Chapitre 35
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 35 : Souris, et la fortune te sourira
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Le sol de béton buvait le sang des défunts, tandis que les ténèbres sans fin engloutissaient ceux qui portaient le poids de leur propre histoire. Dans l’Abîme, que même la miséricordieuse Terre Mère avait maudit, de stupides enfants n’avaient pas su se retenir et avaient commis un nouveau péché. Le chevalier qui avait voulu laisser ne serait-ce qu’une ligne de son nom dans l’histoire avait fini par trouver la mort aux côtés des quatre jeunes gens qui l’avaient suivi.
Pourtant, le temps s’écoulait comme un grand fleuve, emportant tout sur son passage et aplanissant les vies accidentées jusqu’à les fondre dans le quotidien. Les morts de la veille sombrèrent dans l’oubli, inconnus de tous et sans laisser la moindre trace.
La routine habituelle reprit son cours.
« Ouaf ! »
Hum. Ça faisait un moment que je n’avais pas entendu ce réveil. Je me retournai et tendis la main. Azzy frotta son museau contre ma main et mon bras en aboyant avec insistance. Comme je ne me levais toujours pas, elle finit même par me mordiller.
« Ouaf ! Ouaf ! »
« D’accord, d’accord. Je me lève. »
Je m’étirai paresseusement, récompensai mon réveil en le caressant, me rinçai le visage avec ma ration d’eau du jour, puis me lavai les cheveux avec l’eau de la pièce voisine. Je me sentis revigoré. S’il y avait eu un doux soleil matinal et une brise fraîche, je n’aurais rien demandé de plus.
J’insérai le paquet contenant l’uniforme d’instructeur dans mon terminal biologique. L’uniforme, bien ajusté, m’enveloppa sans entraver mes mouvements. Je me changeai en un instant, fourrai quelques affaires dans mes poches et sortis. Azzy se pressa contre moi.
« Prenons le petit déjeuner, puis allons nous promener. »
« Ouaf ! »
« Ce matin, on a quelque chose de frais et de propre, distribué hier… »
« Ouaf, ouaf ! »
« …du ragoût de haricots en conserve. Ça te dit ? »
« Ouaf, ouaf ! »
Dieu merci. Peut-être parce que les chiens avaient une mémoire désastreuse, elle ne voyait aucun inconvénient à manger la même chose que la veille. À partir de maintenant, je ne devrais nourrir Azzy qu’avec des haricots.
Maintenant que nous avions pris un bon petit déjeuner, il était temps de passer à la tâche suivante.
Je pénétrai dans la cour. Azzy me suivit, les yeux brillants, sans doute persuadée que nous allions jouer à la balle.
Pas aujourd’hui, sale petite bête. Après tout ce que tu as joué hier, tu devrais savoir te contenter de ça. Tu es incapable d’être satisfaite, ou tu as déjà oublié ? Tu ne pourrais pas améliorer ta mémoire uniquement dans ce genre de cas ?
Je repoussai Azzy, qui ne cessait de me devancer en me lançant des regards pleins d’espoir.
« Ne me gêne pas. Une tâche incroyablement difficile m’attend aujourd’hui. »
« Ouaf ? »
« Je dois réveiller une ancienne qui se lève tard et dort très mal. »
Le visage grave, je pris la direction de l’armurerie souterraine où séjournait la vampire. Même dans l’obscurité, une énergie sinistre semblait onduler dans l’air. Après avoir dégluti avec nervosité, je m’approchai de la porte de fer de l’armurerie, frappai dessus et criai :
« Stagiaire Tyrkanzyaka ! Debout ! Le soleil est déjà haut dans le ciel ! »
« Ouaf ? »
Azzy leva les yeux vers le ciel, perplexe. Il n’y avait pas la moindre lueur de soleil dans l’Abîme. Elle pencha la tête.
Et alors ? Dehors, il était bel et bien haut dans le ciel. Si tu veux discuter, va le chercher et ramène-le ici.
