Chapitre 75
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 75 : Le livre de Tyrkanzyaka — Ancien Testament (deuxième partie)
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La fillette et son père se retrouvèrent dans une situation difficile.
La mort survenait rarement, à la mesure de sa gravité, et les décès qui laissaient un cadavre intact étaient plus rares encore. Ceux qu’emportaient les bêtes ou qui se noyaient ne laissaient même pas de corps derrière eux.
Seule la maladie laissait un cadavre, mais cela posait également problème. Depuis que les villageois avaient pris l’habitude d’accourir chez son père à la moindre blessure ou maladie, les affections ordinaires ne pouvaient plus causer la mort.
Même quand quelqu’un mourait d’une maladie grave, le problème demeurait. Les fidèles de l’Église de la Terre Mère préféraient l’inhumation, mais les pauvres, incapables de payer les frais d’enterrement, acceptaient la crémation que préconisait la Sainte Église. Son père se mordit la lèvre tandis que les cadavres se consumaient jusqu’à disparaître.
Il ne pouvait pas disséquer des corps réduits en cendres blanches, pas plus qu’il ne pouvait négliger les soins et laisser les gens mourir. Il n’y avait tout simplement aucun moyen de se procurer des cadavres dans les environs.
Finalement, à bout de patience, son père décida de prendre un risque.
« Tyr, je vais m’éloigner un peu aujourd’hui. »
Une obsession aux priorités complètement renversées le gouvernait désormais. Il semblait déterminé à ne pas s’arrêter avant d’avoir tout compris au corps humain.
La fillette ressentit un vague malaise, mais cela ne dépassa pas le stade de l’inquiétude. Elle était déjà devenue une excellente guérisseuse, surpassant son père.
« Je vais t’aider, moi aussi. »
« Non. Le voyage sera long et difficile. »
« Ce n’est pas grave. J’aime bien marcher la nuit aussi. Et tu le sais, non ? Peu importe la distance, je ne suis jamais essoufflée. »
« Nous devrons franchir deux cols. T’emmener attirerait l’attention ; reste donc à la maison pour la garder aujourd’hui. »
La décision de son père était ferme et raisonnable. La fillette l’accepta rapidement. Pourtant, son mécontentement avait peut-être transparu sur son visage, car son père lui sourit avec tendresse en rassemblant son manteau.
« Dans ce cas, pourrais-tu envelopper les sabots de Rallion avec du tissu ? Le trajet est long, alors j’aurai besoin de la mule pour tirer la charrette aujourd’hui… »
La nuit était noire.
Son père ne pouvait pas laisser les villageois le voir partir ; il attendit donc longtemps après le coucher du soleil. La fillette s’assit sur le plus gros rocher du village pour le regarder s’éloigner, puis attendit son retour au même endroit.
Les étoiles scintillaient en traversant le ciel. La lune descendait si lentement qu’elle avait envie de bâiller. La fillette contempla la lune déclinante et les étoiles qui brillaient, puis se plongea longuement dans ses pensées.
Son père n’avait pas tort.
Cette maladie cruelle, cette mort impitoyable… Si elle n’avait pas existé, mère serait encore en vie. Père aurait alors été heureux, lui aussi, au lieu d’être consumé par son obsession.
Alors, père n’était pas le méchant. La véritable méchanceté, c’était cette maladie cruelle qui l’avait rendu ainsi…
« Pardonne-moi, Tyr. »
Le bruissement du vent la tira de son sommeil. Elle avait dû s’assoupir. L’aube pointait au loin et les oiseaux gazouillaient dans les arbres.
La fillette se redressa précipitamment et regarda autour d’elle.
La nuit entière s’était écoulée. Père n’était toujours pas revenu ? S’il l’avait vue, il l’aurait sûrement réveillée.
Non, peut-être était-il trop épuisé pour seulement jeter un regard de côté…
Après avoir scruté la route, la fillette décida de rentrer. Si père n’était pas encore là, elle pourrait toujours ressortir.
