Chapitre 38
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 38 : Le ravitaillement, c’est une autre guerre
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Dring, dring.
« Tiens, Azzy. Des haricots en conserve bouillis pour le petit déjeuner ! »
« Ouaf ! »
Dring, dring.
« Tiens, Azzy. Le ragoût de haricots que tu manges toujours au déjeuner ! »
« Ouaf ! »
Dring, dring.
« Tiens ! Azzy. Pour le dîner, des galettes de viande et de haricots que j’ai préparées ! Il n’y avait pas de viande cette fois, alors elles sont faites uniquement avec des haricots ! »
« Ouaf ! … Ouaf ? »
Dring, dring.
« Tiens, de la bouillie de haricots, faite avec les restes d’hier que j’ai agglomérés. Je te les ai gardés ! »
« Ouaf… ? »
Dring, dring.
« Ta-dam ! Des haricots à la vapeur ! Waouh, regarde-moi ça ! On peut aussi cuire les haricots à la vapeur ! Ça concentre leur saveur, alors ils ont encore plus de goût ! »
« Ouaf. »
Dring, dring.
« Très bien ! Aujourd’hui, c’est spécial ! Un ragoût de haricots maison, format géant ! Waouh, regarde-moi ça : il y en a deux fois plus que d’habitude, deux fois ! »
« … »
Dring, dring.
« On a fait un tour complet, pas vrai ? Alors aujourd’hui, pour revenir à l’esprit de nos débuts, des haricots… »
« Ouaf ! Ouaf, ouaf ! »
« Aaaaaah ! »
D’un certain point de vue, c’était inévitable. D’un autre, c’était d’une ingratitude absolue.
Même les humains, seigneurs de toute la Création, ne pouvaient échapper à l’enfer des haricots en conserve jour après jour. Comment un simple chien osait-il faire le difficile ?
… Cela dit, moi aussi, j’en avais assez des haricots en conserve. Il me fallait donc trouver d’autres ingrédients. Ces derniers jours, les problèmes s’étaient accumulés les uns après les autres, et il ne nous restait plus que de quoi bâtir un château avec ces conserves. Si nous les mangions toutes, Azzy et moi finirions en saucisses farcies au ragoût de haricots.
Il n’y avait qu’une seule façon de régler la situation.
« Hé ! Capitaine AB ! Tu m’écoutes ? »
Quand j’ouvris l’armoire de la cafétéria, un golem trapu était assis entre les marmites de fer empilées, les membres ballants. Son épaule portait un affreux trou, là où l’épée de la réincarnée l’avait transpercée, et son corps était couvert d’éraflures. Même les marmites, pourtant exposées au feu et à l’huile depuis leur fabrication, avaient l’air plus propres que lui.
Il faisait peine à voir, comme une poupée abandonnée par son propriétaire ou un sans-abri installé sous un pont après avoir perdu son toit. Difficile de croire qu’il s’agissait de l’un des fiers golems magiques de l’État militaire.
Pourtant, inutile de le plaindre. Ce golem magique était de type synchronisé, et son opératrice était une officière d’élite parmi l’élite. Elle se trouvait sans doute quelque part au chaud, à siroter une bière glacée tout en nous observant.
Le corps du golem avait beau souffrir, ce n’était qu’une tragédie de l’autre côté du mur. Comme ces drames que personne ne daignait regarder dans la vraie vie et qui, allez savoir pourquoi, déferlaient sur le monde littéraire, elle cherchait peut-être à satisfaire, par l’intermédiaire de ce golem, son goût pour la morosité, qu’elle ne pouvait assouvir dans sa propre vie.
Maintenant que j’y pensais, c’était injuste. Et si je plongeais ce golem dans les toilettes ? Elle n’était même pas connectée pour le moment, mais peut-être que faire semblant de lui infliger une sorte de torture par l’eau soulagerait un peu ma frustration…
『Que me voulez-vous ?』
« Ah ! Tu m’as fait peur ! »
Le golem bougea soudain, et je sursautai si violemment que je faillis le lâcher. Je le rattrapai de justesse. Le golem, qui avait manqué de s’écraser au sol, leva les yeux vers moi sans ciller.
