Chapitre 460
Le regard d’Azriel se tourna inévitablement vers Pierre.
« Tss. Le seul moment où il ne devrait pas garder son calme, et il le garde… »
N’ayant plus d’autre choix, Azriel reporta toute son attention sur Pierre.
« Tu dois te sentir plus puissant que jamais, maintenant que tu as réussi à créer un Contrat de mana. »
« Quoi ? Un Contrat de mana ? » Corven, pris totalement au dépourvu, tourna brusquement la tête vers Pierre. Azriel saisit l’occasion. Dès que l’attention de Corven s’était détournée, son emprise s’était relâchée ; Azriel se dégagea d’un coup et, dans le même mouvement, repoussa Pierre d’un pas. Corven se retourna vers lui, les mâchoires serrées, mais Azriel avait déjà adressé à Pierre un sourire arrogant et provocateur.
« À en juger par la réaction de Corven, ce n’est clairement pas lui qui t’a appris à t’y prendre. Ce qui veut dire que tu as réussi grâce à un pur coup de chance, à l’instinct et, j’imagine, au fait que ton trouble dissociatif t’a bien aidé à remplir l’une des conditions. »
L’unique œil de Pierre s’écarquilla lentement, tandis que la colère montait visiblement en lui à mesure qu’il comprenait la véritable portée de l’insulte.
« Ah, mais il faut rendre à César ce qui lui appartient, Pierre. »
Azriel frappa dans ses mains, comme s’il était sincèrement impressionné.
« Même une version inférieure reste une version. »
Le visage de Pierre se décomposa, comme s’il venait de recevoir un coup. Lorsqu’il retrouva enfin la parole, sa voix tremblait de stupeur.
« Tu… tu sais ? »
Azriel ricana. « Savoir ? » Son regard glissa au-delà d’eux deux et se posa sur la Peste. « Qu’est-ce qui ne va pas chez vous tous ? » lança-t-il en s’adressant à eux collectivement.
« Tu ne leur as pas raconté comment je t’ai volé ce poison ? » Il fixa Corven. « Ni comment je te l’ai ensuite fait avaler de force ? »
Il se tourna ensuite vers Pierre.
« Ni comment j’ai détruit le sceau qui te rendait invincible ? »
Le sourire d’Azriel s’effaça peu à peu.
« Ne vous ai-je pas tous épargnés ? En ne vous tuant pas sur-le-champ. En vous laissant sauver le peu de dignité qu’il vous restait. En ne m’en prenant plus jamais à vous depuis. »
Sa voix s’éleva peu à peu, la colère imprégnant chacun des mots qui suivirent.
Azriel passa une main dans ses cheveux emmêlés pour les rejeter en arrière, puis les dévisagea tour à tour. Sa voix se fit basse, froide et sombre ; ses lèvres bougeaient à peine, donnant à toute la scène une aura sinistre et troublante.
