Chapitre 8
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 8 : Un monstre vit au sous-sol
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J’étais foutu.
Voilà la conclusion à laquelle j’aboutis après mûre réflexion.
J’étais complètement foutu, semblait-il.
À peine eus-je pénétré dans l’arsenal souterrain que les regrets m’assaillirent. J’aurais sans doute été plus à l’aise dans la gueule d’une baleine. Au moins, une baleine ne vivait pas de sang humain.
C’était le royaume nocturne où ce monstre, une vampire qui buvait du sang humain, avait vécu pendant des décennies. Dès l’instant où j’y pénétrai, le sang qui coulait dans mon corps ne m’appartint plus. Celui qui battait dans mes veines se rassembla d’un côté. Au lieu d’insuffler la vie à mon corps, il tressaillait, tentant sans cesse de s’égarer.
La lecture des pensées ne pouvait rien contre ça. Si la vampire décidait de me tuer, à l’instant où cette intention meurtrière lui traverserait l’esprit… je deviendrais une momie desséchée avant même d’avoir le temps de résister.
La régresseuse allait-elle bien ? Ses sens étaient plus aiguisés que les miens ; elle devait donc subir une pression encore plus forte.
« Quelle énergie incroyable. Elle n’a rien à envier à la force qu’elle avait lors de ma précédente régression… Mais cela se passe avant [cet incident]. Est-elle plus violente, ou plus retenue ? Tyrkanzyaka, avant que [ce problème] soit résolu, m’accordera-t-elle son aide ? »
C’était quoi, [cet incident] ? Et [ce problème] ? Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser à des choses qu’elle seule comprenait et, au moins, de me donner un petit aperçu de ses souvenirs ?
« Inutile de trop réfléchir. Je n’ai pas encore retrouvé assez de force pour combattre Tyrkanzyaka. Si je meurs, je meurs. »
Très bien. C’était réglé. Une fois de plus, je constatai qu’il valait mieux ne pas se mêler aux régresseurs. Pour quelqu’un comme elle, ce n’était qu’une vie parmi d’innombrables autres auxquelles elle pouvait revenir. Pour moi, c’était la seule que j’avais.
Si je mourais, je mourais ? Même dix vies ne suffiraient pas si je restais avec quelqu’un qui vivait selon cette philosophie.
Je fis demi-tour et me dirigeai vers la porte.
« Bon, eh bien. Stagiaire Shei, vous êtes la seule à avoir affaire ici, alors je vais vous laisser… »
Bang.
La porte de fer claqua devant moi. La marque qui luisait d’un étrange éclat rouge flamba sous mes yeux, comme pour m’annoncer que je n’avais aucune chance.
La régresseuse ricana devant ma stupeur.
« Bien sûr. Au revoir. Si tu arrives à sortir, en tout cas. »
Ma voie de sortie était barrée. Une obscurité noire comme l’encre, si profonde que je ne distinguais même pas mon propre corps, m’enveloppa. Je poussai un soupir et suivis la régresseuse.
« Quoi ? Tu parlais comme si tu allais rentrer. »
« Maintenant que j’y pense, il faut que je découvre pourquoi la stagiaire Shei est venue dans l’arsenal souterrain. Je vais vous accompagner encore un peu. »
« Comme tu veux. »
Puisque nous étions déjà allés jusque-là, nous étions dans le même bateau. La régresseuse hocha volontiers la tête. Je longeai le mur à tâtons, dans l’obscurité totale. Je ne voyais pas le sol sous mes pieds et il était légèrement glissant ; même faire un seul pas exigeait donc une concentration considérable.
Bon sang. Il devait y avoir des escaliers un peu plus loin. Et si je glissais et dévalais toutes les marches ? Si un instructeur de l’État militaire se cassait la figure dans un arsenal, on se moquerait de lui, puis on le soupçonnerait.
Mais surtout, qu’allait faire la régresseuse dans cette obscurité ?