『Je vous prie de faire attention. Cette unité a subi des dégâts considérables et ne pourra pas supporter beaucoup d’autres chocs.』
« Oh là là. Désolé. »
Quand je le posai délicatement sur la table, le golem se redressa maladroitement, son corps grinçant. Je me grattai la tête et m’assis sur une chaise.
« Tu étais connectée. »
『Tartare est un établissement de sécurité de niveau cinq. Observer l’intérieur de Tartare relève du devoir et de l’obligation de cette officière. Je ne peux pas négliger cette tâche, ne serait-ce qu’un instant.』
Elle travaillait donc dur.
Je me sentis soudain un peu coupable. C’était comme critiquer les fonctionnaires avant de les voir aussitôt à l’œuvre. Elle était là alors que ce n’était même pas l’heure du repas ; elle devait vraiment venir vérifier souvent.
« Quand même, tu n’es que dans la cafétéria, non ? Qu’est-ce qu’il y a à surveiller pour que tu restes ici tout le temps ? »
『Je n’ai pas le choix. Si cette unité quittait les lieux, un autre stagiaire pourrait tenter de la détruire. Au moins, dans la cafétéria, je peux vous observer, vous et le Roi des Chiens, à chaque repas. C’est une chance.』
« Azzy et moi ? Qu’est-ce que tu espères voir en regardant une personne manger à la même table qu’un chien ? »
『À tout le moins, je peux confirmer que vous êtes en vie. Savoir si vous l’êtes encore a suffisamment de valeur.』
« Si je suis vivant ou mort ? »
『Affirmatif. L’État militaire s’intéresse beaucoup à votre état de santé.』
Ça me gêna un peu d’entendre ça. Je ne m’attendais pas à ce que l’État militaire se soucie autant de mon sort.
L’État militaire considérait le bien-être et la sécurité comme des luxes, et pourtant, il veillait sur moi avec tant de sollicitude. Je me sentis étrangement touché…
『Vous êtes du papier tournesol.』
Du papier tournesol. Un papier réactif servant à déterminer si une solution était acide, mais aussi une expression d’argot militaire qu’on employait de temps à autre.
Qu’est-ce que ça voulait dire ? Que, pour l’État militaire, je n’étais pas différent d’une bande de papier tournesol. Si elle virait au rouge vif après avoir été trempée, ils sauraient que l’intérieur était dangereux et qu’il fallait se montrer prudent.
Autrement dit, j’étais un sacrifice envoyé en éclaireur pour vérifier si l’Abîme était sûr.
Je comprenais maintenant pourquoi on m’avait ordonné de survivre. C’était tout ce qu’on avait attendu de moi depuis le début.
Alors que je devenais un citoyen encore plus cynique, le golem ajouta :
『Si quelqu’un vous inflige une blessure mortelle, je vous demande de crier haut et fort le nom de votre agresseur avant de mourir. L’État pourra alors évaluer les stagiaires de manière plus objective grâce à votre témoignage.』
« Hein ? Ce golem ne sait vraiment pas tenir sa langue. Je devrais peut-être t’achever d’abord. Tu veux t’éteindre en criant mon nom comme dernières paroles ? »
『Ce ne serait pas une mauvaise chose pour vous non plus. Vous pourriez attribuer une évaluation négative au véritable responsable de votre mort. Même après votre décès, vous pourriez fermer les yeux en paix.』
« C’est une chose à dire, ça ? Je ne veux pas fermer les yeux en paix ! Je veux vivre, même si je ne les ferme plus jamais et que je finis avec une cataracte ! »
Furieux, je saisis le golem par les jambes et le retournai. Il pendit lamentablement, ses articulations grinçant comme du métal rouillé. Peut-être que la tête en bas lui avait remis les idées en place, car une voix plus pressante sortit de son micro.
『Arrêtez immédiatement. Je vous demande instamment de mettre fin à cette violence gratuite et de relâcher cette unité.』
« C’est précisément parce que tu appelles ça de la violence gratuite que tu y as droit, tas de ferraille ! »
J’envisageai de le frapper à la main, mais son corps, qui semblait dur comme le fer, attira mon regard. Si je le frappais, j’allais me faire mal aux doigts, non ?
