délimitant la zone de baignade, et s’étendait de la surface jusqu’aux fonds marins.
Plus loin, au-delà de la corniche, il forma un second rideau d’eau maîtrisée, plus large. Toute créature qui s’approcherait devrait franchir cette limite extérieure, traverser la distance qui les en séparait, puis percer la première pour atteindre sa famille.
Les deux rideaux étaient immergés et composés de la même eau de mer que tout ce qui les entourait. Les spectateurs voyaient des vagues ordinaires rouler vers la plage, mais Quinlan sentirait quiconque se frayait un chemin dans l’eau qu’il maîtrisait.
Un poisson franchit le rideau extérieur, tirant sur sa magie. Grâce à l’eau qu’il déplaçait, Quinlan en perçut la taille et la direction. Il le sentit de nouveau lorsqu’il traversa le rideau intérieur, plus près du rivage.
Quinlan sourit. Voilà.
Puis une masse bien plus imposante s’appuya contre la face extérieure de sa barrière. Quinlan suivit son mouvement grâce à sa magie : elle fit demi-tour et repartit vers les eaux profondes.
« Qu’est-ce que tu sens ? » demanda Ayame, qui l’observait à présent.
« Quelque chose de gros vient de frôler l’eau que je retiens là-bas. Sans doute un monstre marin. » Il jeta un coup d’œil vers les remous lointains. « Il s’éloigne de nous. »
Il laissa une courbe d’écume blanche au-dessus du rideau intérieur, juste à l’intérieur de la corniche, pour indiquer jusqu’où ils pouvaient aller. Sous l’eau dégagée, il prépara de puissants courants dirigés vers la plage, prêts à ramener sa famille sur le rivage au moindre signe de danger.
« C’est loin du rivage et j’ai pris mes précautions. Je saurai si quelque chose tente de s’approcher. »
Ce filet lui donnerait le temps de réagir. Il comptait en profiter pour mettre ses femmes à l’abri avant de découvrir la force de leur visiteur.
Même invisible, un monstre déplacerait l’eau, et même s’il allait vite, il devrait franchir la distance entre ses deux barrières. Quinlan était convaincu qu’il sentirait l’un comme l’autre arriver.
Une fois le filet en place, il pataugea jusqu’à Black Fang, qui venait de puiser une autre poignée d’eau de mer et la regardait s’écouler entre ses doigts.
Elle avait tenté de fuir Iskaris plus de cent mille fois. À présent, l’océan s’ouvrait devant elle, et elle se tenait dans les hauts-fonds, essayant de comprendre qu’elle pouvait vraiment s’y aventurer.
Quinlan voulait l’emmener bien plus loin.
« Tu viens avec moi, Black Fang ? » lui demanda-t-il avec un sourire, en lui tendant le bras. « Profitons-en ensemble. »
« … » Black Fang renversa la tête en arrière pour le regarder. L’émerveillement dans ses yeux faillit faire manquer un battement au cœur de Quinlan. *Vraiment, quelle femme…* songea-t-il une fois encore. Puis il se réjouit en silence. *Bon sang, impossible de ne pas être complètement gaga d’elle.*
Après une seconde qui lui parut durer une minute, à plonger son regard dans les yeux profonds de Quinlan, Black Fang saisit la main qu’il lui tendait.
Ses doigts se resserrèrent autour des siens tandis qu’ils dépassaient la limite qui l’avait arrêtée pendant des siècles.
Quinlan continua d’avancer jusqu’à ce que l’eau leur arrive à la taille. Derrière eux, Ayame appelait sa sœur, mais Black Fang semblait avoir oublié l’existence de la plage.
Elle regardait au-delà des vagues, vers un horizon qu’elle pouvait enfin atteindre. La soie noire flottait autour de ses hanches tandis qu’elle avançait, impatiente de sentir l’eau lui résister.
« Plus loin. »
Quinlan rit et se laissa entraîner. Il l’avait emmenée ici pour qu’elle s’amuse, et la voir tenter de le tirer dans l’océan suffisait déjà à illuminer sa journée.
« Grande sœur ! Attends-moi !! »
Ayame les rejoignit en pataugeant, sa jupe de mariée relevée à deux mains. Elle dépassa l’ancienne limite avant de penser à baisser les yeux, puis adressa un grand sourire aux autres.
« Les filles, venez ! Il faut que vous essayiez ! »
Ses épouses ne se firent pas prier.
« Blossom n’est pas à l’aise dans l’eau !! » s’écria Blossom, la queue toute molle.
« Les renardes sont vraiment les meilleures ! Cette impératrice gracieuse n’a absolument aucun mal à se mouiller ! » fanfaronna Kitsara en courant vers son mari.
« Ngg !! » Blossom se prépara à son tour après avoir échangé un regard avec son Maître. « Maître ! » Son simple sourire et son regard assuré suffirent à la faire bondir dans ses bras.
Bientôt, elles se pressèrent toutes autour de lui dans l’eau, riant tandis que leurs jupes flottaient autour de leurs jambes et se rattrapant les unes les autres quand une vague menaçait de les renverser.
Quinlan avait épousé certaines des femmes les plus dangereuses du continent et, à cet instant, elles se disputaient pour savoir si elles devaient enlever leurs robes. Plusieurs semblaient prêtes à se mettre à nager avec.
Il les aimait putain de fort, ces femmes.
« J’ai une meilleure idée », annonça-t-il avant de crier vers la plage : « Rosie ! Tu peux nous faire pousser quelques planches ? Longues et plates, avec le nez relevé ? »
« Facile !! »