Chapitre 659
Après avoir ri un moment tous les deux, Kabb prit le café posé sur la table et en sirota une gorgée.
« À ce propos, avez-vous des indices sur l’identité du Roi Faucon de nuit ?
Medis acquiesça.
— Après que vous avez attiré mon attention sur ce point, j’ai commencé à recueillir des informations à son sujet par tous les moyens. En recoupant les horaires de vol avec nos renseignements pour réduire le champ des possibilités, nous avons établi une liste de personnes qui auraient pu être le Roi Faucon de nuit à cette période. Les informations que nous avons obtenues sont un peu étranges.
— Ah ? En quoi sont-elles étranges ?
— D’après les renseignements sur les vols, le Roi Faucon de nuit a probablement réservé son billet par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre. Pourtant, lors de l’affaire de l’Horloge de pierre de la Fortune, il n’a pas dissimulé son apparence. En comparant les informations, nous avons donc découvert sa véritable identité.
— Est-ce si surprenant ? demanda Kabb, quelque peu étonné de voir son vieil ami et subordonné, d’ordinaire si calme et rusé, ébranlé par la véritable identité du Roi Faucon de nuit.
— C’est plutôt surprenant, acquiesça Medis. Garen Thomas, vingt ans, étudiant en deuxième année à l’Université de Gullivier. C’est quelqu’un de très mystérieux, difficile à retrouver. Il préside le club de combat de l’université, spécialisé dans les arts martiaux. Son père est maître de conférences et sa mère psychiatre. Sa famille est entièrement composée d’universitaires et n’a absolument rien à voir avec des groupes violents.
— Cela devrait d’autant plus nous rendre méfiants ! lança soudain Kabb. J’ai déjà rencontré quelqu’un comme lui : l’un des chefs d’un clan mafieux italien n’était encore qu’un adolescent. Il avait l’air mignon et innocent, mais c’était un jeune prodige, impitoyable dans ses méthodes. Quiconque osait le sous-estimer le payait cher.
— Compris. Que devons-nous faire, alors ? acquiesça Medis.
Kabb se caressa le menton.
— Ce Garen, le Roi Faucon de nuit, est probablement la clé pour prendre véritablement le contrôle des Faucons de nuit. Avez-vous entendu les rumeurs à leur sujet ?
— Oui. Vous voulez parler de celle qui dit que le Roi Faucon de nuit peut, à lui seul, contrôler tous les Faucons de nuit grâce à certaines méthodes ?
Medis en avait manifestement déjà entendu parler. Il réfléchit un moment en silence, mettant de l’ordre dans ses idées avant de poursuivre.
— La croissance des Faucons de nuit est manifeste. Elle est peut-être plus difficile à discerner pour les autres puissances, mais des groupes importants comme les nôtres et Primary Colors ne peuvent pas ne pas la remarquer. On peut dire qu’ils n’ont pu s’affranchir du Phénix blanc et former les Faucons de nuit qu’après la visite de Kaedun le Chauve à Grano, où se trouvait Garen, il y a toutes ces années. Il est également très probable que Garen l’ait pris sous son aile dès cette époque.
— Dites-moi : comment un gamin ordinaire a-t-il pu diriger un mercenaire international pendant tant d’années sans que celui-ci ait jamais songé à se rebeller ? demanda doucement Kabb.
— Il a réussi à faire d’un mercenaire ordinaire un combattant d’élite de premier plan en très peu de temps, poursuivit Medis. Et le club de combat que Garen a rejoint a lui aussi vu sa puissance croître de façon exponentielle après son arrivée. Les anciens piliers du club ont fait de Garen leur professeur et apprennent les arts martiaux auprès de lui.
Les doigts et les jointures de Kabb tambourinèrent en rythme sur la table.
— Dans ce cas, il semble que ce Garen ait trouvé un moyen de rendre les autres plus forts rapidement, qu’il s’agisse des Faucons de nuit, du club de combat ou de lui-même. Pour qu’un adolescent puisse diriger un groupe de mercenaires international, il doit forcément disposer d’un moyen extrêmement efficace de les tenir en main. Dites-moi, si nous parvenions à découvrir cette méthode de manipulation ainsi que celle qui permet de les renforcer, ne pourrions-nous pas créer en très peu de temps une équipe puissante qui ne dépendrait que de nous ?
Medis acquiesça gravement.
— C’est fort probable.
— Je vous laisse vous en occuper. Garen a forcément un secret, et il doit être extraordinaire. J’ai le pressentiment que nous pourrions tirer de lui quelque chose de mieux encore que ce que nous imaginons, déclara Kabb d’un ton sérieux.