C’était bien pour ça que les outils existaient. Je sortis une carte de diamant de rang un et la transformai en brochette grâce à l’alchimie. Puis j’appuyai la pointe contre le corps du golem.
Face à la lame, le golem s’écria d’urgence :
『Arrêtez immédiatement. Je vous adresse un avertissement solennel. Si vous endommagez cette unité, votre évaluation pourrait en pâtir considérablement…』
« Tu es toujours connectée ? Dans ce cas… »
Je devais le frapper avant qu’elle ne se déconnecte, tant que la synchronisation de la douleur était encore active.
Une fine brochette de fer pouvait aussi servir de baguette. Je l’abattis sur le derrière du golem. Clang. Le métal résonna.
『Aïe !』
« N’exagère pas. Tu ne sentiras plus rien une fois la connexion sensorielle coupée. »
『Affirmatif. Cette unité est un golem. Un tel comportement est dénué de sens. Je vous demande instamment d’arrêter, ngh !』
Je le frappai encore pendant qu’il parlait. Un petit gémissement lui échappa ; la synchronisation de la douleur n’avait donc pas encore été interrompue.
Brandissant la baguette bien haut, je marmonnai d’un ton solennel : « Pourtant, le sens d’une punition réside dans le fait de l’infliger, pas dans la douleur elle-même. Même si tu es un golem, j’ai l’impression que mon propre cœur se déchire chaque fois que je te frappe le derrière. »
Comme c’était injuste ! Je lui tapais les fesses pour le punir, mais la personne à l’intérieur n’avait qu’à se déconnecter un instant avant de revenir. Elle sirotait peut-être même un verre bien frais dans la vraie vie tout en m’insultant. Pff, rien que d’y penser, mon ressentiment montait.
Très bien. J’allais déverser toute ma haine sur cette baguette.
Je fessai consciencieusement le golem suspendu la tête en bas. Clang, clang. Le métal cogna contre le métal. Au bout d’une dizaine de coups, je m’arrêtai, inquiet de l’abîmer pour de bon, puis le reposai sur la table.
Le golem était à quatre pattes, le derrière en l’air, comme s’il avait vraiment mal. Une voix hachée sortit de son micro.
『… Dans l’évaluation…』
« Non, franchement, arrête d’exagérer. Tu as coupé la connexion sensorielle. On pourrait croire que tu étais entièrement synchronisée avec le golem. »
Le golem me lança un regard noir. D’une manière ou d’une autre, son corps inorganique semblait rayonner de ressentiment à mon égard. Voilà qui répondait à la question de savoir si une poupée de fer-blanc pouvait éprouver des émotions.
Non, pourquoi ? Qu’est-ce que j’avais fait de mal ? Il ne pouvait pas avoir vraiment senti tous ces coups. Ce n’était pas un masochiste.
『… Cette unité est l’un des rares golems magiques de communication encore opérationnels. Il ne faut en aucun cas l’endommager, ne serait-ce que pour assurer la stabilité des communications. Le défaut à son épaule a déjà perturbé la fonction de synchronisation. Tout choc supplémentaire risque de lui infliger des dégâts irréversibles.』
« C’est pour ça que je l’ai frappé avec le côté, au lieu de le poignarder. »
『Cela stimule davantage la synchronisation de la douleur…』
Le golem cessa de parler dans un gémissement, puis se redressa avec encore plus de maladresse qu’avant.
『… Quoi qu’il en soit. Vous êtes venu trouver cette officière après avoir passé plusieurs jours à ne vous rendre à la cafétéria que pour les repas, ce qui laisse penser que vous avez une requête. Laquelle ?』
« Ah, oui. Envoie-nous des provisions. On manque de nourriture fraîche. »
『Des provisions, dites-vous ?』
Le golem posa la question comme s’il avait entendu une absurdité.
