Chapitre 22
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 22 : Un bon chien
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Qu’était-ce que le sommeil ?
Pourquoi les êtres vivants avaient-ils besoin de s’abandonner sans défense à eux-mêmes, en faisant abstraction de tous les stimuli extérieurs ?
J’ignorais la raison exacte. Pourtant, comme on pouvait deviner une forme à partir de son ombre, on pouvait se faire une idée de ce que le sommeil apportait aux humains en observant ce qui se passait en son absence. Sans sommeil, l’humeur s’assombrissait, on devenait sensible comme une aiguille acérée, on se fatiguait vite et sa conscience vacillait dangereusement. Même les gens qu’on appelait des saints affichaient une mine épouvantable au réveil ; le sommeil devait donc être quelque chose qui régénérait l’esprit.
Mais puisque nous ne pouvions pas comprendre pleinement l’esprit, nous ne pouvions pas davantage comprendre le rôle du sommeil.
Tout ce que je pouvais faire, c’était dériver dans l’inconscience et attendre que quelque chose me réveille…
Puis quelque chose m’attrapa la jambe.
Je me réveillai aussitôt.
Peu importait la profondeur de mon sommeil. La sensation vertigineuse de mon corps quittant le sol me tira du sommeil et me priva de tout autre confort. L’effroyable impression que la Terre Mère m’avait abandonné plongea mon âme dans la panique.
La malédiction de la Terre Mère n’avait rien de particulier. Il lui suffisait de refuser de soutenir quelqu’un pour qu’il tombe dans l’Abîme.
« Pardon ! Je vous en prie, sauvez-moi ! J’avais tort ! »
Je suppliai désespérément en tombant.
Patatras !
En un instant, avant même qu’une demi-seconde ne se soit écoulée, je heurtai le sol. Sans même avoir repris mes esprits, je me remis fébrilement sur pied.
« Ouf. Ouf. Ouf. »
Je pris une posture défensive et regardai précipitamment autour de moi.
J’étais tombé d’une couchette militaire basse, à cinquante centimètres du sol. Quelqu’un m’avait tiré le pied pendant mon sommeil, me réveillant en me faisant basculer hors du lit.
Je ne tardai pas à comprendre qui m’avait tiré.
« Ouaf. »
Azzy aboya brièvement, le visage impassible, puis ouvrit la porte et sortit. Depuis notre dispute, la dernière fois, parce qu’elle m’avait piqué de la nourriture, elle m’en voulait manifestement encore.
Pourtant, elle m’avait réveillé malgré tout. Elle ne me détestait donc pas complètement.
Non, c’était bizarre de dire ça.
Les chiens ne détestaient pas les gens par nature.
« Azzy. »
« Ouaf. »
Elle se contenta de tourner la tête vers moi. Avant, quand je l’appelais, elle se tournait tout entière dans ma direction ; maintenant, elle ne m’accordait qu’un regard en coin.
Enfin, un chien restait un chien, quoi qu’il fasse.
« Viens à la cantine. »
Sa queue remua. Ses oreilles se dressèrent. Je ne pouvais pas lire ses pensées, mais je n’en avais pas besoin. Il n’existait probablement pas d’autre créature dont les expressions non verbales soient aussi évidentes.
« Ouaf ? De la nourriture ? »
« Oui. J’ai un plat très important à te faire goûter aujourd’hui. »
« Ouaf ! À manger ! »
Le mot « nourriture » lui remonta aussitôt le moral et elle se mit à sautiller sur place.
Haha. Pas la peine de t’exciter autant.
Aujourd’hui, c’était toi que j’allais cuisiner.
« Je vais me laver, alors va m’attendre là-bas. »
« Tu te laves trop souvent ! Ouaf ! Tu vas perdre tous tes poils ! »
« Je ne suis pas encore chauve ! C’est toi qui ne te laves pas assez ! Enfin, peu importe, dépêche-toi de descendre et ramène l’autre aussi ! Pas toi et moi, l’autre ! »
« En bas ? Ouaf ! Compris ! »
Azzy fracassa la fenêtre toute proche et sauta dehors.
Non, elle n’avait pas besoin de prendre le chemin le plus court sous prétexte que je lui avais dit de descendre.
Quoi qu’il en soit, Azzy m’avait compris et était partie chercher la régresseuse. Comment avait-elle su de qui je parlais sans que je prononce son nom ? Azzy n’avait que trois façons de désigner les gens : moi, toi et celle-là. Pour info, la case « celle-là » ne pouvait contenir qu’une seule personne. C’était le véritable sens de la troisième personne.
Heureusement, il n’y avait que deux humains vivants à Tartare. Avec une personne de plus, la situation serait devenue terriblement confuse.
« Bon. Je me prépare ? »
En sifflotant, je me lavai avec l’eau rationnée. Aujourd’hui, j’allais enfin régler son compte à la voleuse de ragoût de chiot qui me tourmentait depuis si longtemps à Tartare.
