Chapitre 1
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 1 : Prologue
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Le feu et l’acier, le sang et la mort. Voilà ma vie en quelques mots.
J’avais autrefois été berger à Haiden, dans le nord de l’Empire. Comme tant d’autres à cette époque, je faisais partie des innombrables orphelins qui ne connaissaient pas leurs parents.
J’ignorais depuis quand je gardais des moutons, mais pendant dix ans, j’avais mené mon troupeau de champ en champ à travers Haiden, presque coupé du monde.
Au fil des saisons, les fleurs de toutes les couleurs éclosaient dans les champs, tandis que, la nuit, les étoiles fleurissaient dans le ciel noir. En été, les vents étaient frais ; en hiver, la neige recouvrait le monde.
Je n’avais aucun désir. Je ne connaissais pas l’ennui. Je n’étais ni heureux ni malheureux.
Les étoiles brillaient la nuit, les fleurs s’épanouissaient dans les champs et la neige tombait à l’arrivée de l’hiver. Moi, je vivais tout simplement comme un berger.
Puis, un jour, quelque chose d’inhabituel se produisit dans cet endroit où les mêmes choses se répétaient chaque jour. Le seigneur traversa à cheval les champs de Haiden.
Je m’agenouillai. Le soleil derrière lui formait comme une auréole tandis qu’il me souriait et m’interrogeait du haut de sa monture.
« Berger, quel âge as-tu ? »
« Je ne connais pas mon anniversaire, alors je ne saurais vous le dire. Je garde des moutons depuis dix ans. »
« Tu dois donc avoir au moins quinze ans. Ne devrais-tu pas te marier ? »
« Je ne connais aucune femme. »
« Le chef du village s’en chargera. Vis heureux, toi qui es comme une étoile. »
Sur ces mots, le seigneur traversa le champ à cheval et disparut soudain, comme des nuages qui se dispersent.
Peu après, le chef du village arrangea bel et bien mon mariage avec une jeune veuve du village.
Une fois marié, je cessai d’être berger et devins meunier au village. Comme le seigneur me l’avait dit, je découvris pour la première fois de ma vie ce qu’était le bonheur.
Quelques années passèrent encore. Puis, un jour, un cavalier portant un étendard rouge arriva au village.
Il annonça qu’on recrutait des hommes valides pour les envoyer à Fernland. On tira au sort parmi les hommes robustes du village, et ce fut moi qui fus choisi.
Je promis à ma femme que je reviendrais sans faute. En attendant, je lui enverrais ma solde ; elle n’aurait donc pas à s’inquiéter pour vivre.
J’errai d’un endroit à l’autre avec le cavalier. À mesure que des hommes nous rejoignaient, deux ou trois par village traversé, je marchais sans fin vers l’est.
Un jour, deux jours, trois jours, puis plus d’un mois : je marchais vers l’est, pareil aux feuilles d’automne entraînées par le courant.
Fernland était une terre d’acier et de cadavres, entourée de forêts. Je n’aurais jamais imaginé ce qui m’attendait quand j’y étais arrivé, mais j’y restai dix ans.
Si l’on me demandait où j’avais appris à manier l’épée, je répondais : à la guerre.
Frapper d’estoc, taillader, trancher en morceaux. Je disais que j’avais été forgé par la haine des barbares, par un courage dont j’ignorais être capable, par les sacrifices de mes compagnons et par la chance d’avoir esquivé des flèches qui m’avaient frôlé la joue.
« Où est Thomas ? »
« Mort. »
« Merde. Et Falke ? »
« Ce matin. »
« … »
De temps en temps, nous passions une bonne journée. La plupart étaient pénibles. Des lits inconfortables, du pain moisi, la mort causée par la maladie ou des blessures infectées, les monstres qui vous dévoraient, les barbares qui vous traînaient au loin, vous écorchaient et suspendaient votre peau.
La nuit, les soldats qui faisaient des cauchemars ou tremblaient de peur n’étaient pas différents des bébés. On aurait dit qu’ils avaient besoin de mères, pas de vétérans endurcis ni de commandants sévères.
Puis, un jour, je me rendis compte que tous ceux que j’avais rencontrés à mon arrivée étaient morts et que j’étais le seul à rester en vie.
Sur la ligne de front, où sept soldats sur dix mouraient ou étaient grièvement blessés à chaque bataille, j’avais survécu des dizaines de fois. Pourquoi est-ce que je ne mourais pas ? J’avais l’impression que mon heure était venue.
Mes camarades m’appelaient parfois pour plaisanter, parfois sérieusement, Ricky le Chanceux. Ils disaient qu’à mes côtés, ils auraient peut-être une chance de survivre eux aussi. Pourtant, aucun de ceux auxquels je m’étais attaché ne s’en sortit vivant.