『Vous êtes venu demander des provisions à cette officière, et vous avez attaqué cette unité ?』
« Allons, attaque ? Entre nous ? Appelons ça une petite marque d’affection physique. »
『Apparemment, frapper quelqu’un avec une barre de fer s’appelle une petite marque d’affection physique.』
« Enfin, je n’ai frappé qu’un golem, tandis que l’État militaire frappe des gens. Honnêtement, comparé à moi, l’État militaire n’a pas son mot à dire. »
『… Je vous le redemande. Vous êtes venu demander des provisions à cette officière, mais vous avez attaqué cette unité et critiqué l’État ?』
Le golem me fixa, puis déclara :
『Requête rejetée.』
« Pourquoi ? »
『Vos dernières remarques suffisent, à mon avis, à justifier ce refus.』
« Tu vas vraiment être aussi mesquine ? Tu abuses de ton pouvoir pour te venger, pas vrai ? »
『La vengeance personnelle n’est qu’une partie du problème. Il existe également des motifs valables de rejeter votre demande de provisions.』
Il y avait donc bel et bien une vengeance personnelle derrière tout ça. Un soldat de l’État militaire pouvait vraiment dire ça aussi ouvertement ?
C’était ridicule, mais c’était moi qui avais besoin de provisions. Pour l’instant, je devais ravaler ma fierté.
« Très bien, explique-moi. Quelle est la raison ? »
『Des provisions ont été larguées dans Tartare il y a deux jours. Vous en avez certainement reçu. Demander des provisions supplémentaires alors qu’il reste de la nourriture en abondance constitue un gaspillage de ressources et un manquement au devoir. Le service du ravitaillement ne l’approuvera pas, et cette officière ne comprend pas pourquoi vous en avez besoin de davantage.』
« En gros, tu dis : pourquoi ces porcs en redemandent-ils alors qu’ils ont reçu des provisions avant-hier ? »
『Puisque vous avez compris, inutile de répéter. En conclusion, tout ravitaillement supplémentaire est impossible.』
Le golem parlait d’un ton plat. Son attitude était froide et rigide, comme celle d’une véritable poupée de fer.
Indigné, je protestai.
« Il n’y avait que des haricots en conserve dans la caisse de ravitaillement ! Ça fait plusieurs jours qu’on ne mange que ça, et maintenant tu veux qu’on continue ? Tu cherches à faire de nous des blocs vivants de soja fermenté ? »
『Négatif. Les provisions comprenaient également du pain et du lait. Vous faites une fausse déclaration.』
« De quoi tu parles ? La Résistance qui s’est faufilée ici a tout mangé. Pourquoi me demandes-tu ce qu’ils ont dans le ventre ? »
À ma réponse agacée, le golem releva brusquement la tête, comme s’il venait de recevoir un coup de massue.
『… Je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu. Pourriez-vous répéter ?』
« Je dis que les membres de la Résistance cachés dans les caisses de ravitaillement ont tenu le coup en mangeant tout ce qui n’était pas des conserves. C’est pour ça qu’on n’a plus que ces haricots écœurants à se mettre sous la dent. Tu l’as vu aussi. Ça fait des jours qu’on ne mange que ça. Azzy et moi ne pouvons pas vivre de haricots, alors donne-nous autre chose. »
『La Résistance a infiltré Tartare ?』
Le golem resta silencieux un long moment, puis se mit soudain à m’interroger.
『Pourquoi ne me l’avoir signalé que maintenant ?』
« Pourquoi ? Parce que j’ai besoin de provisions. »
『Ne vous est-il pas venu à l’esprit qu’il était plus important de signaler une infiltration que de demander des provisions ?』
« Ah bon ? »
『Affirmatif. Bien sûr que oui. Alors, que s’est-il passé ? Qu’est-il advenu des intrus ?』
« Ils ont essayé de faire exploser une bombe, alors une bagarre a éclaté. Après ça, le vampire a dévoré les intrus avec appétit. »
Le golem porta sa main droite fonctionnelle à son front. Le geste était si humain que je fus certain que le capitaine AB faisait exactement la même chose.