« Les Sept Yeux colorés, réveillez-vous. Œil bleu. »
À cet instant, la régresseuse se piqua l’œil du doigt. Des larmes scintillantes lui montèrent aux yeux, puis se mirent à brûler d’une flamme bleue. Même dans cette obscurité qui avalait la lumière, les flammes bleues dessinaient les contours des objets.
« La cinquième couleur des Sept Yeux colorés, l’Œil bleu, permet de voir la profondeur. Il voit même à travers l’obscurité rassemblée par la vampire. »
Elle avait toutes sortes de techniques. Quelqu’un qui ne possédait que la lecture des pensées était censé vivre dans le malheur ?
L’Œil bleu percevait le monde sous forme de lignes et de plans. Il ne repérait pas bien les objets qui se déplaçaient vite ni les zones floues et arrondies, mais il permettait de saisir la structure générale, même dans le noir. La régresseuse promena son regard bleu autour d’elle. Un plafond solide et des murs lui barraient la vue. Le seul passage descendait. Dans son champ de vision apparurent de faibles lignes formant un trapèze qui se rétrécissait à mesure qu’il s’éloignait, comme une échelle qui s’étendait au loin.
C’étaient des escaliers qui menaient sous terre.
Sans hésiter un instant, la régresseuse se dirigea vers les marches. Après en avoir descendu une ou deux, elle jeta soudain un regard en arrière.
« Voyons si tu es capable de te frayer un chemin dans cette obscurité. »
Merci. J’appréciais qu’elle pense à moi.
Je ne l’avais pas remarqué, mais les escaliers commençaient juste devant moi. Pire encore, le coin de la première marche était cassé : il en manquait la moitié. Si j’avais descendu les marches sans faire attention, j’aurais dégringolé jusqu’en bas.
Ouf. C’était moins une.
J’enjambai prudemment la marche brisée. Un claquement de langue retentit devant moi.
« Il a vu à travers même l’obscurité rassemblée par la vampire ? Je n’arrive pas à cerner cet homme. Il a l’air distrait, et pourtant il a surmonté le pouvoir de Chanteciel comme les ténèbres de la vampire… »
Voilà pourquoi il fallait aussi faire l’expérience de la vie parmi les gens ordinaires. Depuis sa régression, elle n’avait rencontré que des êtres extraordinaires comme le Saint de l’Épée et la Sainte Vierge ; elle ne savait même plus reconnaître quelqu’un de véritablement banal. Elle avait donc besoin d’un aperçu de la vie commune.
Quoi qu’il en soit, la régresseuse et moi descendîmes côte à côte sous terre.
« Pourquoi marche-t-il si près ? C’est agaçant. »
La régresseuse semblait gênée par ma proximité, mais je m’accrochais obstinément à elle. Si nous nous éloignions trop alors que j’empruntais sa vue, je risquais de ne plus voir où je posais les pieds. Je descendis les marches derrière elle comme si elle me portait à moitié.
Arrivés à l’arsenal souterrain, la régresseuse balaya le bunker de ses yeux bleus.
L’arsenal, qui pouvait servir de bunker en cas d’urgence, comprenait un long couloir et de grandes salles de part et d’autre. C’étaient des espaces exigus où les gens pouvaient se cacher en attendant les secours en cas de crise, mais l’une des salles avait déjà une occupante.
De ses yeux bleus, la régresseuse fixa les ombres pâles qui se devinaient à l’intérieur. Un cheval gigantesque, dont la tête touchait presque le plafond, nous rendit notre regard.
« Est-ce son familier ? J’ai entendu dire qu’elle en avait perdu la plupart pendant la Grande Guerre… On dirait que Rallion, le Destrier sanguin, est toujours bien vivant. »
Qu’est-ce qu’elle faisait exactement dans cet arsenal souterrain ? Pourquoi un cheval immense occupait-il tout un bunker à lui seul ? Et surtout, comment un familier pouvait-il avoir une meilleure chambre que moi ? Garantissez les droits humains !