— Je vais enquêter sur-le-champ. Medis comprenait lui aussi l’importance de l’affaire. Il se leva. Je vais essayer de prendre contact avec lui ; peut-être pourrai-je obtenir des informations plus directes.
— Allez-y.
Dans la vaste cathédrale noire,
il était entouré de murs indistincts et ne distinguait que vaguement les motifs qui tremblaient et vacillaient.
Garen se tenait au milieu de la cathédrale. De nombreuses statues dorées gigantesques se dressaient de part et d’autre de lui. Elles tenaient de grandes épées entre leurs mains, la tête et le regard baissés, comme si elles protégeaient quelque chose.
Tout au fond de la cathédrale, une immense toile de soie verte s’étendait sur le mur. Elle poussait sans cesse, telle une liane, s’épaississant et se densifiant lentement.
Et au milieu de la toile se trouvait une silhouette humaine d’un noir d’encre.
— Encore ici… marmonna Garen en regardant autour de lui, perplexe.
Ce rêve semblait si réel qu’il ne savait presque plus s’il rêvait ou non. Et chaque fois qu’il y pénétrait, même son lien avec Black Sethe se trouvait rompu.
La silhouette noire se débattait dans la toile de soie en rugissant sans bruit, mais en vain. Chaque fois qu’elle luttait, les fils l’immobilisaient de nouveau, fermement.
Garen marcha sur le sol de marbre noir et lisse en direction du fond de la cathédrale. Bientôt, il se retrouva juste sous l’immense toile de soie.
Il leva les yeux vers la silhouette noire et tendit la main pour toucher la toile qui retenait le prisonnier. Mais, comme la fois précédente, quelque chose qui ressemblait à du verre se dressait entre la toile et sa main.
Sa main ne pouvait pas toucher directement la toile.
— C’est la deuxième fois que je fais le même rêve. Garen fronça les sourcils et promena son regard autour de lui, mais ne remarqua rien d’autre d’anormal. La silhouette noire prisonnière des fils ne semblait pas le voir ; elle continuait de se débattre en vain, sans même lui jeter un regard.
Garen se retourna et regarda les grandes portes de la cathédrale. C’étaient d’immenses battants métalliques noirs, hauts d’une bonne douzaine de mètres. Ils semblaient lourds et solides, et étaient ornés de nombreux motifs étranges.
— Voici le dernier temple. Une voix masculine grave retentit soudain derrière lui.
Garen se retourna brusquement et vit une belle femme en robe blanche s’avancer lentement vers lui. Ses longs cheveux flottaient dans son sillage et elle tenait une immense épée d’argent. Cette arme, grande et longue, contrastait fortement avec sa silhouette d’à peine plus d’un mètre. Il était difficile d’imaginer que son petit corps puisse traîner avec tant d’aisance cette épée de plus de trois mètres.
— Nadia, reconnut Garen. Le Roi-dragon à neuf têtes Nadia.
— À vrai dire, même lors de notre première rencontre, nous n’avons jamais vraiment pu discuter face à face comme ça. Tu entraves ma capacité à te suivre, alors j’ai dû trouver un moyen de contourner le problème. Nadia avait manifestement l’apparence d’une jeune fille, mais parlait d’une voix masculine, ce qui lui donnait un air sinistre.
— Que veux-tu me dire ? demanda calmement Garen.
— Ce vieil homme qui se cache dans ton corps… ce sont les vestiges de la mémoire d’un ancien combattant, n’est-ce pas ? dit doucement Nadia. Ce genre de mémoire est ce qu’il y a de moins fiable. J’ai failli me faire piéger par cette chose, autrefois. Nadia avait l’air terriblement désœuvrée. Elle s’approcha de Garen et leva les yeux vers la silhouette noire prise dans la toile.
— Tu dois comprendre que, même si tu retardes le moment où je prendrai possession de toi, ce jour finira par arriver. Plutôt que d’attendre la mort sans rien faire, pourquoi ne pas te mettre à mon service ? Abandonne ton enveloppe charnelle ; ce n’est qu’une entrave pour nous. Nous n’existons que par la volonté et sommes bien plus libres que tu ne peux l’imaginer.
Nadia parlait d’une voix enjôleuse dans la langue de l’Ancien Endor.
— Nous sommes pratiquement immortels : tant que nos âmes n’atteignent pas leurs limites, nous ne mourons pas. En comparaison, les limites du corps physique sont dérisoires. Même les meilleurs métaux finissent par se corroder. Alors, que dire d’une enveloppe de chair ?
