Chapitre 686
Garen acquiesça.
Pourtant, au fond de lui, il repensait sans cesse au début de son périple.
Il savait que les attributs spatio-temporels de son âme n’étaient pas naturels, mais qu’ils provenaient de cette étrange substance rouge. Même son talent inné en était le fruit.
Après avoir écouté les explications de Black Sethe, il commença à soupçonner qu’il avait servi de cobaye à un être supérieur qui cherchait à créer une âme dotée d’attributs spatio-temporels, ou qu’il était peut-être le résultat secondaire d’un médicament destiné à stimuler l’évolution de son corps. Quoi qu’il en fût, il avait bel et bien été « créé » par accident. Tout cela relevait de la chance, et pourtant, c’était son destin.
Tant que son âme ne subissait pas de dommages susceptibles de la détruire entièrement, il pouvait continuer à vivre comme quelqu’un doté d’une véritable âme.
De retour à sa villa, sa servante Marquilli lui servit un jus fraîchement pressé et l’aida à accrocher son manteau au porte-manteau.
Garen se rendit directement dans la pièce secrète et vérifia comme à son habitude le Livre démoniaque, les masques dissimulés dans la pièce et, bien sûr, l’objet le plus encombrant : la pièce.
Tout était à sa place : les cinq masques étaient empilés soigneusement sur la pièce. Les champs magnétiques qu’ils émettaient enveloppaient la pièce, formant une barrière en forme d’œuf.
Alors qu’il s’apprêtait à refermer le compartiment secret, il remarqua un changement qui le cloua sur place.
« Qu’est-ce que… » Garen souleva le masque du dessus.
Le masque n’avait à l’origine ni marques ni défauts, mais cette fois, il y découvrit une petite marque.
Dans le coin inférieur droit du masque se trouvait un petit point noir. Il était net et précis, presque semblable à un signe de ponctuation.
Il en effleura la surface du doigt. Il ne sentit aucune aspérité, et la marque ne lui parut pas avoir été ajoutée artificiellement.
Il examina rapidement les autres masques : ils portaient tous des marques similaires. Leur structure se ressemblait, mais chacune présentait de légères différences.
« Lorsque les champs d’énergie atteindront une certaine intensité, d’autres indices apparaîtront forcément », murmura Black Sethe.
« D’après les rumeurs, une fois réunis les douze masques, ils révéleront l’emplacement du masque préhistorique… Peut-être que ces rumeurs étaient fondées. Nous sommes probablement les premiers à en rassembler autant. À l’origine, ils étaient tous dispersés et détenus par diverses grandes organisations et des collectionneurs d’antiquités », réfléchit Garen.
« Les Visages insomniaques… Il y a plus derrière tout ça que je ne le pensais », ajouta Garen.
« Comment se passe ton entraînement dans le Monde des rêves, en tant que Poursuivant du Vide ? » demanda soudain Black Sethe.
« Pourquoi tu me demandes ça ? »
« Si tu as atteint le niveau qui te permet de te déplacer librement dans le Monde des rêves, cela signifie que tu as atteint le niveau des visions, expliqua Black Sethe. Une fois ce niveau atteint, tu pourras voir des choses qui t’étaient jusque-là invisibles. Cela pourrait nous aider à trouver d’autres indices sur les masques. »
« Les visions ? » répéta Garen.
« Oui. Le Monde des rêves est rempli d’illusions, mais il fonctionne aussi comme une radio capable de capter quantité de signaux faibles. Certains ne sont que parasites et bruits inutiles, mais d’autres reflètent la réalité. Les rêves constituent en fait un autre sens de perception humain, en plus des cinq sens habituels. Ainsi, si tu parviens à maîtriser et à affiner pleinement ce sens, tu pourras obtenir de précieuses informations. »
« Le Monde des rêves comme sens de perception ? » C’était la première fois que Garen entendait parler d’une telle chose.
« Tu peux commencer à observer tes rêves. De toute façon, les masques neutralisent temporairement Nadia, et la date de son attaque est encore assez lointaine. Autant mettre ce temps à profit. »
Garen reposa le masque et réfléchit longuement aux paroles de Black Sethe, tout en repassant en revue ses souvenirs du Monde des rêves. De toute évidence, celui-ci était parfois façonné par ses désirs et son imagination, ou par des influences extérieures. Pourtant, il lui arrivait aussi de refléter la réalité. Quelle découverte fascinante.