Après avoir jeté un bref regard au Destrier sanguin, la régresseuse se détourna et reprit sa marche. Je me dépêchai de la suivre.
Au bout du long couloir se dressait une porte incongrue.
L’État militaire, qui prônait l’efficacité et la rationalité, ne décorait ni ses portes ni ses murs. Une porte servait à ouvrir et fermer un espace, tandis qu’un mur servait à le diviser : tout le reste était considéré comme du gaspillage. Mieux valait accrocher des décorations à une porte ou des tableaux à un mur que de se livrer à des activités inefficaces et improductives, comme sculpter des portes de fer ou peindre des fresques directement sur les murs. De telles pratiques étaient presque considérées comme des péchés.
Et pourtant, même l’État militaire semblait avoir voulu prier un dieu avant la Progenitrice.
La porte, coulée d’un seul bloc d’acier, portait une image gravée digne d’une illustration biblique. Sur le mur, un magnifique ange aux grandes ailes soufflait dans une trompette. Celle-ci pointait vers la porte, plus loin, comme si elle allait punir sur-le-champ tout être sinistre qui en sortirait.
Des sculptures et des fresques dignes d’une église. L’arsenal souterrain était plongé dans le noir, mais même moi, je distinguais nettement les gravures et les peintures.
Car, dans ces ténèbres, ces sculptures solennelles et ces saintes peintures…
Luisaient en rouge, trempées de sang frais comme pour célébrer un festival sanglant.
Je fixai l’image, puis tournai lentement la tête dans un grincement.
« …Excusez-moi, stagiaire Shei. »
« Quoi ? »
« On ferait mieux de rebrousser chemin ? »
« Tu as peur ? »
« Oui. »
La régresseuse prit un air perplexe devant ma réponse honnête.
Non, c’était terrifiant. J’aurais préféré ne pas pouvoir voir ça.
Si le Sanctuaire voyait ce spectacle, il enverrait des inquisiteurs pour blasphème. Mais s’il apprenait que l’autre partie était la Progenitrice Tyrkanzyaka, il annulerait vite l’expédition et ferait comme s’il n’avait rien vu.
Sinon, il ne ferait que lui offrir le sang des inquisiteurs.
Voilà ce qu’était une Progenitrice vampire. Que je sois fort ou faible, elle était une créature qu’il n’aurait rien eu d’étrange à craindre.
La régresseuse me jeta un coup d’œil.
« Tu es plus peureux que je ne le pensais. »
« C’est ce qui m’a permis de survivre jusqu’ici. La peur du danger est indispensable à la survie. »
« Ah bon ? »
« C’est peut-être pour ça que je suis morte treize fois. »
Ah. Maintenant qu’elle le disait, ça se tenait. Elle se fichait de mourir. Je me sentis soudain lésé.
« Tu dis avoir peur, et pourtant tu l’appelles “ancienne” ? »
« C’est bien une ancienne, non ? »
« Pff. Laisse tomber. »
Quand quelqu’un disait « laisse tomber », cela signifiait qu’il allait faire ce qui lui chantait. La régresseuse s’avança à grands pas et posa la main sur la porte. Celle-ci s’ouvrit toute seule, sans qu’elle ait besoin de forcer.
Comme la gueule d’une bête à l’affût d’une proie.
« Ah, merde. Terre Mère. »
Je n’avais pas le choix. Une fois avalé, il ne devait pas y avoir grande différence entre être dans sa bouche et au fond de sa gorge. Avant que la porte ne se refermât, je suivis la régresseuse dans la dernière salle.
À une époque où les lampes et l’éclairage électrique étaient monnaie courante, les appliques fixées aux murs avaient quelque chose de désuet. Élégantes, elles avaient été sculptées directement dans la pierre, à coups de clous et de ciseaux de fer, en forme de cages à oiseaux renversées. Les ornements en forme de nids, gravés trait après trait, portaient l’âme d’un artisan. On aurait dit qu’un phénix allait en jaillir et déployer ses ailes à tout moment.
