Chapitre 124
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 124 : L’histoire de Tartare
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Après m’avoir fait taire, Jiseon promena son regard sur l’assemblée et demanda :
« Savez-vous comment Tartare a vu le jour ? »
Ah, une question d’examen déjà tombée. Je m’avançai aussitôt.
« Je me suis justement préparé pour ça ! Tyr, réponds-lui ! »
« Bien sûr que je sais. C’est le massacre du Roi conquérant qui l’a provoqué, non ? Il existe plusieurs théories sur son origine, mais la principale veut que la Terre Mère soit entrée dans une colère noire. »
Après sa réponse, Tyr me regarda d’un air plein d’attente, comme si elle espérait des félicitations.
Mais Jiseon secoua la tête ; les félicitations attendraient donc.
« Non ! Je ne parle pas de l’Abîme, mais de Tartare. »
« Tartare ? Vous voulez dire le bâtiment sous nos pieds ? »
« C’est exact. »
« … Je ne sais pas. Ils m’ont dit qu’ils me serviraient, alors je les ai laissés faire. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais ici. »
Évidemment, personne ne savait. Tartare avait été construit dans l’Abîme, mais son histoire n’était pas très longue. Et puis, prétendre que les gens ici étaient bien informés aurait été un mensonge.
Jiseon, la seule personne dans cette pièce à connaître la réponse, prit la parole.
« Après que l’Abîme eut dévasté le pays, les gens se mirent à craindre la Terre Mère et comprirent qu’elle aussi était une divinité vénérable, capable de se mettre en colère. À la même époque, ceux qui se faisaient passer pour des fossoyeurs apparurent partout, et les gens commencèrent peu à peu à éviter l’Église de la Terre Mère.
« Pour reconstruire l’Église, il nous fallait apaiser la colère de la Terre Mère et faire disparaître l’Abîme. J’entrai donc en négociations avec l’État militaire. »
Après avoir réussi son coup d’État, l’État militaire avait prévu un vaste chantier de travaux publics qui permettrait à la fois de punir les criminels et de stabiliser l’opinion publique.
L’État militaire ne possédait pas le savoir-faire nécessaire pour mener à bien un projet d’une telle ampleur. À ce rythme, les travaux se seraient forcément transformés en enterrement vivant sous couvert de construction.
Ils ne pouvaient pas se permettre de tuer autant de gens. Le massacre du Roi conquérant avait fait jurisprudence, et cela aurait aussi signifié la perte d’une précieuse main-d’œuvre.
L’État militaire, qui vénérait l’efficacité plutôt que la loyauté, fit le choix à la fois le plus simple et le plus difficile.
Il rassembla les fidèles de la Terre Mère, éparpillés et privés de centre commun.
« Si nous aidions l’État militaire à mener ses travaux, il promettait de construire un “couvercle” pour recouvrir l’Abîme. »
À une époque où la plupart des gens croyaient au Dieu céleste et à la Sainte Vierge, s’allier à l’Église de la Terre Mère allait à l’encontre de l’opinion publique comme des intérêts des pays étrangers.
Bien sûr, l’État militaire n’était pas le genre de pays à se soucier de telles broutilles.
Il n’en restait pas moins que les fidèles de la Terre Mère, qui avaient été persécutés, n’auraient pas suivi l’État militaire sans une promesse suffisamment alléchante.
« Faire disparaître l’Abîme était le vœu de tous depuis des générations. Des fidèles dispersés aux quatre coins du monde se rassemblèrent pour enterrer les péchés des fossoyeurs. Ils me firent confiance et me suivirent. »
Et voilà que se révélait enfin la promesse qui avait permis à l’État militaire de rassembler les fidèles de la Terre Mère.
« Donc, Tartare était à l’origine censé recouvrir l’Abîme comme un couvercle ? »
« C’est exact. Tartare fut construit pour recouvrir l’Abîme et contenir la colère de la Terre Mère. Je pensais que si nous le recouvrions comme on met un couvercle sur une marmite en ébullition, sa colère s’apaiserait… C’est ce que je croyais, naïvement. »
Eh bien, face à un trou difficile à combler, la première idée qui venait à l’esprit était généralement de le recouvrir.
