Chapitre 129
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 129 : Le plafond incliné et la montagne de cadavres souriants - 1
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Il y avait de l’eau au fond de l’Abîme. Une eau qui me léchait les chevilles et laissait une sensation légèrement poisseuse.
Je le savais pour l’avoir constaté moi-même. Si vous voulez contester, allez donc marcher au fond de l’Abîme.
Je venais de faire la découverte du siècle, mais les gens comptaient toujours plus que les faits. Je décidai d’abord de vérifier qui était là.
Je hurlai dans l’obscurité totale.
« Tout le monde va bien ? Répondez à l’appel ! Un ! »
« Deux ! »
Callis, tendue comme jamais, répondit la première. Une soldate jusqu’au bout des ongles. Elle n’avait toujours pas réussi à se défaire de ses habitudes militaires.
« Trois ! »
L’immortel, qui s’adaptait toujours vite à la situation, répondit à son tour. Puis le silence retomba.
Un instant plus tard, la voix de la régresseuse retentit.
« … Je vais bien. Azzy, Nabi et Tyr aussi. »
Sérieusement ?
« Waouh, tu ne vas même pas répondre à l’appel ? Tu pourrais faire un effort et suivre l’ambiance, non ? »
« Pourquoi faut-il donner des numéros ? Il suffit de savoir que tout le monde va bien, non ? »
Avec ce raisonnement, je pouvais lire les pensées de tout le monde, alors il n’y avait même pas besoin de vérifier !
Quant aux bêtes…
« Ouaf… »
« Miaou… »
Elles étaient vivantes, c’était l’essentiel. Bien sûr. Les Rois des Bêtes n’allaient pas tomber aussi facilement.
Je réprimandai la régresseuse.
« On vérifie pour être rassurés quand on ne peut pas se voir. Franchement. Tu crois qu’on fait l’appel parce qu’on est idiots ? »
« Attends. Je vais regarder… Yeux aux Sept Couleurs, cinquième couleur. Œil d’Azur, ouvre-toi. »
Une lueur bleue scintilla un instant dans les yeux de la régresseuse. Je lui jetai un regard désapprobateur tandis qu’elle seule obtenait une vue des environs grâce à cette capacité de tricheuse.
« Tu es vraiment obligée de dire des trucs comme “Yeux aux Sept Couleurs, ouvre-toi” à voix haute ? C’est pas affreusement puéril ? »
« C’est pour me concentrer ! Qu’est-ce qu’il y a de mal à le dire à voix haute ? »
« Tu n’arrives même pas à dire “quatre”, mais tu n’as aucun problème à sortir un truc aussi gênant que “Yeux aux Sept Couleurs, cinquième couleur”. C’est le syndrome des élèves de quatrième qui te prend ? Pourtant, tu n’es même jamais allée au collège. »
« Hé ! Tais-toi, j’essaie de regarder autour de nous ! »
La régresseuse me rabroua, puis observa les alentours avec ses yeux capables de percevoir la profondeur. Bon. Et si je jetais encore un coup d’œil à travers son regard ? Montre-moi ce que tu vois.
Je lus donc la scène que la régresseuse avait sous les yeux.
La première chose que je vis fut Tartare, renversé et penché de biais. Le bâtiment de la prison avait dévalé la pente, tandis que nous, suspendus aux cordes, avions réussi à nous tenir sur le sol humide, la tête en bas.
Le sol sur lequel nous nous étions tenus quelques instants plus tôt était devenu le plafond. Voir le ciel et la terre littéralement sens dessus dessous paraissait si irréel qu’on aurait dit que nous avions pénétré dans un tableau abstrait.
À première vue, on aurait dit que Tartare avait basculé et heurté le fond. Mais cela n’expliquait pas le vide sans fin que nous avions aperçu quelques instants plus tôt.
S’il y avait eu un fond depuis le début, la prison se serait arrêtée en basculant au lieu de se renverser. Au moment même où le sol s’était retourné, quelque chose qui défiait le bon sens avait dû se produire. Peut-être l’Abîme était-il sans fond parce qu’on ne pouvait y accéder qu’en le retournant.
