Chapitre 134
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 134
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* * *
Comme tranché net par une lame, le désert aride prit fin, laissant place à de vastes marécages verdoyants. Le spectacle était si étrange qu’il en paraissait irréel.
« Voici le Triangle d’Or. Devant nous s’étend un marécage plus vaste que la plupart des pays. Certains l’appellent l’Empire des Sorcières, d’autres prétendent qu’il s’est formé à partir du cadavre en décomposition d’un ancien dieu. En remontant le fleuve, on atteint des plaines inondables où il suffit de semer pour que les cultures poussent. Personne n’y meurt de faim, et il reste encore du grain après les exportations dans le monde entier. C’est le Sultanat de Mayub. »
Hashim lui expliqua tout cela tandis qu’ils remontaient le fleuve à cheval. Depuis sa monture rouge, Ricart contemplait les marécages en contrebas.
« Ça ne présage rien de bon. Ce salaud malpoli avait l’air d’être un prince de ce pays. Ils vont forcément nous poursuivre. »
« Ah bon, tu crois ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Ici, les sultans ont des harems et des enfants. Il n’est pas rare qu’ils en aient plus d’une centaine. »
« C’est quoi, un harem ? »
« Un lieu où l’on rassemble les belles femmes réservées au sultan. Ça dépend de lui, mais il y en a au moins plusieurs dizaines. »
« … Même si ce sont des païens, j’essaie de respecter leurs coutumes, mais celle-là, j’ai vraiment du mal à la comprendre. »
« Quoi qu’il en soit, un sultan aura au moins plusieurs dizaines d’enfants, peut-être plus d’une centaine. Il est rare qu’un sultan se soucie beaucoup du sort d’un prince. Bien sûr, ça dépend de lui. »
Cette coutume lui était si étrangère que Ricart en éprouva un profond malaise. N’était-ce pas là de la débauche à l’extrême ? Et, outre cela, n’allait-elle pas provoquer d’interminables querelles de succession ?
« Mais seuls les enfants de la reine ont le droit d’hériter, non ? »
« Non. Dans les autres sultanats, seuls les enfants de l’épouse légitime, c’est-à-dire la reine, ont des droits à la succession. Mais le Sultanat de Mayub fonctionne autrement. Ils sont tous princes légitimes. »
« Alors, comment se passe la succession ? Pour être honnête, notre Empire aussi a connu des problèmes parce que l’ancien empereur avait trop d’enfants. »
« “On pourra qualifier cette coutume de barbare, mais c’est ainsi que nous avons élevé de puissants guerriers, doués de sagesse et de courage.” Voilà ce que disait Shajar, le premier roi du Sultanat de Mayub. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Les princes s’entretuent et le dernier survivant devient roi. Tous les moyens sont permis : l’assassinat, le déclenchement d’une guerre, tout. »
« … »
Ricart resta un instant sans voix devant une méthode de succession aussi brutale.
Pourtant, ironiquement, ce système permettait de préserver assez bien la paix. Seuls les princes et leurs proches se battaient ; les gens ordinaires n’étaient donc pas entraînés dans la guerre.
Et lorsqu’un prince devenait roi de cette manière, il avait au moins prouvé ses talents en matière de stratagèmes et de commandement militaire.
Mais une telle méthode pouvait-elle vraiment être juste ? Ricart ne le pensait pas. Quelqu’un qui tuait ses frères et sœurs pour devenir roi devait forcément avoir quelque chose de profondément déficient.
S’il pouvait tuer si facilement sa propre fratrie, que représentait la vie des autres à ses yeux ?
Le Sultanat de Mayub avait été fondé par des nomades qui avaient conquis ces terres ; il était donc, sans surprise, animé d’un esprit barbare et fortement militarisé.
Maintenant qu’ils avaient mis les pieds dans un tel endroit, mieux valait ne pas s’y attarder. Ricart décida qu’ils se ravitailleraient en herbe pour les chevaux, en eau, en nourriture et en autres provisions, puis qu’ils traverseraient la région au plus vite.
Mais un problème de taille se posait.