Après avoir enfilé un paquet de vêtements et m’être rendu à la cantine, je constatai qu’Azzy avait déjà amené la régresseuse. Elles formaient un contraste saisissant. Contrairement à Azzy, qui se réjouissait à l’idée de manger, la régresseuse me fixait de ses yeux vides, puis sembla s’étrangler avant de détourner timidement le regard.
Pourquoi m’avoir appelée…
La régresseuse se souvenait de l’humiliation de la veille. Elle avait tenté d’écouter aux portes, s’était fait prendre la main dans le sac, puis avait presque perdu la tête de honte avant de s’enfermer dans sa chambre. Il semblait même qu’elle ait un peu pleuré.
Pas en versant des larmes et en sanglotant à haute voix. Elle avait plutôt pleuré en elle-même, noyée dans le chagrin et la haine de soi. Se faire prendre alors qu’elle utilisait la furtivité avait dû la bouleverser à ce point.
Je pensais qu’elle prenait les choses à la légère puisqu’elle pouvait régresser même si elle mourait, mais elle était bien plus sensible et perfectionniste que je ne l’avais imaginé.
Bon sang, bon sang. Bon sang ! Ma première tentative était beaucoup trop évidente ! Évidemment qu’il allait se méfier après m’avoir surprise là-bas ! Shei, quand vas-tu arrêter d’essayer de prendre l’avantage comme ça ? Tu dois te donner à fond à chaque fois !
Non, arrête de t’en vouloir. Avait-elle pensé à ça toute la nuit ? Sans dormir ?
J’ai aussi eu tort de le sous-estimer à ce point. Comme il n’avait pas remarqué ma furtivité la dernière fois, j’ai décidé que ses capacités s’arrêtaient là. Ce n’est pas parce qu’il ne m’a pas repérée une fois, alors qu’il était pris au dépourvu, qu’il ne pouvait pas me surprendre à nouveau… !
Ça me rendait fou. C’était déjà assez pénible quand elle essayait de me tuer, mais c’était encore pire quand elle se comportait comme si elle tentait de se suicider. Peut-être parce qu’elle avait honte, elle n’essayait même pas de croiser mon regard.
Bon sang. Quelle absurdité. Et si je détendais un peu l’atmosphère ?
« Stagiaire Shei, vous avez mal dormi ? Vous avez l’air épuisée. »
La régresseuse marmonna quelque chose au lieu de répondre clairement. On aurait dit qu’elle m’annonçait qu’elle ne voulait pas me parler, mais pas question.
Lecture des pensées.
Tss, bon sang. Il m’a empêchée de dormir et maintenant, il fait l’innocent…
Si quelqu’un d’autre l’avait entendue, ça aurait été terriblement trompeur. Heureusement, personne d’autre que moi ne pouvait l’entendre, donc aucun risque de malentendu.
Tu devais être drôlement contrariée, régresseuse.
« Tu as entendu quoi ? »
« …Qu-quoi ? »
« Même après que je t’ai chassée, tu es revenue encore et encore. J’avais l’impression de lancer un boomerang. Ne recommence pas, s’il te plaît. »
« Ghh… ! »
Normalement, la régresseuse se serait mise en colère ou aurait dégainé son épée, mais son amour-propre au plus bas avait mis ses défenses hors service. Il existait aussi une sorte de loi de conservation étrange dans ce monde : plus l’amour-propre de la régresseuse s’effondrait, plus je me sentais précieux.
Ah, c’était mauvais.
C’était beaucoup trop amusant.
« Ouaf ! À manger ! »
J’allais la taquiner encore un peu, mais ça suffisait pour aujourd’hui. Azzy me harcelait.
« Azzy, attends un instant. J’ai quelque chose à dire. »
« Non ! Ouaf ! Dis-le pendant qu’on mange ! »
« Espèce de petite… »
D’où te venait cette confiance en toi inébranlable ? Les chiens ne se décourageaient-ils jamais ?
« Hum. Bref, je vous ai fait venir aujourd’hui parce que j’ai trouvé un indice sur l’identité du voleur de nourriture qui sème la confusion à Tartare depuis si longtemps. »
« Ouaf ! »
Azzy me pressa de servir à manger, comme si elle n’en avait rien à faire. Quelle petite effrontée. Voyons si elle garderait cette attitude quand je lui mettrais les preuves sous le nez.
Je me dirigeai vers un coin de la cantine et ramassai le golem de la taille d’une poupée que j’y avais laissé. Je le tripotai un peu pour vérifier qu’il fonctionnait et, en réponse, sa tête pivota brusquement.
Elle était donc reliée à lui.
Je posai le golem sur la table.
« À titre de témoin, j’ai invité le capitaine AB, officier du corps des transmissions de l’État militaire, autrement dit le golem qui traînait dans la cantine. Bonjour, capitaine AB ! Dites bonjour ! »
『…』
« Oui, enchanté ! »
Ni la régresseuse ni Azzy ne changèrent beaucoup d’attitude en voyant le golem. La régresseuse avait cessé de s’en soucier après avoir décidé la veille de le laisser tranquille, tandis qu’Azzy ne s’intéressait guère à ce qui n’était pas humain.