Après avoir inspecté le plafond, facile à voir, la régresseuse tourna son regard vers le bas.
« … Hein ? »
Il y avait quelque chose là-bas.
De loin, on aurait dit une immense montagne. Sa pente était plus douce que celle de Tartare, renversé, mais c’était sans conteste une montagne, avec un sommet et des crêtes.
Une montagne douce au fond de cet Abîme. De l’eau clapottait autour de nous.
… Et cette étrange texture sous mes pieds.
L’Œil d’Azur, qui percevait la profondeur, distinguait mal les textures fines… Pourtant, même à travers cet œil, la matière qui composait cette montagne semblait étrangère.
Pourquoi tous les rochers en vue avaient-ils cinq protubérances, comme des doigts et des orteils ?
Ah, non. Ce n’étaient pas des rochers. Et ces protubérances n’avaient pas la forme de doigts.
C’était…
« Aouuuuu ! »
Azzy hurla. Elle bondit du sol, planta ses griffes dans Tartare, suspendu à l’envers, et s’y accrocha comme une chauve-souris. Comme si elle refusait de s’approcher du sol, elle aboya furieusement et se précipita pour attraper le support auquel nous étions tous attachés.
Mais personne ne pouvait répondre à son cri.
Nous étions trop accablés par ce qui s’étendait sur cette terre.
« … D-du sang. Tout ça, c’est… »
Je m’en rendis compte sans avoir besoin de l’avis d’un expert. L’odeur du sang, qui s’était insinuée sans que je m’en aperçoive, m’emplissait déjà les narines.
Pouvait-on vraiment appeler ça du sang ? Ou bien…
« Callis. Ne bouge pas. Quelque chose ne va pas. »
Même l’immortel avait senti le danger et murmura ces mots.
Puis, en remplacement de la lampe diurne disparue, les lumières nocturnes s’allumèrent.
Enfouie loin sous terre, la prison luisait faiblement. Une lueur ténue émanait des lumières nocturnes disséminées dans le bâtiment. Dans le même temps, les projecteurs installés sur les murs de la prison pour repérer les évadés se mirent à pivoter.
Sans se douter que la terre avait été renversée, les puissants projecteurs jaunes balayaient consciencieusement les environs, poursuivant des silhouettes humaines loin de la prison…
Leurs faisceaux circulaires tremblaient violemment.
Violemment.
« Ah… »
Quelqu’un laissa échapper un souffle.
La lumière jaune qui traçait un cercle dans les ténèbres ressemblait à la pupille tremblante d’une personne saisie de terreur. Elle zigzaguait, comme si elle voulait embrasser toute la montagne du regard. Son faisceau circulaire errait sans but.
Partout où la lumière se posait.
Sans exception.
Il y avait une forme humaine.
« Le massacre de trois cent mille personnes, le karma du Roi conquérant… Une montagne de cadavres et une mer de sang. »
Seul un nombre écrasant de victimes pouvait rendre possible une telle tragédie.
Trois cent mille. Trois cent mille personnes avaient été jetées vivantes dans une fosse. Les premières à s’écraser au sol avaient dû mourir sur le coup. Les deuxième et troisième aussi, probablement, après une telle chute. Peut-être les dix mille premières étaient-elles mortes ainsi.
Une fois les corps suffisamment entassés, la différence de hauteur s’était réduite, et le fond s’était amolli sous les amas de chair.
J’ignorais quand cela s’était produit. Sans doute que personne ne le savait. Même le Roi conquérant, qui avait fait jeter ces gens dans la fosse, ne devait pas s’en soucier. Une fois jetées là, leurs vies ne comptaient plus.
Quoi qu’il en fût, à ce stade…
Certains avaient dû rouler vivants sur une montagne de cadavres. D’autres avaient été écrasés sous les corps qui déferlaient avant d’avoir pu s’échapper. Leurs bras et leurs jambes avaient peut-être été brisés ou tordus dans le mauvais sens. Leur crâne avait pu s’ouvrir, et ils avaient dû souffrir, les membres disloqués. Quand les trois cent mille personnes avaient fini d’être jetées là, certaines avaient peut-être été laissées dans un état si horrible qu’il dépassait l’imagination.