Des flammes rouge sang s’élevaient vers le ciel. Mais leur envol ne durait pas. C’était l’endroit le plus bas du monde, un sous-sol dans une prison de l’Abîme. Un lieu bien trop cruel pour qu’on puisse s’envoler jusqu’au ciel.
Les flammes touchaient le plafond et s’effondraient en pluie, dispersant de tous côtés les cadavres de leur lumière.
La lumière n’avait de sens que parce qu’elle s’éteignait. La dernière salle était faiblement éclairée. La lumière se reflétait au plafond et projetait des ombres rouges.
Grâce à cela, je pouvais voir la pièce.
Tout n’était pas écarlate uniquement parce que les flammes étaient rouges. Du sang. Les lieux en étaient recouverts : il devait y en avoir des milliers de litres. Au plafond, sur le sol, sur les murs. Le sang s’écoulait et tourbillonnait en telle quantité qu’on aurait dit que toute la pièce n’était qu’un immense cœur.
Malgré tout ce sang qui coulait, aucune odeur ne flottait dans l’air. L’odeur du sang faisait aussi partie du sang, et elle était soumise à l’autorité de la Progenitrice.
À moins que Tyrkanzyaka ne le permette, la régresseuse et moi ne pouvions même pas sentir le sang.
[Pour quelle raison êtes-vous venus me voir ?]
Un cercueil de bois noir se dressait au centre de la pièce. C’était un ouvrage exquis, fabriqué dans du cèdre précieux, soigneusement laqué et gravé d’une croix rouge ailée. Une voix s’éleva de l’intérieur.
Le sang s’agita. Celui qui aurait dû se consacrer à ma vie, sous mes veines, voulait se précipiter pieds nus pour accueillir sa bien-aimée.
Une autorité écrasante.
Face à elle, la régresseuse s’adressa fièrement à la vampire.
« Tyrkanzyaka. Je suis venue vous proposer un marché. »
« Enseignez-moi l’art du sang. »
Elle était arrivée à l’improviste pour demander qu’on lui enseigne une technique. La vampire aurait pu en rester bouche bée, mais elle ne fut pas surprise. Elle en avait l’habitude. En plus de mille ans, plus de quatre chiffres de gens étaient venus la trouver pour obtenir quelque chose.
L’autorité de contrôler le sang. En entendant ce nom familier qu’elle n’avait pas entendu depuis longtemps, la vampire demanda doucement :
[Désirez-vous devenir l’une des miennes ?]
En devenant vampire et en accueillant le sang de la Progenitrice dans son corps, on acquérait naturellement l’autorité de contrôler le sang. Depuis longtemps, d’innombrables personnes convoitaient ou réclamaient le sang de la Progenitrice dans leur quête d’immortalité. À peine effleurée par l’ennui, la vampire demanda à la régresseuse si elle était l’une de ces nombreuses personnes.
Mais la régresseuse n’avait aucune intention de devenir vampire. Elle réclama plutôt quelque chose de plus profond et de plus fondamental.
« Non, je ne veux pas l’obtenir de cette façon. Enseignez-moi la technique que vous avez apprise avant de devenir vampire. »
Pendant un très bref instant, les émotions s’embrasèrent. Une violente perplexité et une confusion féroce s’élevèrent dans le cercueil. Chaque goutte de sang de la pièce sembla se contracter et se rassembler d’un coup.
Mais son interlocutrice était une vampire qui avait vécu plus de mille ans. Cela ne suffisait pas à faire bouillir son sang. Elle se calma et répondit.
[Comment avez-vous appris cela ?]
La régresseuse fit face à la vampire, tout en pensant à quelque chose qu’elle seule pouvait penser.