Mon premier commandant était le deuxième fils d’un comte. C’était un jeune homme très courageux, d’un naturel enjoué, qui menait souvent les soldats à la charge, à cheval, dès qu’une bataille éclatait.
Pour être honnête, quand je chargeais derrière lui dans cette guerre atroce, il m’arrivait d’être soulagé. Je trouvais même ça amusant.
Mais ce brave jeune homme tomba de cheval et mourut lors de sa quatrième bataille.
Mon deuxième commandant craignait l’ennemi et se montrait cruel envers ses propres hommes.
Même lorsqu’il fallait sortir combattre pour défendre notre garnison, il ne voulait que rester à l’intérieur et la tenir.
Quand nous trouvâmes le courage de lui dire que cela ne pouvait pas durer, nous fûmes roués de coups. Je vis un camarade dépérir puis mourir après une terrible raclée, alors je gardai le silence. J’étais un lâche.
Nous fûmes encerclés. Après avoir souffert de la faim pendant des jours, nous perdîmes la garnison lors d’un assaut massif des barbares, menés par des trolls entraînés.
Je résolus de mourir et me battis jusqu’au bout, mais je ne pris la fuite qu’après avoir vu un troll s’emparer de ce commandant incompétent, lui arracher les bras alors qu’il était encore vivant, puis lui défoncer le crâne et le dévorer.
Après avoir perdu une bataille et fui, il n’y avait nulle part où aller. Si nous ne voulions pas mourir de faim, il ne nous restait qu’à rejoindre le point de ralliement. Mais l’atteindre n’était pas une mince affaire.
Quand j’eus tué les barbares lancés à ma poursuite et atteint le point de ralliement, j’étais seul. Les autres n’étaient pas rentrés chez eux. Ils étaient morts de faim, dévorés par des monstres ou capturés par leurs poursuivants.
Au point de ralliement, on m’affecta à une unité commandée par Caldebert, le quatrième prince de la famille royale d’Adelorne.
Au premier regard, Caldebert avait l’air d’un érudit. Il avait de beaux cheveux blonds et un corps plutôt frêle, qui semblait trop fluet pour supporter une cotte de mailles.
Pourtant, le commandant lui ordonna de reprendre la garnison. Peut-être était-ce pour cette raison qu’il me posa tant de questions sur le terrain, la situation et les habitudes des barbares.
Peut-être parce que nous avions presque le même âge, je trouvai étrangement facile de parler avec Caldebert. Nous devînmes vite proches, malgré le fossé immense qui nous séparait par le rang.
Il aimait m’entendre parler de ma ville natale et m’écoutait patiemment, même lorsque je racontais la monotonie paisible de mon travail de berger.
« Ricky, tu as l’âme d’un poète. T’écouter m’apaise, même dans un endroit aussi sinistre que celui-ci. Je croyais que tous les gens du Nord étaient rustres. »
« Eh bien, je ne sais même pas lire. »
« Et comment crois-tu que la première chanson a été écrite ? »
Même sa façon de parler était élégante. La langue des nobles ressemblait parfois à une langue étrangère.
Les préparatifs terminés, Caldebert mena son unité pour reprendre la garnison avancée. Je pris part à la bataille.
Caldebert était le meilleur des commandants. Il élaborait ses plans avec soin et minutie, et faisait preuve de bravoure au combat.
Au risque d’être encerclé, il s’enfonça hardiment au cœur du camp ennemi, frappa l’arrière-garde et repoussa les ennemis au loin, avant de les vaincre un à un.
Mais les barbares ne pouvaient pas abandonner la garnison qu’ils venaient de reprendre après près de dix ans. Ils livrèrent leur ultime combat, dans un désespoir total.
Le plan de Caldebert était lui aussi un pari risqué. S’il battait en retraite, il se retrouverait à son tour en danger ; il ne pouvait donc pas reculer.
Les deux camps se battirent de toutes leurs forces, et la bataille devint atroce. Des membres à moitié arrachés pendaient dans le vide. Des cadavres s’amoncelaient comme des montagnes. Le sang formait de vastes mares. Les cris de douleur retentissaient. Les mourants appelaient leur mère à pleins poumons.
Au milieu de ce carnage, Caldebert combattit de toutes ses forces. Puis sa vie fut en danger, et je me battis de toutes les miennes pour le sauver.
Alors que je l’attrapais par la nuque pour le remettre debout, un cri tonitruant retentit.
« Ricky, le Faucheur de fer ! En duel ! Toi et moi, nous mettrons fin à cette guerre ici ! »
Celui qui venait d’apparaître et de me défier était Besprim, un guerrier légendaire parmi les barbares. Les soldats impériaux l’appelaient le Hachoir à viande.
