Chapitre 146
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 146
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Dans la longue épopée qu’est l’Histoire, une guerre n’est peut-être qu’un paragraphe tragique, et une bataille, une simple phrase.
Voilà pourquoi il était trop hâtif de juger de l’issue d’une guerre à l’aune d’une seule bataille.
Il y avait pourtant toujours des exceptions. Parfois, une phrase débordait de son paragraphe et changeait à jamais le cours de toute l’épopée.
La bataille de Valensha, où le sultan Yusuf avait péri, avait fait bien davantage que briser une armée. Elle était devenue le catalyseur des divisions entre les Salamans de Sinatria.
Si quelqu’un de cette époque avait su discerner ces changements avec clairvoyance et se tenir au sommet de la vague, l’unification de Sinatria n’aurait peut-être pas été un rêve si inaccessible.
Mais ce n’était pas la tâche de Ricart. Était-ce la limite imposée par son statut d’étranger, ou simplement la conscience de sa place ?
S’il l’avait voulu, il aurait pu bâtir une troisième puissance autour de Valensha. Mais Ricart se retint.
Valensha appartenait, après tout, au roi Santonio. Ricart ne lui avait emprunté des troupes que pour occuper la ville un temps. Son véritable objectif était d’exercer une pression stratégique sur Bilter.
La plupart des provisions et du matériel militaire transitaient par Valensha pour rejoindre Caragosa. Tenir cette place revenait à mettre les Chevaliers de la Flamme à la gorge.
Malgré les bouleversements politiques et les changements d’époque, Ricart n’avait jamais oublié sa famille, sa femme ni ses amis, pas un seul instant. Il n’avait pas perdu de vue le contexte plus vaste de l’épopée qu’était sa vie.
Ricart ne profita pas de son autorité de commandant de l’armée d’occupation pour se donner des airs. Il traitait sans arrogance même les gens de basse condition et ne maltraitait pas Ahmad, qui avait jadis été émir avant de se convertir et de devenir comte.
Sans qu’il le veuille, son comportement le faisait passer pour un homme vertueux et humble.
Il ne cherchait pas à se mettre en avant, ne convoitait pas les richesses pour lui-même et veillait sur Valensha avec responsabilité. Loin de l’abaisser, cela élevait encore davantage le prestige de Ricart.
Ainsi, les habitants de Sinatria offrirent à Ricart le plus honorable des trésors.
Une véritable ballade héroïque.
Comment les premières chansons avaient-elles pu être couchées sur le papier ? Elles n’avaient pas été composées par des écrivains, mais étaient des ballades rythmées, transmises de bouche à oreille.
Adelorne avait ouvert la voie, mais Sinatria avait créé ses propres chansons. Les chants reflétaient naturellement le caractère de leur région.
Elles parlaient d’un homme empli de foi, qui avait entendu la parole de Dieu en un lieu saint, gagné un cheval nommé Comète Rouge en pariant contre un prince du Sultanat de Mayub, été choisi par l’empereur de l’Ancien Empire, puis traversé la frontière pour entrer en Sinatria, et ainsi de suite.
Comme la plupart des récits, c’était un mélange de vérité et de mensonges. On vantait la grande foi de Ricart et on donnait librement des noms au cheval qu’il montait.
Quoi qu’il en soit, Ricart avait désormais rejoint les rangs des légendes et des mythes.
Pourtant, la ballade héroïque contenait ce verset, tiré des Écritures et rapproché du combat que le destin avait réservé à Ricart.
Le premier meurtre fut commis entre frères…
C’était la saison des pluies. La pluie s’abattait jour après jour sur Valensha.
Grondement… Le tonnerre continuait de gronder dans le ciel gris sombre. Pourtant, il ne déchaînait pas toute sa fureur d’un seul coup, comme s’il faisait de grands efforts pour se contenir.
Ou peut-être était-il en deuil. Peut-être n’était-ce que le bruit de sanglots.
