Au manoir des Pendragon, Isolde vit quelques soldats éparpillés ici et là, pour la plupart de rang Seigneur et Roi, et parmi eux, elle en reconnut un au premier coup d'œil.
Il se tenait juste devant la porte du manoir, les mains jointes dans le dos.
Vêtu de sa tenue d'agent, Jon dégageait une aura tranchante. Il attendit qu'Isolde s'approche avec Isaac et Lucy.
« Où sont-ils ? » demanda Jon en penchant la tête.
« Qui ça ? » Isaac haussa un sourcil.
Jon esquissa un sourire doux. « Héberger des Vagabonds qui ont fauché de nombreuses vies et causé des ravages dans les infrastructures ne finira pas bien. »
« Vous me menacez sans la moindre preuve ? » Isolde inclina la tête.
« Nous avons suivi leur signature de mana jusqu'ici ! » rétorqua Jon.
« Et alors ? » Isolde fronça les sourcils et entra dans la maison, où elle vit une femme aux cheveux rouge ardent, vêtue d'un manteau bleu, assise face à sa mère.
Leurs regards se croisèrent. Ce n'était nulle autre que l'une des meilleures agentes des Autorités dans cette région : l'invocatrice du phénix !
La rumeur disait qu'elle avait un portail entier pour elle seule, car la chaleur de son phénix rendait toute vie impossible. Le simple fait de survoler des villes pouvait provoquer une catastrophe, raison pour laquelle le gouvernement envoyait rarement des invocateurs de son calibre pour des affaires terrestres.
« Les Autorités ont envoyé quelqu'un comme elle, hein ? Ils sont vraiment désespérés de mettre la main sur Godfrey. Ils n'auraient pas déployé une telle force s'il ne s'agissait que de Percival », murmura Lucy alors qu'elles traversaient le salon.
« D'où viens-tu, chérie ? » demanda Christine en saisissant une tasse de café sur la table pour en prendre une gorgée.
« Isaac avait un match. Je suis allée le voir », répondit-elle avant de quitter la pièce.
« Je pouvais sentir l'aura d'Isolde. Elle grandira pour devenir un pilier de l'humanité, tout comme ses parents », déclara Amber d'un ton posé.
Christine sourit. « Elle le sera. »
« Je vais ignorer le fait que nous avons traqué des Vagabonds jusqu'à ce lieu prestigieux. Je rapporterai à mes supérieurs qu'il y a eu une erreur. Je crois que notre cible essayait d'incriminer les Pendragon en utilisant son passé avec votre fille », dit Amber en se levant.
Christine se contenta de sourire. « Allez-vous-en, alors. La prochaine fois que vous prévoyez de faire irruption dans nos locaux... assurez-vous de nous prévenir à l'avance, ou vous pourriez y laisser votre tête. Je dis cela pour votre bien, car... »
Christine soupira alors qu'une pression soudaine s'abattit sur tous les occupants du donjon.
Les yeux d'Amber s'écarquillèrent, son souffle se coupa. Elle pouvait le sentir : c'était le regard de l'invocation d'Arthur Pendragon. Elle pouvait sentir les yeux des quatorze têtes de dragon braqués sur elle, comme si ce monstre colossal se tenait juste derrière elle.
« ...Mon mari n'aime pas que l'on envahisse sa famille. Pas même les Autorités, Surintendante Amber. »
Amber resta silencieuse un instant avant de sortir.
« L'avez-vous trouvé ? » demanda doucement Jon en voyant Amber sortir en trombe de la maison, suivie de l'agent Bram qui attendait devant le salon.
Amber le foudroya du regard du coin de l'œil, le faisant taire. Il avait l'audace de lui parler parce qu'ils étaient parents, mais son expression était le signe clair qu'ils avaient échoué à capturer Godfrey.
Jon avait envie de frapper un mur. Il se souvenait de chaque fois où Godfrey l'avait humilié en combat. C'était si satisfaisant quand Godfrey était rejeté par la société, mais pourquoi était-il impossible à attraper ?!
***
À la nuit tombée, deux jeunes hommes marchaient à l'autre bout du pont de Brooklyn, en direction de Brooklyn. L'un portait un sweat à capuche gris avec un masque doré, tandis que l'autre portait simplement une capuche pour se couvrir la tête et un masque facial.
Ils avaient cependant conservé les pantalons de Dragon Officer et les bottes robustes. Après qu'Isolde les eut téléportés hors du donjon, ils s'étaient rapidement dirigés vers Brooklyn.
Brooklyn avait changé à jamais après l'apocalypse, cent ans plus tôt.
Ce n'était pas comme le nouveau Manhattan. C'était la ville des Freelancers.
Après que six portails rouges se furent ouverts simultanément en un siècle rien qu'à Brooklyn, les gens avaient naturellement fui. De plus, c'était un véritable aimant à donjons ; on y trouvait plus de portails bleus que dans deux grandes villes réunies.
« On va vraiment entrer dans Brooklyn ? Il y a plein de chasseurs de primes prêts à nous sauter dessus. Surtout toi, s'ils découvrent ton identité », dit Percival en observant la ville.
« On m'a dit de venir ici », répondit Godfrey.
« On t'a dit ? Par qui ? » demanda Percival. L'instant d'après, ses yeux se plissèrent alors qu'un portail tourbillonnant apparaissait devant eux, le vent violent fouettant leurs visages.
« Par Gabriel. L'homme qui veille sur le paradis. J'ai entendu dire que son invocation était un ange. » La déclaration de Godfrey laissa Percival songeur.
« Un ange. C'est nouveau. »
Ils entendirent un coup de klaxon strident provenant d'une jeep qui fonçait, transportant une bande d'invocateurs indépendants qui gagnaient leur vie en combattant dans les donjons et en revendant des morceaux de bêtes. C'était une occupation bien moins respectable que d'être combattant pour une guilde ou de travailler pour les Autorités.