Elle suivit la route et approcha de la petite cabane où elle vivait seule avec son père. Un pressentiment sinistre l’effleura.
Un énorme cheval était attaché près de la maison. C’était un magnifique destrier, deux fois plus grand que Rallion, à la crinière splendide. Une croix, emblème de la Sainte Église, était brodée sur la selle blanche, qui semblait coûteuse…
À peine l’eut-elle reconnu que la fillette se précipita dans la maison.
Les mauvais pressentiments ne trompaient jamais.
Lorsqu’elle ouvrit la porte, une forte odeur de sang lui parvint. La maison était petite ; dès qu’elle entra, elle vit toute la scène.
Trois inconnus en armure d’acier froid se tenaient à l’intérieur.
L’un d’eux tenait une lame dégoulinante de sang.
Et sous cette lame gisait son père, effondré dans une mare de sang.
« Père ! »
La fillette tomba à genoux près de son père, le visage blême. Le regard du mourant se ranima brièvement.
Ses yeux s’adoucirent un instant, pleins de joie, puis s’écarquillèrent sous le choc et la terreur.
« Tyr… Fuis… »
« Non ! Père ! »
Sa voix était si faible qu’elle semblait sur le point de se briser. Pourtant, juste avant de mourir, son père rassembla ses dernières forces et, la bouche pleine d’écume sanglante, murmura :
« Quoi qu’il… arrive… vis… Mon… espoir… »
« Père ! »
La blessure était grave. Même quelqu’un qui n’était pas guérisseur aurait compris qu’il n’y avait plus d’espoir.
En était-elle capable ? Elle l’ignorait. Elle n’avait jamais déployé autant de pouvoir sur un être vivant.
Mais elle devait essayer. Sinon, père mourrait. La fillette ferma les yeux et commença à maîtriser le sang qui s’écoulait de lui.
« Prêtre, que fait-on de cette fillette ? »
« Laisse-la et partons. Nous sommes des punisseurs, pas des meurtriers. Nous avons déjà obtenu tout ce dont nous avons besoin… »
Le prêtre, qui marmonnait ces mots, se tut soudain.
Le sang remua au bout des doigts de la fillette. Le sang qui avait jailli de la poitrine de son père reflua vers son corps sous la conduite de la fillette. Le sang bouillonna dans le vide.
On ne pouvait pas récupérer l’eau renversée, mais le sang, si. La fillette ramena désespérément le sang de son père.
« …Prêtre. C’est… »
Fff. Le prêtre leva la main. Un lourd silence s’abattit sur eux.
D’une voix grave, comme si le ciel lui-même pesait sur la fillette, le prêtre s’adressa à elle.
« Petite. Comment t’appelles-tu ? »
Les paroles de l’inconnu la ramenèrent à la réalité. Ces gens étaient clairement venus punir père. Ils n’allaient pas rester sans rien faire en la regardant agir.
Mais si elle s’arrêtait maintenant, père mourrait. Elle ne pouvait pas le laisser mourir. Continuant d’user de son art du sang, la fillette supplia désespérément :
« T-Tyr. Je m’appelle Tyr. Je suis désolée. Je ne recommencerai plus, alors, s’il vous plaît, sauvez mon père… »
« Tyr. Oui, Tyr. C’est un joli nom. C’est ton père qui te l’a donné ? »
« O-Oui. Père est quelqu’un de bien. Il a aidé tant de gens. Je l’en empêcherai désormais, alors… »
C’était la supplication d’une fillette dévouée à son père. Si l’inconnu en face d’elle avait eu la moindre compassion, il aurait peut-être détourné les yeux et serait parti.
Mais l’autre était un prêtre. La compassion ne pouvait pas s’infiltrer dans une armure forgée par la foi et le devoir.
« Je ne peux pas sauver ton père. Mais… »
Un coup de lame.