Je continuai à frapper la porte de l’armurerie à coups de poing et de pied.
« Debout ! Tu comptes dormir encore combien de temps ? Même si la Résistance attaque par-dessus, ronflement. Même si cette terre est au bord de l’effondrement, ronflement. Mourir une fois te dispense de tes obligations ? La mort met-elle fin à ton travail ? À tes impôts ? Si tu peux encore bouger, tu pourrais au moins penser à contribuer à la société… »
« C’est quoi, tout ce vacarme de si bon matin ? »
Tandis que je martelais la porte, celle de l’armurerie souterraine s’ouvrit lentement.
« Quel individu mal élevé. Si tu viens en invitée, ne devrais-tu pas attendre que ton hôtesse se prépare ? »
« Et qu’est-ce que tu pourrais bien avoir à préparer, assise dans un cercu… »
J’allais en dire davantage, mais je me tus à la vue de la vampire derrière l’entrebâillement. Je m’étais attendu à entendre sa voix résonner depuis l’intérieur du cercueil, mais elle avait l’air différente de d’habitude.
« Oh, tu es déjà réveillée. »
Le cercueil de cèdre flottant n’avait pas changé ; il m’était familier au point d’en être lassant. Pourtant, la vampire était assise dessus. Les jambes sagement serrées, les cheveux relevés par une épingle antique et une ombrelle posée avec légèreté contre l’épaule, elle avait l’élégance d’une princesse d’une ancienne dynastie.
L’ombrelle d’un noir de jais, faite de ténèbres rassemblées, ne devait rien peser. Elle oscillait entre ses doigts fins comme une feuille de saule.
Elle portait une tenue ancienne aux pans fluides. Ses manches si larges laissaient entrevoir par endroits sa peau pâle. Le genre de vêtement qui affichait l’opulence par une consommation extravagante de tissu. L’État militaire en ferait une crise s’il la voyait ainsi, mais autrefois, les gens s’habillaient vraiment de cette façon.
Lorsque la vampire fit un pas en avant, les lourdes portes d’acier s’ouvrirent en grand comme pour l’accueillir. Les sceaux rouge vif gravés dessus s’illuminèrent. La vampire sortit de l’armurerie souterraine avec une lenteur insupportable — ou peut-être avec la grâce de quelqu’un qui avait tout son temps.
Les portes de fer claquèrent derrière elle. Installée sur le cercueil, la vampire marmonna :
« Ces derniers temps, le bruit est devenu insupportable. Je n’ai pas réussi à dormir. Vous n’êtes que trois, et pourtant vous faites davantage de vacarme que lorsque vous étiez plus d’une centaine. Vous piaillez plus fort que des cochons qu’on égorge. Comment voulez-vous vivre dans ces conditions ? »
« Waouh. Tu aurais dormi plus longtemps si je ne t’avais pas réveillée ? Même après avoir tant dormi, ça ne suffisait pas ? Après plusieurs siècles de sommeil, j’aurais cru que le sommeil lui-même en aurait eu assez de toi et se serait enfui. »
« …Ça suffit. C’était une erreur de discuter avec toi. »
La vampire me lança un regard noir, puis guida son cercueil plus loin.
« Pourquoi es-tu sortie du cercueil ? »
« Puisque j’ai décidé de me réveiller, je dois m’habiller convenablement. C’est la moindre des choses, non ? »
La vampire répondit d’un ton étrangement sec, puis se retourna brusquement pour me foudroyer du regard.
« Ou bien ma tenue te déplaît-elle ? »
« Vas-y. Traite-moi encore de ridicule, comme hier. »
D’où venait cette soudaine hostilité ?
Ah. Non, quand même ?
Elle m’en voulait parce que je l’avais traitée de ridicule la veille ?