« Tu vas continuer à monter ce cheval, pas vrai ? »
« Moi aussi, je suis un homme. C’est normal de vouloir un cheval pareil, non ? Mais je le traiterai comme un ami. Je le lui ai promis. »
« Non, je veux dire qu’il va attirer l’attention. »
Le cheval que montait Ricart était d’un rouge flamboyant. Quand la lumière se reflétait sur son pelage, il semblait couvert de flammes. Impossible qu’il passe inaperçu.
« C’est vrai… Dans ce cas, traversons vite la région. »
« Ce serait mieux. Si la situation tourne mal, je t’aiderai. J’ai vécu en me laissant capturer comme esclave de temps à autre, mais je ne pense pas que ça finira comme ça cette fois. »
Même les voleurs et les bandits ne tuaient généralement pas leurs victimes. À quoi bon, quand on pouvait les vendre ? C’était encore plus vrai là où le commerce des esclaves prospérait.
« Non. Hashim, ne te sers de ta magie que pour te protéger. Continue à utiliser ton arme secrète si tu le peux. Pas besoin de recourir à la magie pour moi. »
« Les amis ne sont-ils pas censés s’entraider ? »
« S’entraider et se sacrifier, ce n’est pas la même chose. Un véritable ami ne veut pas que son ami se sacrifie. »
« Ah bon… Très bien. Tu comprends mieux l’amitié que moi. »
« Hahaha, ce n’est pas une question de comprendre ou non. C’est simplement comme ça. »
« C’est simplement comme ça… Alors, si on veut se sacrifier pour un ami ? Et si quelqu’un s’est déjà sacrifié pour un ami, qu’arrive-t-il à celui qui reste ? »
« Je suppose qu’il serait triste. »
« Voilà une question difficile. »
Était-ce vraiment une question difficile ? Ricart se dit qu’il n’en savait rien, lui non plus. Si une telle situation se présentait, il foncerait sans se soucier de ce qui pourrait lui arriver.
Mais d’un autre côté, s’il serait reconnaissant qu’un ami fasse ça pour lui, une partie de lui préférerait que cet ami s’en abstienne.
« Je suppose que oui. C’est difficile. »
Ne trouvant pas de réponse facile, Ricart acquiesça aux paroles de Hashim.
En longeant les marécages, ils finirent par atteindre une petite ville appelée Ayaba. C’était l’une des villes satellites de Yereb, la capitale.
À leur entrée, tous les regards se tournèrent vers Ricart. Plus exactement, vers le cheval rouge vif. Une robe aussi rare ne pouvait qu’attirer l’attention.
Ricart garda la tête haute et avança avec une assurance presque effrontée. Il conduisit ensuite sa monture à l’abreuvoir près d’une auberge et lui donna de l’eau et du fourrage en abondance.
Pour les longs voyages, ou lorsqu’on poursuivait quelqu’un ou qu’on fuyait des poursuivants, mieux valait avoir plusieurs chevaux.
Même un excellent cheval capable de parcourir mille ri en une journée ne valait pas une succession de montures fraîches.
Mais combien de temps fallait-il laisser un cheval se reposer ? C’était une question difficile.
En outre, les chevaux de guerre n’étaient pas faits pour les déplacements quotidiens. Les chevaliers et les guerriers montés voyageaient généralement sur des chevaux ordinaires, réservant leurs montures de guerre aux moments décisifs.
Or, le cheval rouge de Ricart venait tout juste d’être dompté, et celui de Hashim, plutôt bon, n’avait jamais été un cheval de guerre.
Dans un combat à cheval, plus de soixante-dix pour cent de la force d’un combattant dépendait des performances de sa monture. Le talent du cavalier comptait aussi, mais face à un cheval inférieur, il ne pouvait pas faire grand-chose.
Pourtant, les regards que les habitants posaient sur Ricart et son cheval rouge étaient inquiétants. Ils n’étaient clairement pas là par simple curiosité.
Ricart s’en rendit compte aussitôt.
« On dirait qu’un avis de recherche a déjà été lancé. »
« Hein ? Et les provisions ? »
« Sortons d’abord, on y réfléchira ensuite. On pourra attraper des lézards dans la nature et les manger. »
« Allons-y. »
Ricart lança une pièce d’argent à l’écurier, puis quitta la ville aussi calmement que possible. En prenant la direction de l’ouest, ils aperçurent un immense pont de pierre qui enjambait le fleuve.
