Chapitre 70
L’après-midi, rue de Pennington.
Des nuages gris couvraient le ciel, sans laisser passer le moindre rayon de soleil. La journée était morose.
À l’intérieur des Antiquités Dolphin, le Vieux Gregor était affalé sur la chaise derrière la table. La tête penchée, il semblait somnoler.
Soudain, il entendit devant la porte un pas qui lui était familier.
« Garen ? » demanda le vieil homme d’un ton las, en ouvrant un œil. « Regarde l’heure qu’il est ! Je croyais que tu ne viendrais pas aujourd’hui. » Il désigna un vase blanc à col étroit et pourvu de deux anses en forme d’oreilles. « Voilà ta mission pour l’après-midi. Va l’examiner de plus près et donne-moi ton rapport d’expertise ensuite. »
Garen franchit la porte, vêtu d’un survêtement rouge. En voyant l’attitude nonchalante du vieil homme, il leva les yeux au ciel et secoua la tête en silence. Il s’approcha et tendit la main vers le vase.
Soudain, il fit claquer ses doigts et lança ce qui ressemblait à un trait noir.
Le trait noir décrivit une courbe dans les airs, tel un insecte en plein vol, et fonça comme l’éclair vers le front du Vieux Gregor.
« Aïe ! »
Le vieil homme n’eut pas le temps d’esquiver et inclina légèrement la tête. Contre toute attente, le trait noir changea de direction et s’abattit sur lui, se plantant dans son épaule gauche. Il s’immobilisa là. C’était une fine aiguille noire.
« Garen, qu’est-ce qui te prend ? » Gregor se leva, recula de deux pas et retira l’aiguille. Il était à la fois surpris et furieux.
Garen fut pris de court. Soudain, son visage se crispa de douleur et il recula en titubant. Il cracha une gorgée de sang et pâlit.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu vas bien ? » Le Vieux Gregor se figea, puis contourna aussitôt la table pour soutenir Garen. Ses mouvements rapides contrastaient totalement avec son apparence de vieillard.
« J’ai… j’ai mal à la tête… ! » cria Garen d’une voix faible, le visage tordu par la douleur.
« Bon sang, ça doit être ces types ! Comment osent-ils… Argh ! »
La voix de Gregor s’interrompit brusquement. Son corps tressaillit près de Garen. Il baissa les yeux et vit un petit poignard noir planté dans son ventre.
« Toi… ! »
Garen ricana, retira aussitôt le poignard, le fit tourner dans sa main et recula d’un pas sans attaquer de nouveau.
« Si je ne m’étais pas déguisé en ce gamin, je n’aurais probablement pas réussi à te duper. »
Il pinça la peau de sa joue gauche et retira délicatement un masque en peau humaine, dévoilant le visage séduisant, mais sinistre, d’un homme. « Ça fait longtemps, Gregor. »
« C’est toi… Sylphalan ! »
Le Vieux Gregor recula de deux pas en se tenant le bas-ventre blessé. Son expression était indéchiffrable.
« Dis-moi où est l’objet », exigea Sylphalan.
« L’objet ? Ha… » Le Vieux Gregor sourit. « Tu n’as toujours pas renoncé ? »
Sylphalan éclata de rire. « Je sais que tu es fort, mais tu ne peux pas m’échapper après avoir reçu mon aiguille de Duskhill. Allez, montre-moi où il est… » Il s’approcha lentement de Gregor.
Contre toute attente, Gregor se mit à ricaner.
« Tu as oublié ? Tu auras beau essayer encore et encore, tu ne feras jamais le poids face à moi. »
« On va voir ça », lança Sylphalan avec un sourire moqueur.
Pfiou !
Après sa douche, Garen se jeta sur son lit, les cheveux encore mouillés. Il inspira profondément : ses couvertures dégageaient leur odeur familière et réconfortante.
« Je suis épuisé… » marmonna-t-il. « Je me suis fait tabasser par maître Fei au dojo, puis maman et papa m’ont passé un savon en rentrant. Heureusement que Ying Er était rentrée tôt, sinon ça aurait pu être pire… »
Une lumière orange paisible éclairait la chambre et teintait de jaune pâle le peignoir blanc de Garen. Dehors, le jour s’assombrissait. Le crépuscule approchait. Visitez nоvelping.com pour lire le chapitre complet.
Après le dîner, ses parents et Ying Er étaient partis se promener, mais Garen était trop fatigué pour les accompagner. Il était donc resté dans sa chambre pour se reposer.