L’eau qui ruisselait des avant-toits et la pluie qui frappait la fenêtre étaient agréables à entendre. Elles semblaient apaiser le cœur et aider à se contenter de ce que l’on avait.
Même l’épée appuyée contre le mur semblait avoir rengainé son intention meurtrière pour écouter la pluie. Mais elle ne pouvait atteindre le cœur de Ricart.
Bien qu’il fît jour, la pluie assombrissait la pièce. Ricart était assis près de la fenêtre, sans avoir allumé de lampe, perdu en silence dans ses pensées.
Ses longs cils retombaient à mi-hauteur et ses yeux mi-clos semblaient regarder au-delà du présent, vers un pan du passé. Était-ce le passé récent ou un passé lointain ?
Certains souvenirs restaient vifs, peu importe le temps qui passait, tandis que d’autres s’estompaient après quelques instants à peine.
Même un héros sans égal, loué par tous, ne pouvait cesser d’être humain. Les souvenirs douloureux le faisaient souffrir, et les souvenirs tristes l’emplissaient de chagrin.
Mais certains souvenirs étaient si beaux qu’ils rendaient le présent désespérant et triste.
L’expression finale du sultan Yusuf ressemblait à celle de Bilter lorsqu’il avait quitté la maison, ce qui troublait profondément Ricart. Même le bruit apaisant de la pluie ne parvenait pas à calmer facilement son cœur.
La langue de Dieu était le silence. Peut-être réfléchir en silence à ce qui s’était passé était-il une façon d’entendre sa parole. Mais Ricart devait trouver la réponse par lui-même, et il ne savait plus où donner de la tête.
Quelqu’un frappa alors doucement à la porte.
« El Cid. »
Un Chevalier de la Flamme entrouvrit la porte et prit la parole.
« Nous avons quelqu’un que nous soupçonnons d’être un espion. Pouvons-nous le torturer ? »
« Un espion ? »
« Oui. Il rôdait dans le secteur depuis plusieurs jours, alors nous l’avons arrêté. Il refuse de donner son nom et son comportement est suspect. »
La torture était monnaie courante dans ce monde, mais on ne pouvait pas y recourir à la légère.
Il fallait l’autorisation d’un seigneur et, puisque Ricart commandait l’armée, il avait le pouvoir de la donner.
Ricart avait toutefois de sérieuses réserves sur la torture. Il décida d’aller d’abord voir le suspect lui-même.
« Où est-il ? Vous pouvez l’amener ici ? »
« Je vous l’amène tout de suite. »
Le chevalier partit aussitôt, puis revint peu après avec le suspect. Ricart eut un sursaut en découvrant de qui il s’agissait.
C’était Hashim.
Son turban était tombé et son corps déjà maigre était trempé jusqu’aux os, sous la pluie, ce qui lui donnait l’air misérable. Peut-être avait-il reçu des coups, car sa pommette gauche était couverte d’un énorme bleu.
Malgré tout, il serrait contre sa poitrine la bouteille de verre qui contenait la fleur de cristal.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Eh bien… »
« Vous le connaissez ? »
« C’est mon ami. Il n’a rien de suspect. »
Le chevalier pencha la tête et regarda tour à tour Hashim et Ricart. Ils n’étaient pas de la même ethnie et semblaient avoir une grande différence d’âge. Des amis ?
La situation paraissait étrange, mais Ricart avait lui-même appelé Hashim son ami ; le chevalier n’avait donc rien à répondre.
« Vous auriez dû le dire. »
Peut-être un peu gêné, le chevalier épousseta Hashim. Vu qu’il était trempé de la tête aux pieds, il n’y avait pas la moindre poussière sur lui.
« Peu importe. Apportez des serviettes et des vêtements propres. »
Ricart ne cria pas : « Comment osez-vous faire ça à mon ami ? » Il se contenta de donner son ordre.