Hmm. Est-ce que je devais lire ses pensées ? C’était le matin, et je n’avais pas envie de me servir de mon pouvoir, mais je n’avais pas le choix. Après avoir serré et desserré les poings à plusieurs reprises, je me concentrai pour lire les pensées de la vampire.
« Toute personne bien élevée devrait soigner son apparence avant de se montrer. Lui, il se mouille les cheveux tous les jours et enfile un uniforme, mais il se permet de me critiquer… ! La dernière fois, ce garnement m’a entraînée dans son raisonnement injuste et je n’ai pas su le contredire, mais aujourd’hui, ce sera différent. Je vais donner une leçon à cet insolent ! »
Waouh. Elle avait ruminé chaque mot que j’avais prononcé la veille pendant toute une journée. Elle était vieille, alors pourquoi était-elle aussi mesquine ? Avec une mémoire pareille, elle n’aurait jamais la moindre démence.
J’ignorais pourquoi elle était devenue si rancunière, mais les sentiments qu’elle avait gardés en elle toute la journée avaient fermenté et s’étaient transformés en quelque chose de complètement différent. La contrarier maintenant tournerait au désastre. Je devais calmer un peu sa colère.
Je répondis avec autant de douceur et de sincérité que possible :
« Non ? Pourquoi ta tenue me déplairait-elle ? Mes yeux sont les seuls à en profiter. »
« Toi. En toute époque et en tout lieu, une tenue soignée a toujours été une marque de politesse… Quoi ? »
« Je suis humain, moi aussi. Voir une jolie personne bien habillée, c’est bien plus agréable que de regarder un cercueil en bois flotter dans les airs. L’épingle colorée et tes vêtements vont bien avec ton teint pâle. C’est comme mettre de la couleur sur une feuille blanche et la décorer. Les histoires selon lesquelles les vampires ont le pouvoir de captiver les gens ne sortent peut-être pas de nulle part. »
« Quoi ? »
« Les gens vont être jaloux. Tu es une vampire immortelle, tu vivras éternellement, alors même le temps ne peut pas ternir ta beauté. Peut-être que tu restes dans ton cercueil pour le bien du monde. Comme ça, les femmes ne sont pas consumées par l’envie et les hommes ne prennent pas la grosse tête. »
« Euh, hum… »
Hier, la vampire avait bouillonné de colère toute la journée en se préparant. Sortir de son cercueil signifiait qu’elle comptait désormais se mettre sérieusement à l’œuvre. Se faire belle et relever ses cheveux, c’était affirmer cette résolution.
Tout ce qu’on prépare longuement et qu’on charge d’émotion mérite une récompense à la hauteur. Sinon, tout cela se transforme en ressentiment et nous retombe dessus.
À mes compliments, aiguisés par mes années d’escroquerie dans les ruelles, la vampire inclina légèrement son ombrelle.
« Hmph. Tu sais décidément flatter les gens. »
« Je te flatte, oui, mais je ne mens pas. Comme tu as pu le constater à ma façon d’agir et de parler, je mets de la sincérité dans chacune de mes paroles. Je ne peux pas dire ce que je ne pense pas. »
« Hier, tu m’as traitée de ridicule… »
« Je t’ai traitée de ridicule parce que la situation était urgente. Je n’ai jamais dit que tu n’étais pas belle. Tu ne le sais peut-être pas, mais les fausses déclarations sont considérées comme le pire des crimes dans l’État militaire. Affirmer que la stagiaire Tyrkanzyaka n’est pas belle serait clairement une fausse déclaration. »
Bien. La vampire finit par se taire. Sans même tourner la tête, elle se cacha le visage derrière son ombrelle et s’éloigna à vive allure, mais lorsque je lus ses pensées, je découvris qu’elle était plutôt contente. L’opinion qu’elle avait de moi s’était elle aussi un peu améliorée.
Ouf. J’avais traversé cette crise sans encombre.
Bien. Il était temps d’aller chercher la régresseuse.
La régresseuse vivait au premier étage de la prison.