Ça n’allait pas suffire pour une présentation. Devais-je montrer mes talents de marionnettiste, ceux que j’utilisais autrefois pour amuser les jeunes enfants ?
Je pris le golem sous les bras et le fis bouger comme une marionnette. Azzy s’intéressa à ses mouvements ; je gardai les lèvres bien serrées et pris une voix de ventriloque.
« Bonjour, Azzy ! »
« Ouaf ? »
Azzy pencha la tête, regardant tour à tour le golem et moi. La voix venait de mon côté, mais le golem agitait la main ; elle devait se demander ce qui se passait. Je fis comme si de rien n’était et agitai les membres du golem en poursuivant d’une voix ventriloque :
« Enchanté ! Je m’appelle AB ! »
« Ouaf, ouaf ? Un humain ? »
« Exactement ! Je suis un humain. Mais je suis coincé ici, pour l’instant ! Toi, tu es un chiot, pas vrai ? »
« Ouaf ! Oui ! Je suis un chiot ! »
« Tu as l’air d’un si gentil chiot ! »
« Merci ! Toi, tu as l’air très dur ! »
« Soyons amis ! Tu veux bien me lécher une fois ? »
« D’accord ! »
『…Veuillez arrêter.』
À l’instant où Azzy approcha le museau, le golem bougea plus vite qu’il ne l’avait jamais fait. Il repoussa ma main d’une claque, se redressa sur ses deux pieds et esquiva le visage d’Azzy.
Une voix monocorde sortit du haut-parleur du golem.
『Dans l’État militaire, les superviseurs doivent éviter autant que possible de rencontrer directement les stagiaires. Toutefois, en vertu de l’article spécial 2, je déroge au règlement relatif au niveau de sécurité 2 et inférieur dans la situation actuelle.』
Après cette déclaration, le golem se tint debout sur ses deux jambes. Soit il était mieux conçu que je ne le pensais, soit le capitaine AB avait l’habitude de piloter des golems. Bien qu’il s’agît d’un petit modèle, différent d’un corps de taille humaine, elle parvenait à rester synchronisée avec lui.
『Je suis le capitaine AB, officier du corps des transmissions de l’État militaire. Je suis responsable des communications entre Tartare et les autorités de l’État militaire. Je vous avertis à l’avance que détruire cette unité risque d’entraver les communications et d’avoir une incidence négative sur votre évaluation, stagiaire.』
Même sans lecture des pensées, il était évident à qui elle s’adressait. Il n’y avait qu’une personne ici qui pouvait en vouloir au golem et le détruire.
La régresseuse regarda le golem debout sur la table sans la moindre expression.
« Je me fiche des conséquences. J’ai conclu un accord avec cet homme, alors je ne te toucherai pas tant que tu ne sortiras pas de la cantine pour te mettre à fouiner partout. »
『La surveillance et l’observation de Tartare font partie de mes fonctions.』
« Ah oui ? Je ne supporte pas de laisser intacts des appareils qui surveillent et espionnent sans arrêt. »
『Il arrive que certaines personnes présentent ce type de trouble. Celles qui sont extrêmement sensibles aux regards braqués sur elles. Les hôpitaux militaires soignent gratuitement ce genre de troubles ; je vous recommande d’en consulter un.』
« …Ah oui, vraiment. »
『Toutefois, dans les circonstances actuelles, vous ne pouvez pas vous rendre dans un hôpital militaire, stagiaire. Vos souhaits ont été pris en compte. Je dérogerai au règlement relatif au niveau de sécurité 2 et inférieur et suspendrai temporairement mes fonctions de surveillance afin d’assurer la sécurité de cette unité.』
Elles se défièrent du regard un instant. Puis la régresseuse fut la première à renifler avec dédain et à se lever.
« Si vous avez fini, je m’en vais. »
Hein ? Déjà ?
Je retins la régresseuse qui s’éloignait.
« Ah, attends un peu ! Il faut que tu sois témoin de tout ça ! »
« Ça ne m’intéresse pas. Occupe-toi bien de ce golem. S’il sort tout seul de la cantine, je risque de le détruire sans même m’en rendre compte. »
La régresseuse quitta la cantine sans se retourner. Même si elle était abattue, sa haine de l’État militaire n’avait pas changé.
Azzy, qui n’avait pas compris un traître mot de leur conversation, me regarda de ses yeux limpides.
« Ouaf. Qu’est-ce qu’elle raconte, celle-là ? »
Elle parlait sûrement du golem. Azzy n’avait rien compris à ses paroles guindées. Je répondis d’un ton indifférent :
« Elle dit de ne pas la frapper. Ni la mordre. Ça fait mal. »
« Ouaf ! Je ne mords pas ! Je suis un gentil chiot ! »
« Oui, oui. Je sais. Tu es gentille. »
« Aouh ! Je suis gentille ! Gentille ! »
Tout en caressant la tête d’Azzy, je la serrai fermement et marmonnai d’un ton sinistre :
« Mais quel méchant chiot a englouti jusqu’à la dernière miette de ragoût à la viande dans la marmite, hier soir ? »
« Q-quoi, ouaf ? »
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