Sans prévenir, l’épée du prêtre transperça la poitrine de la fillette.
Un son hébété lui échappa. Le métal froid déchira sa chair et s’enfonça en elle, la lame vibrant au bord de son cœur battant.
Puis une douleur atroce la submergea. Tyr cracha une écume sanglante, son poumon perforé, et s’effondra sur le sol.
Le monde se brouilla. Seule la douleur agitait son esprit. La conscience de la fillette sombra lentement.
Ses souvenirs devinrent flous à partir de ce moment-là.
Au-dessus du corps affaissé de la fillette, elle entendit le prêtre marmonner :
« Je vais t’envoyer au même endroit que ton père. »
Le prêtre fit pivoter sa lame. Une traînée de sang marqua le parquet de bois dans le sillage de l’épée.
Ce fut la dernière chose dont la fillette se souvint de son vivant.
« Je vais méditer là-dessus. J’ai failli tout gâcher par une compassion inutile. »
« Devons-nous purifier les lieux ? Dois-je apporter des torches ? »
« Non. Nous devons laisser un avertissement. Déterrez les cadavres sous le bâtiment et partons. »
« Oui, prêtre. »
« C’était dangereux. Dire qu’il y avait une graine du Dieu démoniaque dans un endroit pareil… »
« Maître, j’ai mal au bras aujourd’hui… Aah ! »
« Un meurtre ! Un meurtre ! Le maître est mort ! Tyr aussi ! »
« Hein ? Des c-cadavres ? »
« Attendez, n’est-ce pas cette femme morte le mois dernier… ? »
« Regardez ! Il y a aussi tant d’autres cadavres… ! »
« Toutes les tombes récemment profanées, c’était à cause du maître ? Non, à cause de ce démon… ? »
« Un démon… »
« Il a subi le châtiment divin… »
« C’est de mauvais augure. Ne laissez personne s’approcher… »
« … »
« Tss, tss. Même s’ils ont commis le grave péché de profaner les morts, n’est-il pas pitoyable que leurs corps et leurs péchés, tous issus de la terre, ne puissent y retourner ? En tant que serviteur de la Terre Mère, je ne peux pas les laisser ici, exposés à la malédiction. »
« Le père et la fille se font face jusque dans la mort. Ils devaient être bons l’un envers l’autre. Eh bien, vais-je organiser des funérailles pour la première fois depuis longtemps ? »
« Parfait. Ils sont tous enterrés. Ouf. Je ne suis plus habitué à déployer mes forces, ça m’épuise. »
« Qu’ils trouvent la paix dans l’étreinte de la Terre Mère. »
Mais.
Ni le prêtre qui avait transpercé le cœur de la fillette.
Ni les villageois qui les avaient abandonnés.
Ni le fossoyeur qui avait enterré la fillette aux côtés de son père.
Personne ne remarqua.
Que, malgré la blessure à son cœur, la fillette n’était pas encore morte.
Ce fut une période de résistance. Sans même savoir pourquoi elle devait vivre, la fillette s’accrocha désespérément à la vie dans sa tombe. Même en voyant le cadavre de son père pourrir sous ses yeux, elle ne put renoncer à vivre.
Était-ce à cause des derniers mots de son père ? Ou n’était-ce que l’instinct le plus élémentaire ?
La fillette s’agrippa au sang qui tentait de quitter son corps et repoussa obstinément la mort qui approchait.
« Il fait noir… »
Bien sûr qu’il faisait noir. Elle reposait sous terre, dans un cercueil, près de son père. Il en avait été ainsi jusqu’alors, et il en serait ainsi pour toujours.
Avait-elle donc besoin de couleurs ? De pigments créés pour bloquer la lumière ?
Non. Efface toutes les couleurs.
« J’ai… faim. »
La seule chose qu’elle pouvait manger, c’était père…
Elle en frissonna. Le manger ? Le cadavre de son père ? Elle ne pouvait pas faire ça. Mais la faim qui réclamait cette trahison filiale et ce cannibalisme était impitoyable.
