« Est-ce donc ce que nous sommes devenus ? » Une voix douce et douloureuse fit gémir Jon. Il tourna la tête vers les étagères.
Là, feuilletant le livre aux couleurs vives, se trouvait lui-même, à l'époque où il avait encore des cheveux. Ce lui-même affichait ce sourire doux et amer qui l'avait toujours caractérisé. Cela exaspérait Jon au plus haut point.
Encore ça ? Ses hallucinations empiraient. Tout ne faisait qu'empirer depuis que Caïn lui avait donné ces Obsidiennes qui enfermaient les âmes de leurs victimes dans leurs mondes intérieurs de damnation.
« Regarde ce que nous avons perdu. Tout ça pour une fille morte depuis longtemps et qui n'a jamais éprouvé la moindre affection pour nous. N'est-ce pas la vérité, mon moi plus âgé ? » Le jeune Jon le fixait avec insistance.
« Adonis, Godfrey, Adonis, Dieu… » Jon commença à réciter des noms dans son esprit.
« Nous aurions dû lâcher prise quand nous en avions encore l'occasion. Si j'avais su que mon chemin mènerait ici, je ne l'aurais jamais emprunté et je ne t'aurais jamais fait subir cela. Nous nous sommes battus contre des Fanatiques, et maintenant, nous dirigeons une bande de meurtriers, enlevant adultes comme enfants. Autrefois, nous arrêtions des groupes comme ceux-là. Autrefois, nous… ! »
« Tais-toi ! » Jon saisit le bureau comme s'il ne pesait rien et le projeta contre les étagères. Il traversa son jeune moi et fracassa les rayonnages. Les livres s'éparpillèrent dans la salle de classe, certains entrouverts, d'autres encore fermés.
« C'est la faute de Godfrey », murmura-t-il, sans réaliser qu'il parlait à voix haute. Les Croisés près de la porte se regardèrent. Sa crise avait commencé… une fois de plus.
Le jeune Jon ricana, s'accroupit et commença à ramasser les livres. « Nous savons tous les deux que c'est notre faute. Godfrey ne contrôle pas nos émotions. C'est nous. Nous sommes allés trop loin, n'est-ce pas ? C'est pour ça que je suis là et que tu es devenu fou. »
Jon se mit à donner des coups de pied dans les livres et à les déchirer. Il comprit qu'il était allé trop loin. Il n'y avait plus de retour en arrière possible, la ligne avait été franchie.
C'était horrible, il avait pleuré, il détestait sa réaction précédente. Peut-être que s'il avait été plus doux, Isolde ne se serait pas éloignée, peut-être, peut-être…
Quoi qu'il en soit, il assumerait ce qu'il était devenu, il l'accepterait. Oui, il était l'homme qu'une version plus jeune de lui-même avait autrefois détesté.
Oui, la jalousie l'avait précipité dans le vide, mais à quoi bon s'en morfondre maintenant ?
« Je suis damné », murmura une partie de lui. « Non. Je suis libéré ! » hurla-t-il. N'était-ce pas vrai ? N'était-il pas condamné à vivre en tant que Présage Funeste, tourmenté par sa propre chair et sa monstruosité après la mort ?
Alors pourquoi ne pas entraîner Adonis et Godfrey avec lui ? Avec tout ce qu'ils avaient fait tous les trois, ils finiraient tous avec le même destin.
Ça ne servait à rien de les laisser partir.
Il était une déception pour ses parents. Jon aurait souhaité qu'ils ne l'aient jamais mis au monde, et cela… l'avait poussé à les tuer. Toute sa famille.
« Jon ! » Le cri aigu de sa mère résonna une fois de plus à ses oreilles. Aussi fort qu'à l'époque. Avait-il vraiment assassiné sa famille à cause de sa souffrance ?
Non, ce n'était pas la seule raison. Il voulait aussi éliminer une faiblesse. Il valait mieux qu'ils meurent de sa main plutôt que de celle de Snow. Ainsi, Snow ne pourrait jamais se venger.