Le chevalier apporta les serviettes et des vêtements propres dans la pièce, puis referma la porte. Dans la pénombre, il ne resta plus que Ricart et Hashim. Pendant un moment, aucun des deux ne parla ; seule la pluie grondait dehors.
Ricart était déconcerté, tandis que Hashim baissait la tête, l’air honteux.
« Pourquoi t’infliger tout ça ? Tu pouvais venir me voir quand tu voulais. »
Ricart parla en allumant la bougie posée sur le plateau. La lumière ne changeait pas grand-chose, mais sa lueur était aussi réconfortante que le bruit de la pluie. C’était toujours mieux que rien.
« Sèche-toi et réchauffe-toi près du feu. Même en été, tu risques d’attraper froid si tu restes sous la pluie à ton âge. »
Ricart alluma aussi la cheminée. Hashim, toujours tête baissée, prit la parole.
« Je suis désolé… »
Ricart ricana et secoua la tête.
« Qu’as-tu donc à regretter ? Tu n’as pas à être gêné. Si tu as des ennuis, tu peux venir me trouver quand tu veux. Allez, sèche-toi et enfile les vêtements propres. »
Hashim était un mage redoutable et un homme sage, mais il avait aussi quelque chose de distrait. Ricart le savait bien, après avoir voyagé avec lui à travers Lunadan.
Tous deux ne se laissaient pas abattre par les difficultés, ce qui les rapprochait. Mais contrairement à Ricart, Hashim avait tendance à se laisser porter par la vie.
Avec lenteur, Hashim se sécha les cheveux et le corps à l’aide de la serviette. Puis il enfila les vêtements propres et s’assit près du feu.
Pour le logement d’un héros sans égal, la pièce était vraiment modeste. Pourtant, il ne manquait de rien et on s’y sentait bien.
Hashim observa l’expression de Ricart de ses grands yeux enfoncés, puis prit la parole.
« Pour être honnête, je comptais errer sans but, comme je l’ai toujours fait. Mais en y réfléchissant, n’était-ce pas là le but de tout ce voyage : retrouver mes souvenirs ? Or j’ai déjà trouvé la réponse. La fleur de cristal est ici. Je ne savais pas où aller, alors je suis resté dans les parages. Pardonne-moi. »
« Si tu n’as nulle part où aller, tu peux rester à mes côtés aussi longtemps que tu veux. Je n’abandonne pas mes amis. Mais je ne les retiens pas non plus. »
« Je savais que tu dirais ça. »
« Mais tu n’as toujours pas retrouvé tes souvenirs ? »
« Hmm… Ça ne t’est jamais arrivé ? Tu désires quelque chose plus que tout, mais, quand cette chose est enfin devant toi, tu hésites. »
« Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé ça précisément, mais je comprends ce que tu veux dire. »
« Et si retrouver mes souvenirs faisait de moi quelqu’un d’autre ? Ma façon de voir le monde, les gens et toi pourrait changer. Qui sait ? Peut-être étais-je un horrible criminel, autrefois. »
« J’ai un peu d’expérience en la matière. Ça pourrait bien se passer. Après tout, tu as accumulé beaucoup de bons souvenirs depuis. »
Ricart avait vécu une vie complètement différente de celle de son terrible passé. Il ne pensait donc pas que le caractère actuel de Hashim changerait radicalement, même si celui-ci avait été un criminel autrefois.
« Maintenant que tu le dis, tu as raison. »
« Tu as pris ta décision ? »
« Pas encore. »
À ces mots, Ricart laissa son accablement de côté et esquissa un sourire.
« Je ne m’en mêlerai pas. C’est entièrement ton choix. Mais si tu as besoin d’aide, je serai toujours là pour toi. N’oublie pas ça. »
« J’ai compris. Mais toi, alors ? Tu as pris ta décision ? »
« … »
Le sourire de Ricart s’effaça peu à peu. Son accablement semblait revenir, mais la présence de cet ami qui avait traversé tant d’épreuves à ses côtés rendait les choses un peu plus faciles.