Un poste de garde se dressait à l’entrée du pont. Les soldats et les guerriers ne contrôlaient pas tous les passants, mais à leur expression, ils semblaient chercher quelqu’un.
Leurs regards croisèrent celui de Ricart, puis se posèrent sur le cheval rouge.
« Fais comme si tu ne me connaissais pas et pars devant. »
Ricart chuchota à Hashim, qui fit tourner son cheval et s’éloigna. Comme prévu, des guerriers et des soldats se mirent à marcher vers Ricart.
Non, ils semblaient envoyer des signaux urgents à leurs hommes pour tenter de l’encercler de toutes parts.
Lorsqu’ils furent assez près, un guerrier monté s’adressa à Ricart.
« Toi, le chevalier de Franken. Ce cheval est un trésor du sultan. »
« Vous êtes sûr de ne pas vous tromper ? »
Ricart lui répondit avec un aplomb effronté, mais cela ne prit pas. Évidemment.
« Je n’ai vu qu’un seul cheval au monde d’un rouge pareil. »
« Quoi qu’il en soit, j’ai gagné ce cheval lors d’un pari contre un prince dont j’ignore le nom. Je ne l’ai ni volé ni pris de force. Le roi de ce pays convoite-t-il les chevaux d’autrui ? »
Ricart provoqua délibérément le guerrier, dont le regard se fit glacial.
« … Ne sois pas insolent, barbare. »
« Toi aussi. »
Depuis sa selle, Ricart jeta un rapide coup d’œil autour de lui. Il vit Hashim traverser le pont. Le moment était venu.
Sans hésiter, il tira l’épée à sa ceinture.
« Là où je vivais comme ici, il faut se battre pour protéger ce qui nous appartient. Et si tu veux prendre ce qui appartient à quelqu’un d’autre, tu dois aussi mettre ta vie en jeu, pas vrai ? Hyah ! »
Ricart enfonça les talons et chargea le guerrier. Celui-ci dégaina un sabre courbe pour riposter, mais le cheval rouge accéléra si vite qu’il dut se pencher de côté, comme s’il allait tomber de sa selle.
Sans se soucier de savoir si le guerrier avait esquivé, Ricart fonça vers le pont. Mais un problème se présentait : beaucoup de gens ordinaires le traversaient, si bien qu’il ne pouvait pas prendre assez de vitesse.
« Poussez-vous ! Poussez-vous ! »
Ricart cria, mais les passants, pris de panique, encombrèrent encore davantage le passage. Bon sang.
Naturellement, ses ennemis le poursuivaient par-derrière, tandis que des soldats approchaient de l’autre extrémité pour le capturer. Heureusement, Hashim avait déjà traversé.
Sans issue, Ricart baissa brusquement les yeux vers le fleuve. Le courant n’était pas particulièrement fort, mais, à en juger par sa largeur, l’eau devait être profonde.
« Tu sais nager ? »
Ricart posa la question à son cheval. Comme s’il comprenait le langage humain, l’animal rouge bondit et plongea dans le fleuve.
Le cheval et son cavalier disparurent un instant sous l’eau. Puis, en battant tant bien que mal des jambes, le cheval rouge retrouva son équilibre et se mit à nager.
Un cheval ne pouvait toutefois pas nager vite, à cause de sa morphologie. Il avançait très lentement, et l’eau arrivait presque au nez de Ricart.
Quoi qu’il en soit, voir un cheval nager avec un homme sur le dos était si étrange et impressionnant que civils comme soldats en restèrent bouche bée.
Mais les soldats étaient venus récupérer le cheval rouge. Ils se précipitèrent donc sur la berge pour capturer Ricart. Sur l’autre rive l’attendaient des lances acérées et des épées.
Alors que les sabots du cheval rouge touchaient le fond près de la rive, il jaillit soudain de l’eau, tel un dragon rouge s’élevant vers le ciel.
Hiiii !
Son bond était incroyable. Et il venait de l’eau.
Il s’éleva presque à la hauteur d’un homme, obligeant les soldats à s’écarter en toute hâte. Les guerriers montés, eux, firent encore tournoyer leurs sabres courbes pour tuer Ricart.