Il faisait deux fois la taille et la carrure d’un homme ordinaire, et portait une armure de fer de la tête aux pieds, casque et visage compris. Un collier composé de dizaines d’oreilles impériales coupées pendait à son cou. Des crânes encore couverts de lambeaux de chair étaient suspendus à sa ceinture.
Sa grande hache était une large lame, grossièrement mais solidement fixée à un manche. Elle était réputée pour mettre les gens en pièces d’un seul coup, grâce à son poids écrasant.
Ricky et Besprim ne s’étaient connus que par les rumeurs du champ de bataille. C’était la première fois qu’ils se rencontraient face à face.
C’était peut-être pour cela que Besprim avait pris Ricky, et non le nouveau commandant Caldebert, pour leur chef.
Au milieu de ce champ de bataille où des vies étaient en jeu, les soldats à proximité reculèrent pour leur faire de la place. Pendant un instant, amis comme ennemis oublièrent de se battre et regardèrent les deux hommes se faire face.
La hache de Besprim était plus grande, mais l’épée de Ricky était elle aussi une épée à deux mains, plus imposante qu’une lame ordinaire.
Le sol était boueux comme un marécage, et l’air empestait le fer et le sang.
Un duel qui déciderait du destin ? Je ne pensais pas à ce genre de choses. Je mettais simplement toute ma force à suivre la pointe de mon épée.
Après un face-à-face qui sembla à la fois long et bref, le duel prit fin en un instant.
Je déviai avec précision le coup sauvage de la hache de Besprim, me décalai sur le côté et abattis mon épée de toutes mes forces. À cet instant, des flammes sacrées et dorées coururent le long de la lame.
Besprim bascula sur le côté et leva un bras pour parer. Dans un fracas métallique assourdissant, son bras fut tranché. Le sang jaillit. Le duel était terminé.
Le duel était une chose, mais ceux qui l’avaient observé restèrent sans voix, horrifiés par les flammes dorées qui avaient jailli de l’épée de Ricky.
Qu’était-ce donc ? Un guerrier envoyé par un dieu.
Mais à l’époque, je ne m’en souciais guère. Je ne voyais que les yeux bleus de Besprim derrière son casque. Ils tremblaient de peur.
À cette vue, la flamme qui brûlait dans ma poitrine s’éteignit rapidement, tout comme celles qui dansaient sur ma lame.
Alliés et ennemis retenaient leur souffle. Tous pensaient qu’il ne restait plus à Ricky qu’à exécuter Besprim.
Mais la vérité était tout autre. À certains égards, elle était plus stupéfiante encore que les flammes qui venaient de jaillir de la lame.
Je baissai lentement l’épée que j’avais levée au-dessus de ma tête, comme si j’allais lui trancher le cou d’un instant à l’autre.
« Va-t’en. Oublie la guerre. Retourne dans ta patrie et vis en paix. »
Pourquoi avais-je fait ça ? Je l’ignorais moi-même. Peut-être m’étais-je vu dans ces yeux remplis de peur. Peut-être cet homme avait-il lui aussi été innocent avant de quitter sa patrie. C’était tout ce qui m’était venu à l’esprit.
Les soldats impériaux qui observaient la scène ne comprenaient pas, mais n’osaient pas protester. À cet instant, en ce lieu, Ricky était une force absolue.
La bataille s’acheva ainsi. Les barbares, démoralisés, se retirèrent d’eux-mêmes, et l’armée impériale ne les poursuivit pas.
On aurait dit une trêve temporaire.
Et pourtant, depuis dix ans, les deux camps s’étaient battus en se haïssant jusqu’au plus profond d’eux-mêmes.
Mais quand la garnison fut reprise, ma guerre prit fin elle aussi. Je demandai à Caldebert d’être démobilisé et lui annonçai que je voulais rentrer chez moi.
Caldebert avait l’air d’avoir beaucoup à dire, mais il renonça à tout et accepta simplement ma demande.
J’étais le premier homme à être démobilisé avec tous ses membres intacts. À Fernland, il n’y avait pas de moyen ordinaire de quitter l’armée, sinon en mourant.
Je rentrai donc chez moi après dix ans. Dans les champs de Haiden. Là où j’avais gardé des moutons. Je ne serais plus berger, bien sûr. Je m’occuperais du moulin, j’imagine. Ce n’était pas si mal.
Mais à mon retour, ma femme avait fondé une nouvelle famille. Elle avait un nouvel époux et des enfants.
Je n’oublierai jamais ce qu’elle me dit, les yeux froids.