« C’est toi, lors de ma précédente régression, qui me l’as dit. »
La régresseuse sourit, puis se perdit un instant dans ses souvenirs.
Avant que la vampire ne devienne vampire, à l’époque où elle était encore humaine. La jeune fille savait alors manier le sang. Elle travaillait dur pour aider son père médecin à tenir sa clinique, et d’innombrables personnes profitaient de l’aide de la fillette. Quand elle était humaine, son pouvoir se limitait à arrêter les hémorragies.
Mais cela suffisait à faire sourire les gens.
La vampire de la régression précédente avait laissé entendre ce fait, conseillé à la régresseuse d’apprendre auprès d’elle… puis avait doucement rendu son dernier souffle, sans que personne ne la pleurât.
Le souvenir prit fin. J’eus l’impression d’être rejeté hors des profondeurs de la mer et me pris la tête, qui me lançait.
Alors c’était ça, un flash-back.
Le souvenir avait été bref et fragmentaire, mais j’en avais tiré quelque chose. J’avais lu un peu des souvenirs de la régresseuse et appris des informations sur le Désastre.
Il semblait que le Désastre approchait bel et bien. Un Désastre si puissant qu’un monstre comme la Progenitrice Tyrkanzyaka n’avait pas pu lui résister et en était morte.
[Je vous le demande encore. Comment avez-vous appris cela ?]
« Si vous m’enseignez cette technique, je vous le dirai peut-être. »
[…Vous êtes audacieuse.]
Un bref silence. Des pensées lentes. Des milliers et des milliers d’idées vacillèrent avant de disparaître.
Puis, à un moment donné, l’attention de la vampire se tourna vers moi.
[Et vous, qu’en pensez-vous ?]
Pourquoi moi, tout à coup ? J’avais pourtant gardé le silence. Pourquoi m’avait-elle remarqué ? Je répondis à contrecœur.
« Je vous en prie, faites comme bon vous semble, ancienne. »
[…Ancienne ?]
Hein ? Le sang venait de remuer. Était-elle vexée ? Je m’empressai de parler.
« Le rang prime sur l’âge, alors je devrais vous appeler stagiaire. Cela dit, stagiaire Tyrkanzyaka est, euh, assez âgée. L’État militaire ne donne généralement pas d’instructions ni d’ordres particuliers aux stagiaires âgés. C’est pareil pour moi. Tant que vous ne quittez pas le Centre de rééducation, vous pouvez agir librement. Vous pouvez donc rester allongée ici… »
Quelque chose de noir effleura ma joue. Une mince entaille s’y ouvrit. À travers elle, le sang qui venait de retrouver sa liberté s’envola lentement vers la vampire.
Il voletait comme un flambé.
Je ne l’avais même pas vu. Comme il n’y avait pas d’intention meurtrière, je ne l’avais pas évité, mais cela n’aurait sans doute rien changé même si j’avais essayé.
Un frisson me parcourut. J’inspirai profondément et me tus.
Une voix teintée d’une colère contenue s’éleva de l’intérieur.
[Parce que je suis âgée, je devrais m’enfermer dans ma chambre et y rester ?]
« Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais seulement dire que vous pouviez continuer à faire ce que vous faisiez. »
[Je ne souhaite pas en entendre davantage.]
Le couvercle du cercueil noir s’ouvrit. Comme son extérieur, l’intérieur était rempli d’une obscurité impénétrable. Une main pâle et délicate s’en détacha et se dressa.
Mon sang, qui flottait dans les airs, se posa sur sa main. Puis il s’infiltra en elle comme la pluie sur une terre desséchée.
Je sentis le léger déplaisir de la vampire, qui venait de récolter mon sang.
[…Comme prévu, même votre sang est sans saveur. Vous êtes totalement incompatible avec moi. Je ne trouve pas la moindre chose qui me plaise chez vous…]
Mais c’était justement pour ça.
Alors le cercueil se redressa. La nuit roulante le souleva et il se tourna vers la régresseuse et moi.