C’était une idée toute simple, à la portée de n’importe qui. Si personne n’avait tenté de la mettre en œuvre, c’était uniquement parce que le trou était d’une immensité inconcevable.
Une même idée pouvait être réalisable ou non selon son envergure. L’Abîme était trop vaste et trop profond ; personne n’avait donc jamais envisagé de le recouvrir.
Ils n’avaient ni les ressources ni la technologie nécessaires pour créer un couvercle de cette taille.
… Sauf Jiseon, qui se tenait devant nous.
Jiseon poursuivit ses explications d’un ton calme.
« Durant les cinq années de travaux de l’État militaire, nous avons tous travaillé jusqu’à en avoir les os réduits en poudre, et beaucoup de nos frères et sœurs se sont effondrés. Malgré tout, nous avons uni nos forces pour réaliser le vœu de toute une vie. Frères, sœurs, fils, filles… Nous avons tous travaillé d’arrache-pied, ensemble. Une fois les travaux promis achevés, nous avons présenté notre demande à l’État militaire, qui a tenu sa promesse. »
Ils avaient créé une structure de béton bénite, plus large que l’Abîme lui-même.
Bien qu’elle fût responsable de cet exploit incroyable, Jiseon le raconta d’une voix monocorde, comme si elle lisait un livre.
« Une fois le couvercle terminé, le Mage de guerre, l’un des Six Généraux, l’emporta lui-même dans l’Abîme et le posa sur l’ouverture. Le vide sans fond suffisait à faire trembler les genoux rien qu’en le regardant. Quand il fut aussitôt dissimulé sous le couvercle, nous, qui pensions avoir accompli le vœu de toute une vie, pleurâmes de joie. Nous avions l’impression d’avoir enfin réparé les péchés commis jadis et remis chaque chose à sa place… »
Sa voix se brisa et sa phrase resta en suspens.
Je savais ce qui s’était passé ensuite.
Je l’avais appris par un ingénieur de la Résistance.
« Dès que vous avez posé le pied dessus, le sol s’est enfoncé dans l’Abîme. La malédiction de l’Abîme ne pouvait pas être dissimulée par un simple couvercle. »
« … Quelqu’un vous l’a donc raconté. Mais à l’époque, ce n’était pas un secret. »
Se remémorant l’un des rares échecs dévastateurs de sa vie, Jiseon le confirma d’une voix faible.
« … C’est exact. Dès que j’ai fait mon premier pas, il s’est enfoncé d’autant. Le désespoir de sentir le sol se dérober sous mes pieds… »
Une fois que je l’eus aidée à franchir ce passage difficile, les paroles de Jiseon se mirent à couler librement.
« Quelle déception, quel désespoir cela a dû être. J’étais si navrée et honteuse que nos cinq années de dur labeur n’aient rien donné. Je ne savais pas quoi dire à mes camarades, qui m’avaient fait confiance et m’avaient suivie… »
Celle qui avait mené ces gens persécutés se sentait lourdement responsable de cet échec.
Sa voix sèche était grave et sombre, comme de la poussière retombant au sol.
« Tout le monde fut profondément déçu et partit dans toutes les directions, me laissant seule face à cet échec terrible. Pourtant, on ne découvre la vue suivante qu’après avoir atteint le bord d’une falaise escarpée. Je contemplai l’Abîme pendant longtemps, puis je compris quelque chose. Ce que nous avions posé sur l’Abîme n’était pas un couvercle, mais une terre. Cette terre était la clé pour atteindre la source de l’Abîme. »
La structure de béton aurait dû tomber dans l’Abîme et descendre éternellement dans un espace imaginaire.
Étrangement, elle ne s’enfonçait que lorsque quelqu’un marchait dessus. Contrairement aux objets ordinaires, elle ne tombait pas.
Mais une terre où l’on ne pouvait pas poser le pied n’avait aucun sens, alors personne ne jugea ce détail important.
Personne, à l’exception de Jiseon, qui ne parvenait pas à renoncer à son échec.
« Pour atteindre le fond de l’Abîme, les humains devaient poser le pied sur cette terre et y vivre. »
Un espace infini, et donc dénué de sens.