『Votre rapport n’est pas faux, n’est-ce pas ?』
« Pourquoi mangerais-je des haricots en conserve pendant des jours juste pour obtenir plus de provisions ? Si tu veux une preuve, cherche le nom de Kanisen Riverwood. Il devrait figurer sur la liste des personnes recherchées. »
『Veuillez patienter un instant.』
La lumière disparut un instant des yeux du golem. Elle avait dû se déconnecter brièvement pour vérifier. Peu après, il se remit à bouger.
『… Confirmé. J’estime votre déclaration suffisamment crédible. Vous n’auriez pas pu consulter la liste des personnes recherchées, qui vient d’être mise à jour ; il est donc raisonnable de supposer que vous l’avez rencontré en personne.』
« Oui ! Alors tu vas nous donner des provisions, maintenant ? »
『C’est vraiment ce qui vous importe, en ce moment ?』
« Bien sûr que ça m’importe. Azzy commence à vouloir me manger parce qu’elle en a assez des haricots. Azzy, qui grogne dès que j’ouvre une boîte, est bien plus effrayante que les membres de la Résistance, déjà morts et en train de servir de nourriture au vampire. »
Une fois de plus, le golem se tint la tête et gémit. Un profond soupir sortit de son micro.
『… Je vais demander des provisions supplémentaires. Toutefois, cette affaire exige une enquête sur les circonstances ainsi qu’une décision de mes supérieurs. Je vous demande donc de coopérer.』
« Si tu nous donnes des provisions, je peux t’expliquer les circonstances autant que tu veux. Comment préfères-tu l’entendre ? Comme un conte de fées ? Ou une pièce de théâtre ? »
『Je vous prie de rédiger un rapport.』
« Très bien. Il était une fois un magnifique village où des roues à aubes tournaient pour puiser l’eau, formant des arcs-en-ciel qui s’étendaient comme des ormes. Au bord de la rivière coulait l’eau claire des montagnes ; passaient des marchands en quête de panneaux indiquant la route vers la mer, les histoires qu’ils transportaient et les rêves d’un garçon qui avait grandi en les écoutant. Là vivait un jeune garçon nommé Kanisen Riverwood… »
『Un rapport écrit.』
« Tss. Tu n’as aucun romantisme. Les rapports, c’est ennuyeux. »
Les mains et la bouche étaient séparées pour que celle-ci ne gêne pas le travail de celles-là. Tandis que j’expliquais la situation au golem, mes mains étaient libres, et elles se mirent naturellement à chercher de quoi s’occuper.
Leur travail consista à ouvrir des conserves de haricots. J’avais déjà épuisé toutes les astuces possibles avec ces boîtes écœurantes. Il était temps de m’en débarrasser.
Tout en ouvrant une à une les boîtes de cette montagne de conserves, je racontai au golem ce qui s’était passé.
« Alors. Ces salauds voulaient faire sauter Tartare avec une bombe. Grâce à l’art du ciel et de la terre et à la divine technique du rétrécissement du sol, je me suis placé derrière eux. Effrayés par mon approche secrète et soudaine, ils se sont rués sur moi comme des lapins apeurés. J’ai alors lancé les conserves que j’avais à la main, et elles ont explosé comme des grenades, balayant les ennemis… Ah, pardon. Tu as entendu jusqu’où ? »
『J’ai confirmé qu’ils avaient élaboré un plan visant à détruire Tartare avec une bombe.』
« Ah, oui. Donc… »
J’étais en train de raconter la suite en versant les conserves ouvertes dans une grande marmite.
Des pas lourds résonnèrent dans le couloir. Je n’eus même pas besoin de lire les pensées pour deviner qui les faisait : ils annonçaient sa présence à la ronde.
« Ouaf, non ! »
Azzy fit irruption dans la cafétéria, fonça droit sur moi et s’agrippa à moi. Elle m’enlaça la taille, planta les dents dans ma manche et secoua violemment la tête en tirant dessus. Elle avait l’air désespérée, comme si elle me croyait en train d’accomplir quelque horrible alchimie de sorcière.
« Non ! Pas les haricots ! Ouaf ! Arrête ! »
« Azzy, je crois que mon corps va se déchirer avant mes vêtements. Tu peux me lâcher ? »
« Ouaf ! Ouaf, ouaf ! »
Elle devait vraiment détester les haricots pour avoir entendu les boîtes s’ouvrir et accouru, terrifiée.