Mais, tout en gardant l’équilibre, Ricart pointa sa propre épée vers eux.
Clang !
Des flammes dorées jaillirent de la lame. Elle trancha l’épée ennemie et tua le guerrier. Son armure se fendit, et il s’effondra, le cou et le haut du corps en sang.
« Jihadra ! C’est un Jihadra de Franken ! »
Un soldat cria. Dans leur langue, cela signifiait « guerrier sacré » ou, pour le dire librement, Maître de l’Épée.
Après avoir tué un guerrier, Ricart s’éloigna au plus vite. Mais, à son grand désespoir, une armée l’attendait déjà de l’autre côté du fleuve.
C’était l’unité de cavalerie d’élite la plus puissante du Sultanat, vêtue d’armures civilisées tout en perpétuant les traditions des nomades.
Parmi eux se tenait un homme coiffé d’un immense turban et revêtu d’une armure éblouissante et somptueuse. N’importe qui aurait compris qu’il s’agissait du roi, le sultan.
Leurs regards se croisèrent. Peut-être parce qu’il était devenu roi après avoir tué ses frères, son regard était tranchant comme une lame. Il n’avait pas l’air de s’émouvoir de la mort d’un fils. Tout cela semblait n’être qu’une affaire de cheval.
La situation devint de toute façon critique. Des guerriers armés de lassos, de crochets, de lances, d’épées et d’autres armes s’approchèrent pour capturer Ricart. S’il tombait de cheval, tout serait fini.
Au moins, dans son malheur, il avait la chance que ses poursuivants soient venus récupérer le cheval rouge : ils n’utilisaient pas d’arcs. Or, le tir à l’arc à cheval était justement leur plus grand atout.
Sans perdre de temps à réfléchir, Ricart fila sur le côté. Le cheval rouge accéléra de nouveau et atteignit sa vitesse maximale en un instant.
Patatoum ! Patatoum ! Patatoum ! Patatoum !
C’était le plus rapide, mais les montures des guerriers du sultan étaient elles aussi des chevaux de guerre, issus de lignées soigneusement sélectionnées et soumis à un entraînement spécial. Il ne parvenait pas à les semer complètement.
Des dizaines de lourds chevaux martelaient le sol, faisant trembler la terre.
Patatoum-patatoum-patatoum-patatoum-patatoum-patatoum-patatoum-patatoum !
Un épais nuage de poussière s’élevait derrière eux, tandis que les habitants de la ville et des villages assistaient à cette poursuite stupéfiante. Le spectacle était rare, et même le sultan ne détachait pas les yeux de la scène.
Sans s’en rendre compte, les spectateurs se sentirent nerveux. Peut-être parce que le rouge se distinguait et que le cheval semblait mener la course, ils se prirent naturellement à l’encourager.
Mais que devait ressentir son cavalier ? Le cœur de Ricart cognait dans sa poitrine. Il jugea toutefois impossible de les distancer et tira brusquement sur les rênes.
Le cheval rouge s’arrêta net, et Ricart faillit passer par-dessus l’encolure. Il parvint de justesse à rester en selle, mais les guerriers ne purent ralentir à temps.
Même s’ils l’avaient voulu, ils n’auraient pas pu : ils risquaient de percuter leurs alliés qui les suivaient.
Ricart fit rapidement demi-tour, se faufila dans une étroite ouverture et repartit vers l’ouest.
Mais comme ils étaient nombreux à le poursuivre depuis le début, un guerrier à l’arrière le rattrapa et tenta de le transpercer de son épée.
Ricart prit appui sur les étriers et se redressa presque, levant haut au-dessus de sa tête son épée enflammée. Les flammes fouettèrent l’air avec violence.
Alors l’épée du guerrier fendit l’air en direction de Ricart. Au même instant, celui-ci serra les dents et abattit la sienne de toutes ses forces.
Crac ! Boum !
Ricart brisa l’épée ennemie et trancha presque le guerrier en deux. Il lui restait encore de la force : il fendit la selle et abattit aussi le cheval.
Une quantité phénoménale de sang gicla tandis que le cheval et son cavalier s’effondraient. Les guerriers qui chargeaient derrière les percutèrent et tombèrent lourdement.