Si vous vous demandez pourquoi la grande régresseuse vivait encore dans cette prison étroite et étouffante alors qu’il ne restait ni instructeurs ni autres prisonniers, je vous dirai de baisser les yeux et de regarder.
La régresseuse avait découpé tous les murs de sa cellule, ainsi que ceux de dix pièces voisines. Les épaisses parois de béton renforcées de plaques d’acier pour empêcher les évasions avaient été débitées en blocs rectangulaires bien nets, comme des meubles modulaires, puis soigneusement empilées sur un côté de la prison. La régresseuse utilisait sa cellule agrandie à la fois comme terrain d’entraînement et comme logement.
On aurait presque pu dire que tout le premier étage lui appartenait, et elle semblait le penser elle aussi. À peine eûmes-nous posé le pied au premier étage qu’un regard aiguisé et méfiant se posa sur nous.
« Oh ? Tyrkanzyaka ? Azzy ? Et… »
Après avoir vérifié qui était venu, la régresseuse se détendit. C’était injuste qu’elle fronce encore légèrement les sourcils en me voyant. Qu’est-ce que j’avais fait ?
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
« J’ai quelque chose d’important à te dire aujourd’hui. Viens avec moi. »
« Je suis occupée. J’ai des choses à faire. »
« Ah, merde. Tu ne sais vraiment pas jouer le jeu. Tu devais être une solitaire, dehors. »
« …Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
La régresseuse, qui s’apprêtait à regagner sa chambre, ressortit la tête, une hostilité presque palpable émanant d’elle. Après l’avoir rappelée à moi en une phrase, je déclarai innocemment :
« J’ai dit que j’avais une annonce importante à faire. Viens écouter mon séminaire, stagiaire Shei. »
« C’est important, alors écoute bien. Je. N’ai. Pas le temps pour ça. »
« J’ai enfin compris le principe de la magie du sang hier, alors j’ai passé toute la nuit à manier mon épée. Quel casse-pieds. »
Tes efforts étaient louables, mais ça ne me concernait pas. Je relevai le menton et lançai avec désinvolture quelque chose que la régresseuse aurait envie d’entendre.
« J’allais te parler de la structure de Tartare. Tu n’en as pas besoin non plus ? »
« La structure de Tartare… ? »
Comme prévu, la régresseuse s’intéressa à ces nouvelles connaissances qui lui manquaient. Elle posa le menton sur sa main et réfléchit.
« Je sais ce qui se passe à Tartare, mais j’ignore encore beaucoup de choses sur sa structure et ses secrets. Si j’en apprends davantage sur Tartare, est-ce que je pourrai aussi découvrir pourquoi elle vient ici ? »
La régresseuse avait connu treize régressions et découvert une quantité innombrable de secrets et de savoirs. Ce qui se produirait dans l’avenir, ce qui se cachait dans ce monde… À cet instant, rares étaient ceux qui en savaient davantage qu’elle.
Même moi, qui pouvais lire les pensées, j’ignorais certaines choses en raison de la nature même de la régression.
Mais c’était la première fois que la régresseuse venait à Tartare avant son effondrement. Je m’attendais donc à ce qu’elle ignore sa structure, que j’avais découverte lors de l’attaque de la Résistance. Et j’avais vu juste.
La régresseuse semblait hésiter, mais je voyais bien que son cœur penchait déjà pour l’acceptation. Je me retournai et lançai :
« Enfin, si même le margrave ne t’intéresse pas, tant pis. Je m’en vais. »
« Attends. »
Elle avait mordu à l’hameçon.
Gamma, enfin, Wicrol, merci. Tu es peut-être mort, mais je vais faire bon usage de tes connaissances. Même morts, les gens nous laissent leur savoir.
« Attends que je me prépare. »
Tandis que la régresseuse s’enfonçait dans la pièce séparée par un rideau, Azzy, qui reniflait les alentours par curiosité, trottina soudain jusqu’à moi et lâcha l’objet qu’elle transportait dans sa gueule.