« Je ne sais pas. J’ai déjà l’initiative, et je suis sûr de pouvoir gagner même si je mène l’armée au combat. Mais si Billy résiste jusqu’au bout, je ne sais pas quoi faire. »
« C’est difficile… Mais il y a autre chose, non ? Ta femme et tes amis t’attendent à Adelorne. Tu ne peux pas perdre, pour eux aussi. »
« J’ai peur qu’en voulant tout avoir, je ne finisse par tout perdre. Peut-être devrais-je simplement tout abandonner et partir. »
Ricart prononça à voix haute toutes les paroles qu’il avait gardées en lui. Qu’il les pensât vraiment ou qu’il les eût seulement dites, cela desserra l’étau dans sa poitrine et l’allégea.
« C’est aussi un choix. Mais ce n’est pas le Ricky que je connais. Peut-être dois-tu te préparer à accepter ce qui doit l’être. As-tu peur de souffrir ? »
« Non. Ce n’est pas ça. Je n’ai pas peur de souffrir. Ce que je crains, c’est de trahir les souvenirs du passé. De me trahir moi-même, peut-être… Je ne sais pas. Je voudrais seulement que Billy retrouve la raison… »
« Tu sembles déchiré. Peut-être que ton frère a fait ce choix sans le vouloir. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Les souhaits des chevaliers, tous unis par la vengeance et la haine, ne pèseraient-ils pas sur lui ? S’il est comme toi, il ne peut pas les abandonner. »
Les paroles de Hashim firent comprendre quelque chose à Ricart.
Ricart se sentait proche de tous les soldats et les guerriers. Cela ne signifiait pas qu’il fermait les yeux sur leurs méfaits, mais peut-être Bilter aussi ne parvenait-il pas à abandonner ses frères de l’ordre. Même s’ils étaient des fanatiques.
Mais même si c’était le cas, la réalité exigeait qu’ils se battent d’autant plus. Comment pouvait-il rester les bras croisés et les laisser tuer des innocents sous prétexte qu’ils étaient hérétiques ?
Il fallait les arrêter à cause de leur cruauté. Mais le plus tragique, c’était qu’ils s’étaient jetés dans les flammes de la vengeance et de la haine. Ils ne pouvaient imaginer une vie en dehors de celles-ci.
« … »
Face à cette terrible réalité, Ricart baissa la tête. Une ombre profonde lui couvrit le visage.
Hashim le regarda, l’air troublé.
« Va dormir. Ce n’est pas un problème que tu résoudras en te rendant malade d’inquiétude. »
« … Tu n’as pas dit la même chose la dernière fois ? Que je devais dormir. Il n’existe pas une magie réparatrice qui éclaircit les idées ? »
« Tu as parfois des préjugés sur la magie. Depuis l’Antiquité, les érudits s’accordent à dire que le sommeil est le meilleur remède. Aucune magie ne le surpasse. »
« Quels érudits ? »
« Eh bien, il y a moi. »
« Quelle magie extraordinaire. »
Ricart rit de nouveau, sans pouvoir le croire. C’était comme si l’ombre qui lui couvrait le visage s’était dissipée.
Hashim sourit lui aussi, malgré sa pommette meurtrie.
« De même que tu m’accueilles toujours chaleureusement, je serai toujours là pour toi. »
« Merci. »
Ricart hocha la tête. Peut-être devait-il affronter Bilter avec sérénité, plutôt qu’avec une détermination ardente.
La conversation était banale, mais le simple fait d’avoir quelqu’un à qui parler librement apaisa le cœur de Ricart.
Ce ne fut qu’alors que le bruit de la pluie, dehors, commença à pénétrer doucement son cœur.
Ploc. Ploc. Tap-tap. Ploc…
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