« Au cours des prochaines nuits, je dépenserai mon énergie à te guider dans le Monde des rêves. J’ai eu assez de temps pour récupérer ; je devrais avoir repris suffisamment de forces », dit Black Sethe.
« Pourquoi es-tu soudain si gentil ? » Garen se méfia aussitôt.
Black Sethe garda le silence un long moment, assis sans bouger.
« Ce n’est pas grave si tu ne veux pas me le dire », rompit Garen.
« Inutile de te le cacher », ricana Black Sethe. « Je suis sur le point de disparaître. »
Garen en resta abasourdi. Avec le temps, il s’était complètement habitué aux conseils de Black Sethe, qui était devenu pour lui autant un maître qu’un ami. À présent, il lui faisait entièrement confiance et savait que Black Sethe l’aidait sans la moindre arrière-pensée.
Après un moment de silence, Garen demanda :
« C’est à cause de la Main meurtrière ? »
« Oui, répondit calmement Black Sethe. Depuis que la Technique d’extermination des démons a été abandonnée, les nouvelles techniques secrètes prennent peu à peu sa place. » Il eut un rire amer. « Je vis dans la Technique secrète de la Main meurtrière. Je ne suis qu’un souvenir du passé du Roi sanglant ; je n’ai aucun moyen de survivre indépendamment. »
« Il y a une solution ? » demanda Garen.
Pour toute réponse, il n’obtint qu’un long silence.
Garen ne dit rien. Il remit simplement le masque dans le compartiment caché et sortit de la pièce secrète.
Peut-être était-ce la présence de Black Sethe qui l’empêchait désormais de se sentir aussi seul qu’avant. Pour être honnête, il ne voulait absolument pas que Black Sethe parte.
« Si je continue à m’entraîner à la Main meurtrière, est-ce que cela garantira ta survie ? » demanda doucement Garen.
« Tu es prêt à continuer l’entraînement ? » répondit aussitôt Black Sethe, d’un ton joyeux.
« Si je me contente de la maintenir au premier niveau, ce sera facile », dit Garen avec calme.
« Je savais que jouer sur la corde sensible marcherait ! Ha ha ha ! » s’esclaffa fièrement Black Sethe.
« À bien y réfléchir, continuer l’entraînement a l’air tellement pénible… Je ferais mieux d’abandonner », lança Garen sur le ton de la plaisanterie.
« Non, surtout pas ! Fixe ton prix ! Je ferai tout ce que je peux pour te l’accorder ! Quand est-ce que je t’ai lésé ? Crois-moi ! » s’écria Black Sethe, paniqué.
Ils continuèrent à plaisanter tandis que Garen traversait le couloir en direction de la salle de lecture.
Dans un espace plongé dans les ténèbres.
Black Sethe flottait au centre, les yeux rouges luisants. Lui seul savait qu’au moment où la Main meurtrière avait été modifiée, le pilier fondamental de son existence avait été détruit. Même si Garen poursuivait son entraînement, cela ne servirait à rien. Suivez les derniers chapitres sur novelping.com.
Il contempla en silence son corps de plus en plus transparent et ne put retenir un sourire amer.
Peut-être que si je disparaissais sans rien dire, ce serait tout simplement le destin d’un souvenir…
Après tout, il n’aurait pas dû demander tant de choses.
Peut-être qu’un jour, s’il m’appelle et que je ne réponds pas, il se souviendra de moi comme d’un souvenir…
« Black Sethe, tu vois ? On dirait une sorte de système de numérotation. » Garen était déjà à son bureau et dessinait les symboles qu’il avait vus plus tôt.
Oubliant ses propres pensées, Black Sethe se plaça derrière Garen sous la forme d’une fumée noire et observa les symboles tracés sur la table.
« On dirait bien une sorte de système de numérotation. » Il examina soigneusement chaque symbole. « Nous n’avons pas encore assez d’indices, alors il nous est difficile de trouver une explication pour l’instant. Les hommes en noir ont-ils laissé d’autres indices ? »
« Si nous rassemblons encore plus d’objets, nous trouverons peut-être d’autres indices », dit Garen en fronçant les sourcils.