C’était une perle ronde et transparente, faite d’un cristal imprégné de magie. Une étrange lumière tourbillonnait en son cœur.
« Ouaf ! Ouaf ! »
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu veux jouer à rapporter la balle ? Mais qu’est-ce qui t’a pris d’apporter les affaires de quelqu’un d’autre sans permission ? »
À première vue, elle avait l’air coûteuse. Je ramassai la perle avec précaution et l’examinai sous toutes ses faces. De quel genre de perle s’agissait-il ? Elle semblait contenir une bonne quantité d’énergie magique. Était-elle précieuse ? Ou dangereuse ?
« Ah, ça. C’est une bombe. »
Apparemment, les deux. Je lançai précipitamment la perle au loin.
« Aaaaaah ! »
Elle fila le long du couloir de la prison. Dans le même instant, je courus me cacher derrière un mur, au détour d’un angle. Bon sang, comment avait-elle pu laisser une bombe à portée d’un chien ? Il fallait bien gérer les explosifs…
Attends. Un chien ?
Pris d’un horrible pressentiment, je jetai prudemment un œil derrière le mur. À cet instant, Azzy accourut et rattrapa la perle en plein vol avec une adresse parfaite.
Ah, si elle la mordait…
Avant que je puisse refermer la bouche, Azzy et moi croisâmes le regard.
« Ouaf ! Ouaf ! »
« N-non ! Ne viens pas ! Ne la mords pas ! Ne t’approche pas ! »
Terrifié, je poussai sur mes jambes pour m’enfuir. Mais le temps que je me redresse maladroitement, Azzy était déjà arrivée à ma hauteur.
Les yeux brillants, elle déposa la perle à mes pieds. Avant que je puisse réagir, la bombe qu’elle venait de lâcher heurta le sol. Je m’effondrai et agitai les mains dans tous les sens, comme si je croyais pouvoir arrêter une explosion avec mes bras et mes jambes.
La bombe tomba dans le couloir avec un léger bruit sourd…
Puis j’entendis la régresseuse éclater de rire.
« Pfft, hé hé hé. Imbécile ! »
« Il a vraiment eu peur ? C’est une Larme de lave. C’est une bombe qui n’explosera jamais si on ne lui insuffle pas de la magie d’une grande pureté selon un motif précis ! »
La perle roula jusqu’à mes pieds, intacte, et les effleura doucement. Je la ramassai, hébété, puis regardai tour à tour la régresseuse et la perle. En voyant mon expression stupéfaite, la régresseuse ne put se retenir et éclata de rire.
« Puhahaha ! Quand même, pourquoi laisserais-je traîner un objet dangereux n’importe où ? »
« …Tu as dit que c’était une bombe. »
« C’en est une. Mais elle n’explosera jamais si je ne le veux pas. »
« C’est une bombe, c’est dangereux ! Qu’est-ce que tu racontes ? Vivre dans l’Abîme t’a fait perdre le bon sens, lui aussi ? Range-la tout de suite ! »
« Pfft. D’accord, d’accord. »
La régresseuse gloussa en ramassant la perle. Azzy la regarda avec espoir, mais la régresseuse se contenta de la ranger dans sa poche de sous-espace. Azzy lui lança un regard noir, comme si on venait de lui enlever son jouet.
« Tss. »
Je claquai la langue et me relevai. J’en gardai un sentiment désagréable, comme si je venais de découvrir les limites de la lecture des pensées.
Je ne pouvais pas lire les souvenirs des vies antérieures de la régresseuse tant qu’elle ne s’en rappelait pas elle-même. Autrement dit, quand il se passait quelque chose en lien avec elle, je réagissais trop tard et peinais à prévoir ce qui allait arriver. Pour quelqu’un comme moi, qui tirais une immense fierté de la seule lecture des pensées, c’était une première épreuve.