Allongé sur le ventre, il sortit le Disque de jade noir et en caressa soigneusement la surface rugueuse.
Crrr…
La porte s’ouvrit brusquement.
« Grand frère, qu’est-ce que tu fais avec la porte fermée ? Tu manigances quelque chose ? » Ying Er entra, un verre d’eau à la main.
Garen cacha précipitamment le Disque de jade noir.
« Tu pourrais frapper avant d’entrer ? » protesta-t-il en se redressant.
« Frapper ? Pourquoi faire ? Comment veux-tu que je te surprenne en train de manigancer quelque chose si je frappe ? » Ying Er semblait sortir elle aussi de la douche. La chaleur avait fait rosir sa peau luisante.
Elle portait un tee-shirt blanc et un short qui laissaient voir ses longues jambes fines. Debout près de la porte, elle avait les cuisses à hauteur du visage de Garen.
« Tu n’étais pas sortie avec maman et papa ? Pourquoi tu es revenue ? » demanda Garen en essayant de ne pas lorgner les jambes de sa sœur.
« Je ne suis jamais partie. Je disais ça pour te tromper, et je t’ai enfin pris sur le fait ! » s’exclama Ying Er avec un rire malicieux. « Si tu ne veux pas que maman et papa découvrent tes petites manigances, tu vas devoir me promettre quelque chose ! »
« Te promettre quelque chose ? Tu crois pouvoir me faire chanter ? » répliqua Garen en faisant le têtu. Il n’avait rien à cacher, mais il cherchait à taquiner Ying Er. « Qu’est-ce que tu veux ? »
Ying Er s’approcha de Garen et le regarda de haut, une main sur la hanche.
« Ce que je veux est tout simple ! » fit-elle en fredonnant, avant de ricaner. « C’est… »
Boum !
Un grondement retentit soudain, suivi d’une violente secousse.
Tout l’appartement se mit à trembler avec force. Un étrange vacarme venu de loin assourdit Garen.
Ying Er ne parvint même pas à garder l’équilibre. Elle tomba dans les bras de Garen, les jambes écartées, et se retrouva assise à califourchon sur sa cuisse droite.
Tous deux tressaillirent. Garen s’agrippa prudemment à Ying Er, mais elle rougit et s’enfuit aussitôt de la chambre.
Garen se retourna et s’allongea sur le dos, encore imprégné du parfum frais de sa sœur, qui venait de lui tomber dessus.
« J’ai plutôt de la chance, ces derniers temps… » Il eut un petit rire et reprit ses esprits. Puis il s’assit à son bureau et se mit à réviser ses connaissances en expertise d’antiquités.
Dans une forêt, à la périphérie de Huaishan.
Le Vieux Gregor se tenait le ventre face aux bois en flammes. Il regardait en silence les langues de feu dévorer les arbres. La lueur de l’incendie se reflétait sur son visage et le teintait de rouge.
« Si tu avais encore le livre, j’aurais peut-être hésité un peu, mais maintenant… » Un homme sortit des flammes brûlantes : Sylphalan. Une blessure marquait sa joue gauche, et du sang en coulait lentement jusqu’à son menton. « Gregor, tu es devenu mortel… Ta seule chance, c’est le soutien. »
« Même sans ça, je peux encore… » Gregor se mit brusquement à tousser. Sa main restait plaquée contre son ventre, et le sang jaillissait d’entre ses doigts.
« Faible et impuissant, tu as même perdu ce livre. Le génie autrefois glorieux n’est plus que ce spectacle lamentable ! » Sylphalan ouvrit les bras. « C’est vraiment… pitoyable… » murmura-t-il d’un ton poétique. « Qu’espères-tu accomplir en cédant ton pouvoir ? Tu veux le donner à ce garçon ? Inutile. Il n’a pas assez de talent. Ce n’est qu’un mortel qui périra avec le temps. »
« À qui je le donne, ça ne regarde que moi. Quant au livre, je l’ai caché très, très loin, dans un endroit que tu ne trouveras jamais… » Gregor haletait et eut un faible rire.
« Après toutes ces années passées ensemble, mon frère, tu crois vraiment que j’ignore que tu le donnerais à cette vieille mégère ? » Sylphalan sourit.
Le visage de Gregor tressaillit légèrement. Quand il comprit son erreur, il était déjà trop tard.