« Il y a une autre possibilité. Tu pourrais entrer dans le Monde des rêves et apprendre à utiliser les visions. Peut-être arriverais-tu alors à entrevoir un fragment de l’histoire des masques », suggéra Black Sethe.
« Leur histoire ? »
« Oui. Beaucoup d’objets portent des traces que nos cinq sens ne peuvent normalement pas percevoir. C’est comme une peinture sur une feuille de papier : nous pouvons la voir, mais pas l’entendre. Certaines traces de ce genre exigent peut-être un sens particulier pour être perçues, et il est fort probable qu’elles existent dans le Monde des rêves. Nous pourrions donc y trouver d’autres indices », expliqua Black Sethe en essayant de simplifier.
« Et comment allons-nous nous y prendre ? » demanda Garen.
« Une fois dans le Monde des rêves, tu dois d’abord distinguer les illusions des reflets et des réfractions de la réalité. C’est la première étape, mais ne te précipite pas. »
Garen repensa à la technique du Monde des rêves qu’il avait apprise jusque-là.
La technique de Black Sethe lui avait indéniablement été d’un grand secours : au début, il ne pouvait pas bouger du tout ; à présent, il se déplaçait librement, comme s’il avait atteint un niveau supérieur.
Il reprit soigneusement les différentes étapes de la technique.
Concentrer son esprit. Dans le Monde des rêves, il était très facile de perdre ses repères ou de se laisser distraire. Pour y remédier, il fallait trouver un point de concentration, une partie du corps, par exemple.
Il ne fallait pas chercher quelque chose en s’appuyant sur le décor du Monde des rêves. Comme une grande partie de celui-ci reposait sur des illusions, nombre de ses éléments étaient construits à partir de souvenirs flous tirés du corps humain. S’attarder excessivement sur les détails risquait de briser le rêve. Si certains détails ne figuraient pas dans la mémoire, se focaliser sur leur absence détournait brutalement l’attention et détruisait le Monde des rêves.
Une fois parvenu à maintenir une concentration absolue, on pouvait commencer à observer rapidement les alentours du coin de l’œil. Il ne fallait s’arrêter à aucun moment, sous peine de déplacer son attention et de briser le Monde des rêves.
Le Monde des rêves n’était au fond qu’une illusion grossièrement construite, et comportait donc de nombreuses imperfections. Dès qu’on en repérait, on commençait à douter de la réalité de tout ce qu’on voyait dans le Monde des rêves, on perdait ses illusions et on le détruisait.
Une fois capable d’observer le Monde des rêves, il fallait en trouver l’entrée — ou, plutôt, le point de départ de son propre rêve — en prenant conscience qu’on rêvait. Il valait encore mieux sentir le moment où l’on entrait dans un rêve. Cela préparait l’étape suivante. La concentration intense faisait naître une conscience étrangement limpide, ce qui simplifiait grandement cette démarche. En revanche, commencer directement par cette étape réduisait les chances de réussite, car on perdait facilement sa concentration et son attention sans préparation.
« Maintenant, tu dois passer à la quatrième étape », le guida Black Sethe d’une voix basse. « À partir de là, si tu réussis, tu pourras véritablement maîtriser l’art du Poursuivant du Vide. Les habitants d’Endor et moi considérions les rêves comme un processus par lequel la conscience s’enfonçait dans l’âme, plongeant toujours plus profondément pour en explorer les recoins les plus intimes. Cela nous permettait d’accéder à notre Âme véritable, puis d’y imprimer tous nos souvenirs. Elle était constituée des particules les plus infimes de l’âme, celles qui ne pouvaient être ni détruites ni désintégrées. »
« Je comprends. Le Monde des rêves est essentiellement le processus par lequel nous plongeons notre conscience dans notre âme. Plus nous nous enfonçons, plus nous découvrons les potentiels cachés de notre âme. Autrement dit, le Monde des rêves est en quelque sorte un niveau de l’âme », acquiesça Garen.
« Oui. Tu dois partir du point de départ de ton rêve et parcourir les environs en observant minutieusement chaque détail qui s’y trouve, afin de renforcer le Monde des rêves. Cela réduira le risque de perdre tes illusions et te permettra d’y rester plus longtemps. »