« Je suis le premier humain à être entré dans cette forêt et à en être ressorti vivant. C’est moi qui ai enfoncé une dague en plein dans le Noyau de mana de dame Mio, la tuant sur le coup, et qui ai réduit toute cette forêt en ruines, alors que cette foutue Souveraine était avec elle ! C’est moi que deux frères sociopathes traquent, et pourtant je n’en ai absolument rien à foutre d’eux ! C’est moi qui me suis battu contre ce loup putassier, comme tu l’as si joliment appelé, et aussi contre le métamorphe qui était prisonnier de cet endroit depuis le début ! C’est moi qui leur ai tous survécu ! C’est moi qui t’ai tranché les mains et t’ai laissé fuir ce Grand Maître, et c’est aussi moi qui ai extrait le Noyau de mana de son cadavre empoisonné ! Je vous ai épargnés en vous laissant fuir ce village pendant que je le rasais avec Corven, ici présent ! Je vous ai épargnés en ne m’en prenant jamais à vos vies, même après que vous avez fait du mal à ma propre sœur ! C’est moi qui viens d’offrir la victoire aux révolutionnaires ! Corven ! Il te suffisait d’attendre un jour de plus pour pouvoir quitter cet endroit, et te voilà pourtant revenu à la charge contre moi ! »
« Qu’est-ce que… »
« C’est moi qui viens de tuer des dizaines de Maîtres et de faire tomber à moi seul toute la puissance militaire de ce royaume ! »
« Est-ce que je joue encore la comédie ? »
« C’est moi qui viens de tuer l’héritier, le prince de ce royaume ! »
« Non… j’ai l’impression que… mon ego a été blessé. »
« C’est moi qui ai tué une foutue enfant, la clé même de votre invincibilité, et la princesse de ce royaume ! »
« Je n’aime pas ça… Je déteste ça… Je devrais arrêter de parler… C’est une part de moi que je croyais avoir enterrée depuis une éternité… Ce sale arrogant que j’étais autrefois… »
« C’est moi qui vous ai servi tout ce royaume sur un plateau d’argent, et vous voilà tous à cracher sur ma bonté, comme si vous n’aspiriez qu’à mourir ! »
Azriel fit un pas en avant. Du sang lui coulait lentement des commissures des lèvres et des yeux, mais cela ne le rendait pas moins imposant. Au contraire, il n’en devenait que plus troublant, plus véritablement terrifiant.
« Je me suis mesuré à l’Esprit divin le plus puissant qui soit. J’ai affronté les dieux eux-mêmes. Et j’ai fait face à des hommes et des femmes bien plus dangereux, bien plus brillants, bien plus forts, bien plus rapides et supérieurs en tout point à des moins que rien comme vous ! »
« … »
« … »
Le silence tomba dès qu’Azriel se tut, enfin à bout de souffle. Il porta une main à sa bouche et essuya le sang qui s’y était accumulé, puis la garda plaquée contre ses lèvres en lançant un regard noir à Pierre. Celui-ci tressaillit aussitôt et recula en titubant, confronté au poids écrasant des yeux cramoisis d’Azriel, avant de s’effondrer complètement au sol.
On aurait dit que Pierre avait été le seul à entrevoir quelque chose qui avait échappé aux autres. Son visage se vida de toute couleur et une sueur froide perla sur sa peau.
Celestina et Yelena le fixaient, bouche bée, tandis que Lumine, incapable de faire quoi que ce soit d’autre à cet instant, ne pouvait que regarder la scène, les yeux écarquillés d’horreur.
« Chaque… » Sa respiration se bloqua, brisant le fil de ses paroles. « Chaque fois… j’ai gagné. C’est… moi qui… à chaque fois… survis… pendant que les autres… meurent. Moi seul… vis… à chaque fois… même si je ne… veux pas… que ça se termine ainsi… »
Son regard passa de Pierre à Corven, puis à la Peste, qui paraissait aussi horrifiée que stupéfaite malgré son Masque.
« Que vous ayez tous les deux des affinités spatiales… que vous possédiez quelque chose… de semblable… ça n’a aucune importance. »
Il finit par baisser la main.
« Je gagne. Et je… continuerai de gagner. Et je le promets… à la fin de ce scénario… les dieux eux-mêmes comprendront… »
Puis il leur adressa un dernier avertissement.
« Partez… ou mourez… »
Corven laissa le silence glacial s’étirer quelques secondes, puis finit par parler d’un ton dépourvu de la moindre légèreté, empreint d’un sérieux absolu.
« Que tu dises la vérité ou non, tu es loin d’être en état de nous tuer. »
Ce ne fut qu’en entendant ces mots qu’Azriel laissa échapper un rire rauque, avant de cracher encore du sang.
« Je… Je n’ai jamais dit… que c’était moi… qui vous tuerais. »
Les sourcils de Corven se froncèrent davantage, jusqu’à ce que son corps entier se raidisse de surprise en entendant une voix froide, juste derrière eux trois.
« Maître Corven. »
« … ! »
Ils se retournèrent tous d’un même mouvement. Le Prince du Crépuscule se dressait là, dominant le groupe.
« Prince Lioren… ! »