Boum ! Boum ! Crac ! Boum !
Hiiii !
Les chevaux s’entrechoquèrent et s’effondrèrent en tas. Leurs cavaliers furent projetés au loin, fracassés contre le sol ou écrasés dans la mêlée.
Le spectacle était à la fois atroce et exaltant. Sans s’en rendre compte, les spectateurs poussèrent des cris d’admiration.
« Waouh ! »
Ricart avait réussi à percer les rangs ennemis et gagné un instant de répit.
Mais ce n’était pas fini. Un vieux dicton parlait même d’un homme qui avait vendu un royaume pour un cheval ; ses ennemis n’avaient donc aucune intention de renoncer.
Cette fois, des cavaliers légèrement équipés se lancèrent à sa poursuite, formant un large cercle autour de lui. Contrairement aux guerriers lourdement armurés de tout à l’heure, ils ne portaient aucune armure. Ils le poursuivaient comme des coureurs, chacun muni d’une corde et d’une arme.
Leurs montures étaient encore fraîches, sans doute parce qu’ils avaient attendu avant de partir.
À ce stade, Ricart se demanda si un seul cheval pouvait suffire. Peut-être devait-il simplement se battre jusqu’à la mort. Quelqu’un l’interpella alors.
« Ricky ! »
Surpris, il regarda en arrière et vit Hashim arriver de côté. Celui-ci mit soudain pied à terre et ouvrit les bras face aux poursuivants de Ricart, qui allaient bientôt le piétiner.
Qu’est-ce qu’il faisait ? Ricart ouvrit de grands yeux.
Puis les iris noirs de Hashim disparurent, ne laissant que le blanc de ses yeux, qui vacillait. Son corps se mit à trembler comme s’il convulsait.
En un instant, des nuages noirs se formèrent dans le ciel et cachèrent le soleil. Ils s’assombrirent de plus en plus, et une ombre d’un noir de jais engloutit Hashim et les environs.
À cette scène étrange, les poursuivants de Ricart écarquillèrent les yeux, incapables de comprendre ce qui se passait.
De longs tentacules épais, semblables à des bras de pieuvre, jaillirent alors des ténèbres. Ils saisirent les chevaux par les jambes, le corps et le cou, puis les projetèrent dans tous les sens. Le chaos éclata avant que quiconque ait pu réagir.
Boum ! Crac ! Craquement ! Boum ! Crac !
La scène, atroce et terrifiante, choqua tout le monde, Ricart compris. Quelqu’un cria :
« Un mage ! »
Fidèles à leur bravoure, les guerriers étaient décontenancés et surpris, mais ils ne paniquèrent pas.
Au contraire, ils dégainèrent leurs arcs et s’éloignèrent de Hashim. Ils avaient peut-être décidé de jouer le tout pour le tout : ils encochèrent des flèches et bandèrent leurs arcs. La magie avait beau être puissante, que pouvait-elle contre des attaques à distance ?
Comprenant que la situation tournait mal, Ricart fit vivement faire demi-tour à son cheval. Que ferait-on si un ami se sacrifiait pour soi ? On se sacrifierait à son tour. Il n’y avait pas à hésiter.
Le cheval rouge n’avait pas seulement couru un peu. Cela faisait déjà un moment qu’il galopait à toute vitesse, et de l’écume blanche lui entourait maintenant la bouche. Si Ricart faisait demi-tour, ce serait peut-être la fin.
« Hashim ! »
Des flèches sifflèrent près de Ricart et filèrent vers l’abîme noir. Puis l’ombre disparut dans un souffle, révélant Hashim inconscient sur le sol.
Ricart rengaina à la hâte son épée, se pencha hors de sa selle dans une position presque acrobatique et saisit Hashim d’un bras. Il le cala ensuite sous son bras et s’éloigna au galop.
Fidèles à leurs origines nomades, les ennemis barrèrent aussitôt la route que prenait Ricart. Il était encerclé de toutes parts. Dans une direction, une pente aride presque verticale ; dans les trois autres, les ennemis.