Pour qu’il en acquière un, il fallait que des gens y mettent le pied et y bâtissent une histoire. Plus ils naîtraient, grandiraient, mourraient et vivraient sur cette terre, plus Tartare s’approcherait de la source de l’Abîme.
Voilà pourquoi Jiseon avait besoin que des gens restent à Tartare.
« J’avais l’intention d’assumer la responsabilité de mon échec et de rester seule dans l’Abîme pour en atteindre la source. Je continuerais jusqu’à ce que cette terre atteigne le fond, ou jusqu’à ce que mon corps s’endorme et soit enseveli. »
« Mais ce n’était pas beaucoup trop incertain ? »
Je glissai une question, et Jiseon me répondit.
« L’État militaire m’a dit la même chose. Ils ont jugé que c’était trop incertain et proposé d’utiliser cet endroit comme prison plutôt que de gâcher un talent aussi précieux. Ils ont dit qu’il y avait beaucoup de prisonniers qui méritaient de mourir et qu’ils en feraient un enfer où les enfermer. Leur vie contribuerait ainsi à notre cause. »
« Ah, c’est donc pour ça que l’État militaire n’arrêtait pas d’envoyer des gens ici. »
Jiseon acquiesça avec amertume.
« Envoyer les prisonniers de l’État militaire dans l’enfer de la Terre Mère. C’était, d’une certaine façon, un acte profondément irrespectueux. Pourtant, j’ai accepté cette proposition. Par pure avidité, j’ai poussé des prisonniers dans la prison de la Terre Mère plutôt que dans une prison humaine… »
L’Abîme avait été créé par la Terre Mère. Il était devenu un véritable enfer, qui punissait ceux qui manquaient de respect à la Terre Mère.
Voilà pourquoi, jusqu’à présent, les gens avaient considéré Tartare comme une simple prison. Même les mots coréens pour « enfer » et « prison », jiok et gamok, se ressemblaient un peu à l’oreille.
La vérité était pour le moins surprenante.
Tartare, construit par les humains, n’était en réalité pas une prison.
C’était une structure conçue pour tromper l’Abîme en lui faisant croire qu’elle était une terre, afin d’atteindre la source de l’Abîme.
L’humanité avait trompé un dieu.
« Alors, c’est vous qui avez créé Tartare, Jiseon ? »
« Plus exactement, l’État militaire l’a conçu pour exploiter cette terre. Je ne fais que le lui proposer. »
« Je n’avais jamais entendu ça. Je pensais que l’État militaire avait construit une prison dans l’Abîme parce que c’était un pays de fous. »
Je m’étais demandé pourquoi leur développement prenait une tournure aussi étrange. C’était le prix d’une promesse.
Enfin, même quand on n’avait pas grand-chose à faire, on ne construisait pas une prison sous terre sans raison.
« Ces informations étaient classifiées, il n’est donc pas étonnant que vous ayez mal compris. »
Ouf. Jiseon vida une tasse d’eau d’un trait, sans doute parce qu’elle avait la gorge sèche.
« L’État militaire a élevé cette terre et construit la prison, tandis que je me suis mise à son service pour rembourser ma dette. Pendant plus de dix ans, j’ai participé seule à des projets de construction de toutes tailles. Ensuite, j’ai parcouru le monde à la recherche d’un moyen de rendre à cette terre son état d’avant l’Abîme. »
Sa voix s’anima peu à peu. Plus son récit se rapprochait du présent, plus le visage de Jiseon s’éclairait.
Elle appartenait à ces gens dont le présent était meilleur que le passé et qui s’attendaient à ce que l’avenir le soit encore davantage.
« Puis, un jour, j’ai appris qu’une évasion avait eu lieu. Je suis venue ici pour inspecter Tartare une nouvelle fois, et j’en ai eu la certitude. »
À la veille d’accomplir son vœu de longue date, Jiseon laissa paraître un désir volcanique malgré sa silhouette frêle.
« Cette terre est désormais suffisamment en contact avec la source. Il est maintenant possible de faire disparaître l’Abîme. »
Un récit chargé d’émotion avait du pouvoir. Plus personne n’osa douter des paroles de Jiseon.
Tout le monde comprit qu’elle en avait les moyens, qu’elle avait fourni les efforts nécessaires et qu’elle avait trouvé une solution.