[À l’origine, je ne prends que le sang des jeunes filles pures. Le sang d’hommes comme vous sert généralement… de matériau.]
L’intérieur du cercueil était toujours plongé dans le noir. Seule cette main pâle et sans vie dépassait de l’ouverture. À présent, davantage de sang s’y envolait : celui que la régresseuse avait versé pour ouvrir la porte.
La vampire humidifia sa main de sang.
[Mais votre sang est acceptable. Pour un homme… c’est la première fois de ma vie que je bois volontairement le sang d’un homme…]
Eh bien, c’était parce que Shei était une femme. Même une vampire ne semblait pas envisager que la régresseuse soit une femme sous ce déguisement lamentable. Encouragée par ce signe favorable, la régresseuse serra le poing.
La vampire parla d’un ton nonchalant.
[Très bien. Je vous l’enseignerai.]
« Merci. »
[…Recevoir de la visite après si longtemps est épuisant. Partez, maintenant.]
Sur ces seuls mots, la vampire referma le couvercle du cercueil. Après avoir obtenu une réponse positive, la régresseuse maîtrisa péniblement son expression pour réprimer son envie de sauter de joie.
« Oui ! J’ai réussi ! Je n’aurais jamais cru que ce serait aussi simple ! »
Contenant son excitation, la régresseuse demanda avec précaution : « Quand commencerons-nous ? J’aimerais commencer au plus vite. »
[Alors… commençons à la prochaine décroissance de la lune.]
Autrement dit, dans environ un mois. Naturellement, la régresseuse, pour qui chaque instant comptait, ne pouvait pas l’accepter.
« Quoi ? C’est trop tard. Commençons demain. »
[Qu’y a-t-il de si urgent ? Il y a peu de différence entre commencer maintenant et commencer dans un mois…]
« Si, il y en a une ! Une différence aussi grande qu’entre le ciel et la terre ! »
[Patience. La lune qui croît et décroît, c’est la déesse de la nuit qui ouvre et ferme lentement les yeux. Il faut bien tout ce temps pour voir les choses correctement.]
Les voilà qui se disputaient encore. Était-il temps que j’intervienne pour régler le conflit ?
« Hum ! Stagiaire Shei ! »
Je m’avançai et fis mine de réprimander la régresseuse.
« Un mois peut vous sembler long, mais pour la stagiaire Tyrkanzyaka, qui a vécu plus de mille deux cents ans, ce n’est qu’un instant ! Je vous prie de vous montrer plus prévenante envers l’autre partie ! Le temps paraît équitable pour tous, mais rien n’est plus relatif. Cette personne… »
« …Tu ne devrais pas toi-même te montrer plus prévenant envers l’autre partie ? »
Hein ? Qu’est-ce que ça voulait dire ? J’étais déjà très prévenant. Combien plus prévenant pouvais-je être en la flattant autant ?
Alors que nous nous chamaillions, une voix lente s’éleva du cercueil.
[…Oui. Est-ce parce que je suis si âgée que tous mes gestes sont lents ?]
« Non, je ne vous critique pas. J’essaie simplement d’apprendre à cette enfant malpolie la différence d’expérience. »
[Très bien. Alors, nous commencerons demain.]
Tandis que la régresseuse se réjouissait d’avoir obtenu ce qu’elle voulait, la vampire me regarda et ajouta :
[Vous deux.]
« Quoi ? »
Pourquoi étais-je mêlé à tout ça, tout à coup ?
Au moment où j’allais protester,
[Partez, maintenant.]
Le monde s’éloigna. C’était la seule façon de décrire ce qui se passait. Le corps de la régresseuse et le mien bougèrent de leur propre chef.
Non, nous n’avions pas bougé.
Les murs, le sol, les portes.