Mieux valait ne plus ressentir la faim du tout.
« J’ai… soif. »
S’il n’y avait plus de faim, avait-elle besoin de salive ? S’il ne lui restait rien à perdre, avait-elle besoin de larmes ?
Rien de tout cela n’était nécessaire. Jette tout.
« J’ai mal… »
Pourquoi devait-elle ressentir de la douleur ? Comme l’avait dit un vieux philosophe, la douleur n’était-elle pas la preuve qu’on était en vie ? Si oui, elle n’avait aucun sens pour une fillette qui avait déjà perdu la vie.
La douleur qui la poursuivait et la tourmentait jusqu’au bout était impitoyable. Elle devait s’en débarrasser.
Elle n’avait pas besoin de couleurs. Efface-les.
Elle n’avait pas besoin de désir. Tranche-le.
Elle n’avait pas besoin de larmes. Vide-les.
Elle n’avait pas besoin de douleur. Gratte-la.
Ainsi, allongée près du sang qu’elle possédait et des traces de vie qui s’échappaient du corps de son père, la fillette endura des années de souffrance.
Au cours de cette période, son art du sang atteignit des sommets toujours plus élevés.
Toute activité nécessaire à sa survie cessa. Seul le sang circulait et maintenait son corps en vie. La fillette qui s’était jadis efforcée de préserver sa famille devint une perceptrice sans sang ni larmes, prélevant l’impôt sur son propre corps.
En se débarrassant peu à peu de tout ce qui était superflu, la fillette finit par maîtriser chaque vaisseau sanguin du bout des doigts et des orteils.
Puis elle étendit graduellement son emprise, jusqu’à tenir dans ses mains tout le sang répandu sur la terre.
Un jour, elle ouvrit le couvercle du cercueil et ressortit au monde.
« Ah. »
Un murmure rauque lui échappa. Elle pensait avoir oublié comment parler après tant de temps sans prononcer un mot, mais si elle avait rejeté tout le reste, le langage, lui, était toujours là.
Tout était sombre autour d’elle, mais ses yeux étaient habitués à l’obscurité. C’était le fruit de ses années passées dans les ténèbres.
Lorsque la fillette se réveilla, bien des choses avaient changé.
Le village.
Le monde.
Les gens.
Seule la fillette n’avait pas changé…
Non, peut-être était-elle celle qui avait le plus changé.
Elle avait rejeté d’innombrables choses, mais il lui en restait une. Une colère raffinée, qui brûlait froidement. Le cadavre de son père étant resté sous ses yeux, cette émotion était la seule qu’elle n’avait pas pu oublier au fil de ces années éternelles.
La fillette fit circuler son sang et força son corps à marcher. Ses pas étaient maladroits, comme ceux d’une marionnette dont une autre personne tirait les ficelles, mais elle s’y habitua en relativement peu de temps.
Elle parcourut une route sans destination, portée par un unique objectif, et répéta la tâche qu’elle s’était imposée.
Elle reprendrait aux apôtres du Dieu céleste autant qu’elle avait perdu.
— Telle fut son histoire.
La fillette rassembla ce qu’elle avait rejeté et le forgea à nouveau. Le souvenir de cette résistance, si ancien et douloureux qu’elle avait dû l’oublier. Elle rassembla les années passées auprès du cadavre de son père, à se dépouiller peu à peu d’elle-même, puis enferma tout cela dans une seule carte.
La magie était la manifestation de son propre monde. Se rappelant celle qu’elle avait été, avant de disparaître il y a douze cents ans, la fillette créa une relique.
Le cœur rouge dessiné sur la carte blanche luisait d’un éclat cramoisi.
La fillette enfonça la carte rouge dans la poitrine de l’autre fillette. Dans une douleur sans fin, avec une infinie tendresse.
Elle s’effaça dans un faible sourire.
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