La disparition de l’Abîme était désormais une certitude.
« Attendez ! Qu’est-ce qui va nous arriver si l’Abîme disparaît ? Nous allons disparaître avec lui, non ? »
Jiseon répondit avec assurance.
« Non. Seul l’Abîme disparaîtra. Cette terre retrouvera son état d’origine : la grande fosse où le Roi conquérant voulait enterrer trois cent mille personnes avant la création de l’Abîme. »
« Hm ! Dans ce cas, je n’y vois aucun inconvénient ! »
Tandis que l’immortel, ravi, hochait vigoureusement la tête, Callis demanda à la hâte :
« Comment l’État militaire a-t-il réagi à votre visite, brigadière générale ? »
« Réagi ? Je ne sais pas. J’ai simplement signalé ma venue ici et je suis entrée. »
Au lieu de s’inquiéter de cette réponse, Callis en fut soulagée. Si Jiseon avait annoncé son arrivée et était entrée sans prévenir, elle aurait au moins le temps d’agir avant que l’État militaire ne puisse réagir. Plus les actes de Jiseon étaient soudains, meilleures étaient les chances de Callis de s’évader.
Cette fois, je posai la question :
« Alors, quand ferez-vous disparaître l’Abîme ? »
« Mon endurance m’inquiète, et je dois encore inspecter un peu cette terre. Je compte m’y mettre après-demain. »
Une déclaration : après-demain, nous quitterions enfin cet Abîme qui nous sortait par les yeux.
En l’entendant, une joie irrépressible monta en moi avant même que je m’en rende compte.
Je n’avais jamais pensé que ce fichu monde méritait qu’on l’aime, mais rien qu’à l’idée de remonter et de sentir le soleil, la surface me manqua désespérément.
Le vent frais qui effleurait mes oreilles, le soleil qui réprimandait mon corps paresseux, et même les paysages lointains.
Je ne pensais pas être du genre à m’émouvoir devant un paysage, mais peut-être que ces choses qui m’avaient accompagné toute ma vie m’avaient vraiment manqué.
« Ouah ! On s’évade ! »
J’affichai ouvertement ma joie.
« Puisqu’on part de toute façon, plus rien de tout ça n’a d’importance ! Jiseon ! Mangez tout ce qu’il y a ici ! »
Jiseon déclina poliment.
« Même si vous me le proposez, je suis de petite constitution et mon estomac a une capacité limitée. Je suis rassasiée. Et si tout le monde finissait tranquillement le reste ? »
« Allez ! On s’évade d’ici après-demain. Impossible de finir tous ces restes en si peu de temps ! Demain, on préparera de nouveaux plats pour les manger le jour même ! Quant à la nourriture d’aujourd’hui, elle ira dans le seau officiel des restes de Tartare ! »
Jeter les fruits de la terre devant une fidèle de la Terre Mère… Il ne se rend pas compte à quel point c’est grossier ?
Comme Jiseon fronçait légèrement les sourcils, j’appelai le seau officiel des restes de Tartare.
Depuis la nuit des temps, les restes revenaient aux chiens. C’était pour ça que même le chien d’un ministre avait un pelage lustré.
« Azzy ! »
« Ouaf ? Moi ? »
Azzy s’approcha, la tête penchée sur le côté.
Je posai une assiette débordant de viande sur une place libre de la table. Puis, comme un joueur qui misait tout, je la poussai théâtralement vers elle.
« Exactement ! Mange tout ça aujourd’hui ! »
« Ouaf ! Qu’est-ce qui te prend ? »
Azzy s’assit aussitôt et plongea le museau dans la nourriture en se pourléchant les babines. Après avoir goûté la viande fraîchement cuite, légèrement assaisonnée, elle s’exclama joyeusement :
« Demain ! Ouaf ! Le soleil se lève à l’ouest ! »
« Je ne sais pas où tu as appris cette expression, mais cette nourriture ne vient pas du soleil. Elle vient de cette personne ! Remercie-la ! »
« Ouaf-dozer ! Merci ! »
« … Mangez autant que vous le souhaitez, Roi des Chiens. »
Jiseon ne parvint pas à réprimander un chien et se contenta d’acquiescer.
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