C'était mieux ainsi, se disait-il, mais cet acte avait peut-être déclenché définitivement son instabilité mentale.
Jon craqua, fixant les Croisés. « Qu'est-ce que vous regardez ?! Trouvez-le !! » Les veines saillaient le long de sa gorge, sa voix était dure et glaciale.
***
Percival, assis dans la petite salle de réunion circulaire à Pathan, observait Godfrey, la mâchoire serrée. Il n'aurait jamais cru que Godfrey serait un jour si gravement blessé qu'il perdrait un membre et un œil.
« Je serai bientôt en route pour le Paradis. Ils seront restaurés », dit Godfrey avec un regard entendu. « Il n'y a aucune raison de s'inquiéter autant. »
Percival le fixa intensément. « Je vais réussir l'épreuve. »
« Percival… »
« J'ai vu où se déroulera mon épreuve. J'ai aussi entendu dire qu'on pouvait emmener une équipe. Laisse-nous affronter mon épreuve. Moi, toi, Lucy, Isolde, Isaac. On pourrait même prendre ton père, Arthur, les Anciens du Paradis. Tu… tu n'es pas obligé de choisir la pire issue », dit Percival, la voix de plus en plus agitée.
Godfrey soupira. « Où est-ce ? »
« Le Triangle des Bermudes. »
« C'est l'océan. Ton épreuve pourrait se dérouler dans l'eau, là où la plupart d'entre nous sommes bien plus faibles. Ça pourrait être pire, ça pourrait être sous-marin. Et… ! »
Godfrey éleva la voix alors que Percival s'apprêtait à l'interrompre.
« … Et… » insista-t-il. « Même si tu avais un moyen de nous faire respirer sous l'eau, mes invocations sont des chevaliers. Celles d'Isolde sont des dragons. Isaac a une araignée. Lucy a un grand félin et une elfe chimérique. Tous ceux que tu as mentionnés ne seront que des victimes face à un Monarque des mers. Je ne te conseillerai pas non plus d'y aller seul. Ces épreuves tueront ceux qui tenteront de les réussir. Ma méthode est meilleure, je profite de la mort pour mettre fin à cette Ruine. »
Percival renifla tout au long de son explication. « Tu veux te sacrifier, en plaçant ton espoir dans un caprice. Toi, avec toutes ces visions du futur, tu ne seras jamais capable de déterminer réellement ce qu'il en découlera. Je ne soutiens pas cette idée. Comment Isolde n'a-t-elle pas réussi à te dissuader de cette folie ?! »
« Ce n'est pas de la folie… »
« Tu marches droit dans la gueule de la mort. Quoi qu'il arrive là-bas, ce n'est pas toi qui en sortiras. Ce n'est… ce n'est pas mon ami. » Percival observa son visage, consterné de voir que la lueur dans l'unique œil de Godfrey restait inchangée.
« C'est mieux que si toi et les autres vous vous sacrifiiez parce que j'ai peur. »
Une lueur féroce jaillit des yeux de Percival. Il bondit sur ses pieds, le fusillant du regard. « Godfrey ! Essaies-tu d'être déraisonnable juste pour le plaisir ?! »
Godfrey aurait menti s'il avait dit que l'éclat de Percival ne l'avait pas choqué. Percival n'était pas ce genre de personne. Pour le faire réagir ainsi… il fallait que ce soit à propos d'un choix aussi grave.
Lui-même réagirait ainsi, peut-être même pire, si ces mots venaient des lèvres de Percival. Surtout quand il pensait qu'il existait une meilleure solution. Mais maintenant, il devait convaincre Percival correctement pour s'assurer que l'homme aux cheveux bleus ne se précipiterait pas pour affronter l'épreuve du Triangle des Bermudes.
« Nous avons un plan de secours. Un plan élaboré pour me restaurer après l'épreuve, et je suis certain qu'il fonctionnerait. »
Percival haussa un sourcil.
« C'est moi qui en déciderai. Quel est ce plan ? »
Godfrey était décontenancé. Il avait l'impression de devoir se justifier devant son grand frère.