« Je le savais ! Ha ha ! » Sylphalan se mit à rire comme un dément. « Je voulais seulement te mettre à l’épreuve, mais tu as toujours l’esprit aussi lent qu’une tortue, même après toutes ces années. »
Il fixa Gregor, les yeux pleins de tristesse.
« Tu as toujours confié toute ta vie et tout ton pouvoir à quelqu’un d’autre. Même à l’approche de la mort, tu n’as pas changé. Tu crois que je ne vois pas combien de jours il te reste ? Céder toute ta vitalité au rituel… Il n’y a que toi pour faire une chose pareille. » Retrouvez le chapitre original sur novеlping.com.
« Je ne servais déjà plus à rien. Je voulais seulement laisser une trace de mon passage dans ce vaste monde… » Gregor esquissa un sourire larmoyant.
Bang !
Comme frappé par une force invisible, son corps s’envola brusquement et percuta un tronc, puis roula sur quelques mètres.
« Argh… » Gregor se couvrit la bouche d’une main, mais le sang s’écoulait entre ses doigts et gouttait au sol.
« Pourquoi es-tu toujours aussi stupide ? Pourquoi ? » Sylphalan se précipita vers lui et lui frappa violemment le ventre.
Bang ! Bang ! Bang !
Sylphalan piétina et roua Gregor de coups, de plus en plus fort.
On aurait dit qu’il frappait un sac en cuir ; le bruit résonnait clairement jusqu’aux abords de la forêt en flammes.
« Une trace ? » Il finit par s’arrêter. « Un minable comme toi veut laisser une trace dans ce monde ? Continue de rêver ! » À force de le frapper, son visage était devenu démoniaque. « J’ai pris ma décision. J’effacerai tout ce que tu as laissé derrière toi ! Tout ! » hurla-t-il à pleins poumons, le visage tordu, les veines violettes de son front palpitant.
Soudain, une main agrippa la botte de Sylphalan. Gregor releva la tête avec peine, le visage couvert de sang. Il était incapable de parler ; un flot épais de sang ne cessait de lui remplir la bouche. Il fixait Sylphalan, les yeux grands ouverts, sans pouvoir prononcer un mot.
« Tu veux que je le laisse tranquille ? » Sylphalan cessa de s’emporter et retrouva son calme. Cette fois, un sourire mystérieux flottait sur ses lèvres. « Tu me supplies ? C’est bien ça, tu me supplies ? »
Les pupilles de Gregor se dilataient, son regard se brouillait et il ne voyait plus rien. Pourtant, il s’accrochait toujours à la botte de Sylphalan.
« Tu me supplies vraiment ? » Le sourire de Sylphalan se mua en un rire dément. « Si tu veux me supplier, alors lèche-moi les bottes ! »
Bang !
Il écrasa le visage de Gregor sous sa botte.
« Lèche-la… Toi, le génie autrefois glorieux… Mon cher frère… LÈCHE-LA ! »
Son visage redevint démoniaque.
Il piétina et broya le visage de Gregor, encore et encore.
Soudain, il s’immobilisa.
Le Vieux Gregor, qui se mourait sous ses pieds, avait réellement tiré la langue pour lécher sa botte.
Une émotion indéfinissable envahit la poitrine de Sylphalan. Il leva la tête et fut soudain pris d’amertume.
« C’était… ma faute… à l’époque… Pardonne…-moi… » La voix du vieil homme monta de sous ses pieds. « Pardonne… »
Sa tête glissa au sol. La dernière lueur dans ses yeux s’éteignit.
Sylphalan ne répondit pas. Il regarda le corps à ses pieds. Le vent froid attisa les flammes de la forêt, mais elles commençaient à faiblir.
« Mon frère… »
Sylphalan s’accroupit en silence près du corps de Gregor.
Au même moment, Garen, assis à son bureau, sentit une chaleur dans sa poitrine.
Il sortit de sous son col un pendentif en forme de livre, celui que le Vieux Gregor lui avait donné.
« Qu’est-ce qui se passe ? » Il l’examina de nouveau, mais n’y trouva rien d’anormal. Le pendentif était aussi chaud que son corps.
Il décida de ne pas se creuser la tête, remit le pendentif sous son col et poursuivit l’étude des cas d’expertise.
Alors qu’il le replaçait sous son col, une courte ligne de texte apparut à sa surface.
« Ain Gregoria, rituel de la troisième vie — protection. »