Non, ce n’était même pas une épreuve. À vrai dire, la régression échappait aux règles. La lecture des pensées s’en sortait très bien contre une adversaire pareille. Le monde était injuste ; ce n’était pas la lecture des pensées qui était insuffisante.
Quoi qu’il en soit, tout le monde était rassemblé. On y allait ? Après avoir abîmé mon image, mieux valait ne pas en rajouter. Je pris silencieusement la direction du bureau de gestion du quatrième étage, me contentant de lire les pensées pour savoir ce qui se passait derrière moi.
En chemin, la vampire porta une main près de sa bouche et sourit légèrement.
« Ce n’était pas un mauvais divertissement. J’ai pu voir cet individu faire tout un esclandre. Malgré son côté frivole, le voir s’enfuir aussi lamentablement m’a tout de même un peu déçue. Qu’est-ce qu’une simple bombe a d’effrayant ? »
« Vraiment ? Je crois qu’il a plus ou moins compris sa puissance. Quand cette bombe explose, elle ravage tout dans un rayon de trois kilomètres. »
« T-tout cela ? Je croyais qu’elle ne servait qu’aux feux d’artifice. »
« Elle serait inutile sans une telle puissance destructrice. Pfft. Enfin, grâce à elle, j’ai assisté à quelque chose de divertissant. Je veux garder ce souvenir dans mon cœur. »
La vampire observa en silence la régresseuse, qui était devenue étrangement joyeuse, puis déclara :
« C’est la première fois que je te vois sourire. »
« Hein ? Ça arrive, les gens sourient. »
« C’était agréable à voir. Pourquoi ne pas sourire de temps en temps ? »
« De temps en temps ? Je… »
La régresseuse se tut soudain et toucha le coin de sa bouche. Son visage exprimait la stupeur de quelqu’un qui venait de se souvenir de quelque chose oublié depuis longtemps.
« …J’ai souri ? »
Elle avait toujours cherché à devenir plus forte. Elle s’était battue pour acquérir ne serait-ce qu’un savoir de plus. Ce monde regorgeait encore de pouvoirs et de secrets endormis, et chaque minute, chaque seconde de la vie de la régresseuse était une lutte pour s’en emparer.
Même après être entrée dans l’Abîme, où elle ne pouvait aller nulle part, elle n’avait pas cessé de manier son épée et de gagner en puissance.
Pour elle, le rire était un luxe émotionnel si étranger.
« Depuis combien de temps, non, combien de cycles n’ai-je pas souri ? »
Comme elle retrouvait la sensation étrange d’une brise mal ajustée qui passait sur elle, et qu’elle regrettait les émotions éprouvées dans un lointain passé, la régresseuse effleura à plusieurs reprises le coin de sa bouche.
Nous marchâmes un moment en silence. La vampire, confortablement installée sur son cercueil qui avançait de lui-même, se remuait comme si quelque chose la gênait. À chacun de ses mouvements, ses cheveux argentés, qui dépassaient sous son épingle, scintillaient dans la lumière et ses vêtements amples ondulaient.
La régresseuse, perdue dans ses pensées, ne répondit pas. La vampire finit par s’impatienter et décida de se mettre en valeur. Jouant avec ses cheveux, elle prit la parole :
« Hum. Shei, tu ne remarques rien de différent ? »
« Ah, oui. Tyrkanzyaka, j’ai compris quelque chose à propos de la magie du sang en combattant hier, et j’aurais besoin de tes conseils. Quand ce type aura fini de parler, regarde ça pour moi. »
« …Très bien. Je le ferai. C’est une bonne nouvelle que tu aies progressé. »
Déçue, la vampire laissa retomber ses épaules et nous regarda tour à tour, la régresseuse et moi, comme si elle nous comparait.
Franchement. Elle était si ridicule que j’en étais gêné pour elle. La prochaine fois, je ferais peut-être mieux de ne pas la complimenter.
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