L’uniforme d’instructeur de l’État militaire était inutilement solide et ne se déchirait pas facilement. Résultat : ma main allait et venait au rythme des mouvements de tête d’Azzy. Rien qu’avec ça, je risquais de me déboîter le poignet.
Après avoir calmé Azzy non sans mal, je vidai la dernière boîte dans la marmite.
« On ne va pas manger ces haricots en conserve. »
« Ouaf ? Vrai ? »
« Oui. Comment pourrait-on manger tout ça ? On va s’en servir comme engrais. »
J’ajoutai de l’eau aux haricots en conserve dans la marmite, obtenant une sorte de bouillie. Azzy dressa la queue et fixa le récipient plein de haricots comme s’il s’agissait de son ennemie jurée. Après avoir calmé la chienne surexcitée, je grognai en soulevant la lourde marmite — l’équivalent de vingt boîtes — et en m’enfonçant dans la réserve.
Un grand corps gisait là, semblable à un cadavre auquel on aurait arraché tous les membres. Je posai bruyamment la marmite près de sa tête, dont les yeux étaient révulsés.
Le bras droit de l’immortel bondit alors et se mit à fourrer dans la bouche du corps la bouillie de haricots collante. À mes yeux, rien ne pouvait être moins appétissant pour un humain, mais tant que ça lui servait de nourriture, le bras ne semblait se soucier ni de l’apparence ni du goût.
Après tout, un bras sans langue ne pouvait pas sentir les saveurs.
« Au début, ça me fichait la chair de poule, mais quand j’imagine que j’élève une plante, ça passe. »
Il lui faudrait probablement une journée pour tout manger. Je refermai la porte de la réserve et ressortis. Azzy était accroupie près de la porte, la queue raide en l’air. Dès qu’elle constata que je n’avais plus la marmite, elle aboya joyeusement.
Alors que nous approchions du golem, Azzy et moi, je lançai : « Tu as vu, pas vrai ? Tu ne peux pas forcer Azzy à manger encore des haricots. »
『Je comprends la situation, mais l’enquête n’est pas encore terminée. Veuillez d’abord achever votre récit.』
« Ah, oui. J’en étais où ? »
『Vous expliquiez que des membres de la Résistance préparaient un attentat à la bombe.』
« Quoi ? J’ai déjà tout raconté. C’est fini. On s’est alliés pour les arrêter, puis on a donné les corps au vampire. Fin de l’histoire. »
Le golem se redressa brusquement et leva le poing. Qu’est-ce que c’était que ça ? Je mis un instant à réagir, puisque je ne pouvais pas lire ses pensées. Il voulait se battre contre moi ? Malheureusement, même si j’étais faible, un modèle trapu comme lui ne pouvait pas me faire de mal.
Je remuai doucement les doigts de ma main gauche pour attirer son attention. Pendant ce temps, ma main droite contourna le golem par-derrière.
« Hyah ! »
Un coup derrière le genou suffit à faire s’écrouler le golem. Je bougeai prestement ma main gauche, lui tordis le bras levé dans le dos et l’immobilisai. Le golem se débattit, mais avec son bras droit incapable de bouger correctement, il ne pouvait pas s’échapper.
Je lui caressai le dos du bout des doigts et marmonnai tranquillement :
« Calme-toi, calme-toi. Du calme, du calme. Même si tu as des réclamations, pose-toi un instant. T’énerver ne t’aidera pas. »
『… Si vous cherchez délibérément à vous moquer de cette officière, sachez que vous avez réussi.』
« Me moquer de toi ? Pas du tout. Tu te fais une fausse idée. »
J’arborais un sourire immense, si manifeste que même moi, je pouvais le remarquer.
Ah. J’étais tellement heureux d’avoir enfin quelque chose que je pouvais battre par la force. Si seulement il y en avait quelques autres comme lui.
« Ouaf ! Et ma nourriture ? »
Je vous en prie. J’espérais qu’il y en aurait encore un autre.
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