Le tumulte et les cris, le désespoir et la terreur. La haine, la rage, les malédictions et les supplications adressées à ceux qui les précipitaient dans le vide ou qui tombaient avec eux.
Un à un. Un à un. Un à un. Un à un.
Les morts, ou ceux qui allaient mourir, s’étaient amoncelés.
À mesure que les trois cent mille corps s’accumulaient, cette montagne de cadavres était devenue bien plus qu’un simple amas de corps.
De l’extérieur, elle ressemblait à une montagne de cadavres, mais ce n’était que son apparence.
Les corps entassés avaient exercé une pression proportionnelle à leur hauteur. Contrairement à ceux de la surface, les corps ensevelis à l’intérieur avaient été broyés au point d’être méconnaissables. Le sang avait filtré à travers la peau et les vêtements, puis avait été comprimé jusqu’à former une nouvelle source d’eau. Un liquide plus proche des fluides corporels que du sang s’était écoulé des corps mutilés, créant une mer peu profonde.
Pas étonnant que ça ait eu l’air si clair pour du sang.
Seules trois cent mille morts, seul un massacre d’une telle ampleur, pouvaient donner lieu à pareil outrage à l’humanité.
« Alors, c’était donc ça… »
À cet instant, un projecteur qui errait en zigzaguant repéra quelque chose et s’immobilisa. Aussitôt, tous les projecteurs trouvèrent la silhouette la plus humaine et se ruèrent vers elle.
Cinq faisceaux illuminèrent le sommet de cette terrible montagne de cadavres.
Dans l’Abîme, où il n’y avait ni insectes ni moisissures.
Dans un lieu isolé du monde entier, où rien ne pourrissait ni ne tombait en poussière.
Au sommet d’une montagne de cadavres et de sang qui avait résisté pendant treize cents ans.
Une femme était agenouillée au sommet.
Comme si elle se repentait de ce crime atroce, comme si elle pleurait chacun des cadavres qui avaient péri là, elle était assise, les paumes ouvertes sur les genoux et la tête baissée.
Elle portait une ample robe sacerdotale semblable à celle de Jiseon et avait adopté la posture d’une ensevelisseuse de Terre Mère. Six anneaux encerclaient son poignet droit. Ses longs cheveux noirs étaient détachés, mais, en l’absence de vent, ils n’étaient ni ébouriffés ni ternes. Ils brillaient même d’un éclat discret.
Un bâton noir reposait sur les paumes du cadavre. N’importe qui aurait cru qu’elle ressemblait à une ascète de Terre Mère…
… si un pieu en forme de croix ne lui avait pas transpercé l’abdomen.
« Une croix ? Pourquoi le symbole du Sanctuaire se trouve-t-il là… ? »
Tyr fronça instinctivement les sourcils en voyant le symbole d’un vieil ennemi.
Pourquoi y avait-il une croix dans l’Abîme, l’enfer de Terre Mère ? Pourquoi cette croix était-elle enfoncée dans le ventre d’une femme, au sommet de cette tombe ?
Jiseon apporta la réponse.
« Il y a fort longtemps, notre Église de Terre Mère comptait une Grande Maîtresse. La Grande Maîtresse de tous les croyants de Terre Mère, qui aurait été la première à pratiquer les Arts de la Terre. »
Floc. Floc.
Tandis que tout le monde restait figé dans l’obscurité totale, Jiseon s’avança seule. Le clapotis du sang devint le bruit de ses pas.
« Lorsque le Roi conquérant rassembla des ensevelisseurs pour enterrer trois cent mille cadavres, la plupart de ceux qui se présentèrent étaient des vauriens en quête d’un bon coup, des gens prêts à salir le nom de Terre Mère. De lâches et méprisables vautours tournoyant autour des cadavres… À quelques exceptions près, bien sûr. Pour empêcher ces faux ensevelisseurs de déshonorer Terre Mère, la Grande Maîtresse s’y rendit en personne, accompagnée de ses proches. »
Grâce à quelques croyants dévoués de Terre Mère, les méfaits de la majorité des incapables avaient été dissimulés. C’était vrai aujourd’hui, mais ça l’était déjà à l’époque.