« C'est quoi ça ? » lança le conducteur en plissant les yeux vers les deux individus devant le portail lumineux. Sous ses yeux, ils entrèrent dans le portail qui disparut aussitôt.
Tandis qu'il passait à toute vitesse, Percival se retrouva dans un vaste champ aux teintes violettes, bleues et diverses nuances de vert.
L'herbe lui arrivait à la taille et s'étendait à perte de vue, avec des formations rocheuses imposantes au loin.
« C'est ça, le paradis ? » dit-il en effleurant le brin d'une herbe.
« La ville n'est pas très loin. Marcher nous ralentirait trop. » Sur ces mots, Godfrey fit apparaître un cheval imposant, Belmont, l'étalon de Lament, et le monta.
Il fit signe à Percival de s'approcher, mais l'As aux cheveux bleus refusa en invoquant Levi, qu'il réduisit à une taille de trente mètres.
La créature flottait, agitant ses membres courts dans les airs tandis que son long corps serpentin, recouvert d'épaisses écailles bleues dentelées, surplombait Godfrey. Percival bondit et atterrit sur la tête de Levi, saisissant la corne puissante d'une main pour se stabiliser.
« Allons-y. »
Levi rugit et s'élança dans le ciel tandis que Godfrey tenait les rênes de Belmont, le cheval de guerre galopant si vite que les herbes à trois mètres de chaque côté étaient déracinées.
Il accélérait sans cesse, forçant Godfrey à utiliser Écho pour faire apparaître une armure sur lui-même. Voyant cela, Percival pressa Levi de suivre le rythme, mais le cheval maintenait son avance.
Si cela avait été dans l'eau, le résultat aurait été inversé, mais sur terre, Belmont était roi.
Sur le mur sud, plusieurs membres de la Classe Régulière profitaient de l'air frais quand le son des sabots de Belmont, frappant le sol comme un tambour de guerre, parvint jusqu'à eux. Il fut rapidement suivi par le grand rugissement de Levi.
Leurs cœurs manquèrent un battement. Alors que beaucoup commençaient à invoquer leurs créatures, Godfrey surgit des formations rocheuses avec Percival volant au-dessus de lui.
« C'est... ? »
Les yeux d'un Régulier brillèrent d'une lueur orange alors qu'il voyait à travers les yeux de son aigle. L'aigle, perché sur son épaule, était une petite bête, mais une invocation de rang Seigneur. L'une des rares à avoir une taille réduite.
« C'est lui. Il est de retour ! » hurla le Régulier en se tournant vers les autres.
« Godfrey. Il a failli donner une crise cardiaque à toute la cohorte, et le capitaine a dû partir à sa recherche », dit une Régulière soulagée en observant la course effrénée avec une légère appréhension.
Cette vitesse était scandaleuse, et qui était ce type sur l'invocation volante qui rivalisait avec Godfrey ?
Belmont ralentit à des centaines de mètres de la porte, et lorsqu'il l'atteignit, il ne provoqua aucun vent violent ni onde de choc susceptible d'affecter les fondations du mur.
Percival rappela son Léviathan alors que la porte s'ouvrait et qu'il voyait un groupe de personnes en sortir.
En tête se trouvait une femme à la peau sombre portant de grandes lunettes rondes dorées. Percival plissa les yeux sur ses bijoux en or, trouvant qu'ils complétaient parfaitement sa carnation.
« Tu étais juste censé nettoyer le donjon des Orcs et revenir. Qu'est-ce qui t'a pris autant de temps ? Le capitaine a dû partir à ta recherche », lança Arden, les mains sur les hanches.
« Je voulais renforcer mon nouveau chevalier », répondit doucement Godfrey en se grattant l'arrière de la tête.
Arden ricana. « C'est celui qui a combattu l'Ouroboros sur l'île, n'est-ce pas ? » Son attention se porta sur Percival, qui ressentit un léger picotement lorsque les yeux dorés d'Arden brillèrent un instant.
« Un potentiel de 17,8 ! Encore un pas et son invocation aurait le potentiel d'atteindre le rang Divin ! »
« Hum... Arden. Je crois que je suis traqué. Le fait qu'ils aient pu me localiser dans un donjon avec plus de cent mille personnes me dit qu'ils attendaient ma sortie depuis le début. »
Godfrey parla d'un ton grave. Aussi lourde que fût cette nouvelle, il devait la dire.
Après avoir quitté le donjon des Pendragon, il avait entendu des voix, puis des instructions de Gabriel qui l'avaient dirigé vers le pont de Brooklyn.
La portée télépathique de Gabriel était la plus étendue de tous au paradis ; les capacités de son invocation étaient nombreuses et mystérieuses.
Tout ce que Godfrey savait de ce mystérieux gardien, c'était son nom, quelques capacités comme le sort de Bannissement qui protégeait le paradis, et qu'il semblait bien jeune pour quelqu'un qui paraissait être au paradis depuis le tout premier jour.
« Je sais. Gabriel a dû en informer les autres. Une fois qu'ils seront revenus, nous quitterons le paradis. C'est bien que tu aies ramené de la puissance supplémentaire ; c'est une bataille totale et j'ai le sentiment que ces Fanatiques veulent aussi croquer un morceau de toi », dit Arden.
« Ce sont eux qui m'ont exposé. J'ai l'impression que beaucoup de gens ici ont été dénoncés par ces Fanatiques dès l'instant où vous avez refusé de servir leur dieu », déclara Percival.
« Ils nous utilisent donc comme soldats de première ligne contre les Autorités », marmonna Godfrey, ses yeux bleu océan brillant d'une lueur intense.