— Qu’est-ce que j’y gagnerais, si je devenais comme vous ? rétorqua Garen.
— Oh, tant de choses ! Beaucoup de Créatures invisibles sont éternelles et ont accumulé d’innombrables connaissances et expériences. Une fois débarrassé de ton corps, il te sera plus facile de communiquer avec elles et d’apprendre à leurs côtés. En outre, en n’existant que sous forme de volonté, tu pourras échanger une quantité infinie de connaissances en un instant et voyager librement entre les dimensions, comme lorsque je t’ai fait venir ici, alors que nous sommes en réalité à des kilomètres et des kilomètres l’un de l’autre, répondit Nadia avec désinvolture. Tu serais plus fort, plus parfait. N’est-ce pas ce que tu recherches ?
— Mon âme possède des attributs spatio-temporels. Tout cela n’a aucun sens pour moi. J’ai tout le temps qu’il me faut pour accumuler lentement les connaissances nécessaires. Garen ne se laissa pas ébranler.
Pour une raison inconnue, aucun des deux ne semblait vouloir se battre. Ils restaient là, à discuter tranquillement et sans heurts.
Nadia rit. — Ta volonté est très pure, mais tu ne peux pas y arriver simplement parce que tu crois en être capable. Elle le détailla, puis son sourire s’élargit. Tu sembles avoir un secret, ou plutôt un avantage. Cet avantage te rend intrépide : tu ne perçois aucun danger, quelle que soit la situation. Et tu as aussi une confiance en toi extrême, au point qu’elle frôle déjà l’ignorance.
— L’ignorance ? Garen haussa les sourcils.
— C’est ça. Ou, pour mieux dire, tu es aveugle au monde. Nadia le regarda de haut. Je veux vraiment savoir quel peut bien être ton secret.
Le cœur de Garen était calme. Son plus grand avantage était son don inné, d’une puissance terrifiante : il pouvait transformer n’importe quoi dans la réalité en attributs et en compétences.
Grâce aux points de potentiel, il pouvait sans cesse se renforcer et améliorer ses attributs. Quant à sa capacité à transformer des éléments en compétences, elle lui faisait gagner énormément de temps. Tout le reste reposait sur ces deux éléments fondamentaux.
Qu’il s’agisse de ses techniques secrètes, de ses méthodes secrètes ou de ses compétences secrètes, tout reposait en réalité sur ce don. C’était lui qui, associé à son corps spatio-temporel, lui conférait une puissance constante.
Le regard de Nadia glissa sur lui, lui inspirant une vague impression de menace.
— Chacun a ses secrets. Celui qui te permet de devenir exponentiellement plus fort chaque fois que tu meurs m’intrigue moi aussi énormément.
Le ton de Garen ne changea pas.
— Tu le savais ? reprit soudain Nadia. Ce temple antique est une zone illusoire projetée par le Ruisseau-Mère dans le monde des rêves.
— Et alors ? Garen ne comprenait pas où elle voulait en venir.
— Ici, les Créatures du Vide peuvent échapper à l’oppression et aux attaques du Ruisseau-Mère, puisque ce n’est qu’une projection. Et ceux qui possèdent un corps spatio-temporel peuvent chasser les noyaux des autres… Elle regarda mystérieusement Garen. Si tu obtiens le noyau de quelqu’un, tu peux recueillir tous ses souvenirs.
— Je veux vraiment savoir ce qui te permet de rester aussi calme, de ne jamais perdre contenance, quoi qu’il arrive…
Elle n’avait pas fini de parler que, soudain, son corps se transforma en une ombre blanche et fonça sur Garen.
Sa gigantesque épée tournoya dans les airs en poussant un sifflement strident. Telle une immense roue d’argent de trois ou quatre mètres de diamètre, elle fondit sur le cou de Garen comme l’éclair.
— Huit entailles en chaîne dans toutes les directions ! hurla Nadia. Huit éclairs d’épée jaillirent de nouveau derrière elle. Ils encerclèrent la roue d’argent, formant une immense fleur argentée qui s’abattit sans relâche sur Garen.
Les huit gigantesques éclairs d’épée suivirent la rotation de la roue et tranchèrent vers Garen à toute vitesse, comme s’ils voulaient le réduire en morceaux.
Note du traducteur :
Je ne sais pas si c’est une coquille ou si ce personnage change aussi de genre… Probablement la première hypothèse.