L’époque où le Roi victorieux et le Roi conquérant s’étaient affrontés avait été l’âge d’or des croyants de Terre Mère. Les vauriens étaient nombreux, mais les véritables ensevelisseurs aussi. Ils travaillaient avec plus d’ardeur que les incompétents et réconfortaient les gens qui avaient enduré la guerre.
C’est ainsi que la foi en Terre Mère avait perduré à cette époque.
Le Roi conquérant haïssait la Foi de Terre Mère, qui exigeait des rites pour les cadavres. Il la haïssait au point de vouloir l’éradiquer jusqu’à la racine.
« Je l’ai appris lorsque je me suis rendue dans la grotte à mi-hauteur de la plus haute montagne, un temple de Terre Mère. Plus précisément, j’ai découvert que toute trace de la Grande Maîtresse avait ensuite entièrement disparu. »
Si le Roi conquérant avait rassemblé des incapables dans le but de dénoncer leur immoralité, il n’aurait pas dû tuer les ensevelisseurs.
Il aurait dû les exhiber aux yeux du monde entier, parés de biens funéraires et le ventre rempli grâce à la mort d’autrui. Il aurait ainsi pu détourner vers l’Église de Terre Mère l’indignation populaire provoquée par le massacre.
Mais le Roi conquérant avait tué tous les ensevelisseurs. Il avait peut-être été un tyran incapable de maîtriser sa colère, mais il était plus logique de penser qu’il y avait une autre raison.
Par exemple, l’un de ceux qui avaient enterré les prisonniers avait refusé les biens funéraires. Ou peut-être avait-il fait preuve d’une noblesse que personne n’aurait pu condamner à la légère.
« Pourtant, je sais mieux que quiconque qu’une poignée de vautours incapables n’aurait jamais pu creuser en trois jours une fosse immense, assez grande pour ensevelir trois cent mille personnes. »
Les ensevelisseurs étaient trop peu nombreux pour accomplir un tel travail, et le délai était trop court. On avait donc simplement supposé que le Roi conquérant avait employé ses propres soldats.
Mais si ce n’était pas le cas ?
« La Grande Maîtresse fit échouer le plan du Roi conquérant. Avant que les vautours, attirés par l’odeur de la mort, n’arrivent, elle usa de son pouvoir pour creuser une tombe destinée à ceux qui allaient mourir. Elle enterra elle-même chaque cadavre, laissant le Roi conquérant porter tout le poids de ses actes.
« Incapable d’atteindre son objectif, le Roi conquérant massacra sauvagement les autres ensevelisseurs, y compris la Grande Maîtresse. Comme il ne pouvait plus rejeter la faute sur autrui, ces ensevelisseurs qui allaient errer à travers le monde n’étaient rien d’autre que des messagers chargés de chanter sa laideur. »
Voilà l’histoire secrète de l’Abîme que Jiseon avait découverte.
Jusqu’alors, Jiseon n’en avait jamais douté. Peu de gens en ce monde étaient aussi étroitement liés à la Foi de Terre Mère qu’elle.
« Mais ce n’était pas ça. Le Roi conquérant n’a pas tué la Grande Maîtresse. »
Et pourtant, la Grande Maîtresse était là, apparue dans l’Abîme à cet instant précis. Un pieu enfoncé dans le dos.
Étant donné que l’Église du Dieu céleste de l’époque n’était qu’une foi insignifiante, indigne d’être opposée aux autres, cette scène ne pouvait avoir qu’une seule signification.
« Ceux qui l’ont tuée et ont fait oublier toute cette histoire étaient les sbires du Dieu céleste. De lâches prophètes qui scrutaient l’avenir. Ceux qui s’étaient rangés aux côtés du Roi victorieux et avaient précipité la chute du Roi conquérant. C’était eux… Ceux qui nous ont fait tomber, ont tué la Grande Maîtresse et l’ont déshonorée. »
La montagne de cadavres était peut-être l’œuvre du Roi conquérant.
Mais l’Abîme, et la Grande Maîtresse tuée par un pieu en forme de croix au sommet de cette montagne de cadavres, étaient l’œuvre du Sanctuaire.
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