Le couloir, le plafond, les salles, les escaliers avancèrent. Le monde passa de derrière nous à devant nous. Comme lorsqu’on regarde un fleuve impétueux depuis un bateau amarré, un liquide sombre et doux défila devant nous et retraça le chemin que nous avions parcouru…
Sans même nous en rendre compte, nous nous retrouvâmes à l’entrée de l’arsenal souterrain, sans avoir fait un seul pas. Le grondement de la porte d’acier qui se referma me ramena à la réalité.
« C’est dingue. »
Depuis notre arrivée, j’avais eu l’impression d’entrer dans la gueule d’un tigre.
Au sens littéral, l’intérieur de cet endroit… n’était pas différent du corps de la vampire. Elle venait tout simplement de nous recracher.
La régresseuse s’épousseta, comme si elle en avait l’habitude.
« Hé hé. Quelle tête tu fais. Tu as eu peur ? »
« …Pas particulièrement. »
J’avais seulement compris qu’une créature monstrueusement terrifiante était, en réalité, terrifiante à un niveau transcendantal. À ma réponse, la régresseuse se couvrit la bouche et rit en se moquant de moi.
« Je vais te donner un conseil. Mieux vaut éviter de parler de son âge devant Tyrkanzyaka. C’est une question de cœur de femme. »
La régresseuse prit un air fanfaron un instant, puis se retourna d’un geste léger et s’éloigna. Je la suivis du regard, les yeux froids.
Ce n’était pas comme si j’avais dit ça parce que je ne comprenais rien au cœur d’une femme.
Bah, peu importe. Elle ne m’avait rien expliqué non plus, alors je n’allais pas me donner la peine de lui expliquer quoi que ce soit.
Je m’époussetai les mains et les pieds, puis fis demi-tour. Bon sang. J’étais si tendu que j’avais mal au dos. Je ferais peut-être mieux de rentrer tôt et de me reposer aujourd’hui. Je devrais vérifier s’il restait des conserves à la cantine…
Alors que je m’apprêtais à partir,
« Ouaf. »
J’entendis un son qui n’aurait pas dû être là. Je tournai lentement la tête.
Azzy se tenait là. Elle avait suivi mon odeur avec l’unique idée de jouer à la balle, fouillé des tas de gravats de béton et retrouvé le ballon de cuir…
Non. C’était impossible…
« Ouaf ! »
Le ballon tomba à mes pieds. Azzy remua doucement la queue et poussa la balle du museau.
Le message était clair.
Lance la balle, humain.
« Azzy. »
Je tentai une négociation sans précédent. Le Roi des Chiens face à un humain. Par-delà les frontières entre les espèces, je fis un effort considérable pour parvenir à un compromis historique.
« Aujourd’hui, je suis vraiment fatigué, alors… »
« Ouaf ! Ouaf ! »
« …On ne pourrait pas remettre ça à un peu plus tard… »
« Ouaf ! Promis ! »
Azzy balaya le sol de ses pattes avant, mécontente. Le souffle fit trembler le bas de mes vêtements. À mesure qu’elle se rapprochait, j’eus l’impression qu’elle me disait que, si je ne lançais pas la balle, elle allait me donner un coup de patte.
Depuis quand avait-elle appris le mot « promis » ? Ah… Qui avait enseigné à un chien quelque chose d’aussi inutile que les promesses ? Il ne faut pas apprendre cruellement à faire des promesses à un enfant incapable d’en assumer les conséquences. Si elle ne tenait pas sa promesse, je ne pourrais réclamer aucune compensation ; mais si je ne tenais pas la mienne, ça lui donnerait une excuse pour faire un caprice.
« Grrr. »
Comme maintenant.
Je levai les yeux vers le ciel invisible et soupirai.
« Ouf. Désolé, mon épaule. Je vais essayer de ne pas dépasser les deux cent cinquante lancers aujourd’hui. »
Était-ce donc ça, se faire envoyer sur le monticule ? Je ramassai la balle. Le grand sourire d’Azzy m’agaça profondément.
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