Pour une raison inconnue, Ricart se dirigea pourtant vers la pente, comme s’il comptait la percuter. Tous le regardèrent d’un air perplexe, se demandant ce qu’il fabriquait. Alors, un spectacle incroyable se déroula sous leurs yeux.
Le cheval rouge grimpa la pente presque verticale comme s’il s’agissait d’un terrain plat, tel une créature montant au ciel. C’était physiquement impossible.
Alors, sous le ciel couvert de nuages, un chœur de voix tonitruantes retentit.
Ouh, ouh, ouh, ouh !
Ricart atteignit enfin le sommet de la pente. Il arrêta son cheval et regarda en contrebas. Même les braves guerriers le fixaient désormais, stupéfaits et silencieux.
Qu’est-ce que c’était ? La voix d’un dieu ? Et surtout, comment avait-il gravi cette pente ? N’était-ce pas un miracle ?
Ricart lui-même fut saisi d’une exaltation indescriptible. Son cœur battait si fort qu’il semblait sur le point d’éclater. Sans même s’en rendre compte, il éclata d’un rire tonitruant.
« Wahahahahaha ! »
Les meilleurs guerriers d’élite du Sultanat le regardaient, l’air aussi impuissant et penaud que des chiens ayant poursuivi une poule hors de leur portée.
Ricart rit un moment, puis tourna son cheval pour partir. Une voix claire retentit alors :
« Holà ! Chevalier de Franken ! »
Ricart baissa les yeux et aperçut le sultan, qui s’était lui aussi approché à cheval et le regardait de bas.
« Je suis Aslaf, sultan ! Quel est votre nom ? »
Ricart lui cria en retour :
« Je suis Ricart de Stormhertz ! Pardonnez-moi de ne pas pouvoir vous témoigner les égards qui conviennent dans ces circonstances ! »
Le sultan Aslaf comprit que Ricart était son nom, mais ne sachant pas ce que signifiait Stormhertz, il se tourna vers le fonctionnaire civil à ses côtés.
« Que signifie Stormhertz ? »
« Cela signifie “Cœur de la tempête”. »
Le sultan ignorait qu’il s’agissait d’un nom de lieu et crut que c’était un surnom ou un titre de Ricart. À vrai dire, cela lui allait bien.
Il leva de nouveau les yeux et cria :
« Cœur de la tempête, toi qui viens de loin ! J’ai pu constater ta bravoure ! Tu as prouvé que tu étais digne d’être le maître de ce cheval ! Le plateau de Hajid est dangereux et difficile à traverser. Descends et poursuis ta route ! Au nom d’Aslaf, je garantis ta sécurité et ta tranquillité sur mes terres ! »
Le sultan ordonna ensuite à ses serviteurs de déposer au sol des chevaux de rechange, de la nourriture, de la soie, des trésors, des armures, des armes et d’autres biens, puis s’éloigna avec ses soldats.
Ricart observa, déconcerté, le sultan et ses soldats qui se retiraient. Les nuages noirs invoqués par la magie se dissipèrent, et plusieurs rayons de soleil tombèrent droit vers la terre.
Ils partaient vraiment ?
Un peu plus tard, Hashim reprit connaissance.
« Mmm… »
« Tu es réveillé ? »
« Hein ? Ah, merde. Alors c’est ça qui s’est passé. Mais surtout, on n’a rien tous les deux ? »
« Heureusement, tu ne m’as pas oublié. »
Ricart répondit avec un sourire. Hashim ne se souvenait pas de ce qui s’était passé pendant qu’il utilisait sa magie, mais il comprit au moins que Ricart ne l’avait pas abandonné.
« C’est ça, l’amitié ? »
« Je suppose. »
« On dirait que l’amitié fait des miracles. »
Hashim parla en regardant en bas de la pente. Les guerriers du sultan avaient disparu, mais de magnifiques chevaux et des trésors gisaient là. Pour quelqu’un qui ne se souvenait de rien, ils semblaient tout bonnement être tombés du ciel.
« On dirait bien. »
Ricart répondit. Tous deux empruntèrent un chemin plus long pour descendre la pente, puis donnèrent aussi à leur cheval épuisé de quoi manger et boire en abondance.
Ils emportèrent ensuite les trésors et reprirent leur route vers l’ouest, comme si rien ne s’était passé.
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