« Qu’as-tu donc fait pour moi ? Ne fais pas comme si tu me connaissais. »
Qu’est-ce que ça voulait dire ? Et ma solde, alors ? Pourquoi avais-je passé dix ans dans cet enfer ?
Ce qui m’avait permis de tenir pendant dix ans ne reposait sur presque rien. Quand la vérité éclata, cette fragile illusion se déchira aussi facilement qu’une feuille de papier.
Tremblant de trahison, je dégainai mon épée et massacrai toute la famille en un instant. Avant même que j’aie le temps de me retenir, la lame aiguisée par dix années de guerre avait frappé plus vite que moi.
J’appris ensuite que le chef du village avait gardé ma solde pour lui. Alors je le tuai, lui et toute sa famille.
En tuant le chef du village, j’appris même que le tirage au sort avait été truqué. Avais-je donc jamais eu le choix ? Je tuai tous les habitants du village.
Comme sur le champ de bataille, je tuai d’abord les enfants devant leurs parents, en les faisant souffrir, puis j’enfermai les autres dans des granges ou des entrepôts et les brûlai vifs. C’étaient les seules choses que j’avais apprises, et j’y excellai tout du long.
Je fus recherché dans tout l’Empire et au-delà, jusque dans les royaumes voisins. Je ne savais plus ce que quoi que ce soit signifiait. Qu’ils meurent tous.
Nombreux furent ceux qui vinrent me tuer. Chasseurs de primes, aventuriers, brutes, bandits, brigands, épéistes errants, chevaliers renommés.
Parfois, une petite troupe d’élite se présentait. Parfois, ils arrivaient en grand nombre.
J’échappai plusieurs fois de justesse à la mort et, au bout du compte, je les tuai tous. Des gens innombrables. Mon talent au combat ne cessa de croître.
Je n’étais ni recherché ni en fuite. C’était moi qui les traquais et les tuais tous.
Je pris d’assaut des châteaux, seul, et tuai leurs seigneurs. Je détruisis aussi de célèbres écoles d’escrime et guildes d’aventuriers.
Une épée d’or en flammes à la main, je contemplais le monde du haut d’une montagne de cadavres.
Alors, les gens se mirent à m’appeler le Seigneur démon. Le pire des démons, le pire des assassins : Ricky. Même l’empereur tremblait de peur.
Au bout de dix années passées ainsi, il était presque drôle de voir apparaître une faction qui se consacrait à moi. Un humain ne pouvait pas être aussi fort sans avoir été choisi par un dieu.
Mais mon corps était déjà détruit. J’avais trop de blessures cautérisées à la lame chauffée à blanc pour les compter, et plusieurs de mes doigts ne pouvaient plus se plier ni se tendre correctement. Mon esprit était épuisé au dernier degré. Je n’en avais plus pour longtemps.
Dix ans berger, dix ans sur le champ de bataille, dix ans assassin infâme. Je décidai de partir dans un endroit où personne ne me connaissait et d’y attendre tranquillement la mort.
En errant sans but, je me retrouvai dans les champs de Haiden. La lumière du soleil perçait entre les nuages sombres comme plusieurs lances plantées dans la terre.
Au loin, des moutons blancs paissaient, éparpillés comme des touffes de coton. Un jeune berger était assis dans le champ, comme je l’avais été autrefois, à contempler simplement le paysage.
Puis quelqu’un s’approcha de nouveau à cheval. Comme la première fois, le soleil se trouvait derrière lui et son visage disparaissait dans une ombre noire comme l’encre.
Cette fois, je ne m’agenouillai pas devant lui. Je plantai simplement mon épée dans le sol, m’assis lourdement à côté, baissai la tête et parlai.
« Menteur. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Le bonheur n’existe pas. »
« Le malheur non plus. Les deux sont des mirages. Alors, tout dépend de ce que tu choisis. C’est toi qui t’es maudit et qui t’es brûlé vif. »
« … Je ne sais pas. Je suis fatigué, maintenant. »
« Alors repose-toi. Mais une autre tâche t’attendra après ton repos. Même moi, je n’y peux rien. »
Mes yeux se fermèrent lentement. Étais-je en train de mourir ? Ou simplement de m’endormir ? Alors que ma conscience s’effaçait, je lui posai une question.
« … Qui es-tu ? Un dieu ou un démon ? »
Aux confins de ma conscience, j’entendis la réponse de l’homme.
« De même que tu as contemplé les étoiles, moi aussi, je t’ai regardé. »
Ces paroles marquèrent, je crois, la fin de ma première vie.
Le feu et l’acier, le sang et la mort. Voilà ma vie en quelques mots.
Prologue : Un souvenir qui ne pourra jamais devenir un doux souvenir. Fin.
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