Chapitre 14
L’homme semblait avoir quarante ans. Une petite moustache coquette lui barrait la lèvre supérieure et son visage avait un air mûr. Il portait un haut-de-forme noir et un imperméable noir qui lui tombait jusqu’aux chevilles. Ce qui retint surtout l’attention de Garen, c’était la pipe noire qu’il tenait à la main. Il fumait avec patience, les sourcils froncés ; de temps à autre, une bouffée de fumée blanche s’échappait de ses narines.
La femme qui se tenait à côté de lui était très jolie. Elle devait avoir entre vingt et trente ans et portait ses cheveux blond clair en queue-de-cheval. Elle avait une allure élégante et soignée ; son imperméable blanc était immaculé, sans la moindre trace de saleté. Son visage délicat, d’une beauté de porcelaine, lui donnait l’air d’une professionnelle déterminée et sans façons.
L’arrivée de Garen n’attira l’attention d’aucun des trois occupants de la pièce. Il s’approcha sans bruit du vieil homme et tendit l’oreille.
« … Le crime a donc dû être commis la nuit dernière. Il nous faut déduire l’heure exacte à partir des indices trouvés sur les lieux », dit l’homme à voix basse en se frottant le menton.
« C’est exact, répondit le vieil homme à voix basse. Voilà tout ce que je sais de l’affaire. Je vous ai tout raconté. Ah, voici Garen, un habitué de la boutique. »
L’homme détailla Garen de la tête aux pieds, puis hocha la tête. « Puis-je vous poser quelques questions ? »
« Bien sûr, aucun problème », répondit Garen à la hâte.
L’homme l’interrogea sur l’état de la boutique la veille au soir, puis se mit à déambuler dans le magasin avec la dame en blanc.
Le Vieux Gregor était à genoux par terre et ramassait les vieux livres éparpillés. Il maugréait à voix basse contre le voleur.
« Vous vous êtes fait cambrioler, vieux ? » Garen s’agenouilla à son tour pour l’aider à ramasser les livres.
À la mention du cambriolage, les rides du visage du Vieux Gregor se tordirent en un nœud. « Je ne me sentais pas bien aujourd’hui, alors j’ai décidé de n’ouvrir la boutique que l’après-midi. Tu me connais, je ne l’ai certainement pas ouverte juste pour toi. Qui aurait cru qu’en entrant, je découvrirais… »
Le vieil homme et le jeune homme s’entendaient étonnamment bien. Quand ils bavardaient, ils en oubliaient leur différence d’âge et nouaient une amitié entre générations. Garen en éprouvait une douce chaleur. Il savait que le vieil homme allait très bien, et ce depuis plusieurs jours. Avant chacune de ses visites, le vieil homme ouvrait la boutique l’après-midi, puis la refermait juste après son départ. L’argent lui importait peu. Il savait que Garen venait simplement admirer l’emblème, et n’ouvrait donc la boutique que pour lui.
Le Vieux Gregor se sentait trop seul. Il cherchait de quoi tuer le temps et, peut-être, se chamailler avec Garen était-il l’un des moments les plus agréables de sa journée.
« Qu’est-ce qui a disparu ? » Garen s’inquiéta soudain en se rappelant l’Emblème de la Croix de bronze.
« Il manque plusieurs choses, notamment l’Emblème de la Croix de bronze que tu aimes tant. » Le vieil homme prit un air sombre, confirmant les craintes de Garen.
« Putain ! » L’expression de Garen changea. « Vous êtes sûr qu’il a disparu ? » Soudain, une idée lui vint et il s’empressa de proposer : « Non, je crois que vous avez oublié un endroit en fouillant. L’emblème était si petit. Il y a tellement de choses ici… Il est peut-être tombé dans un coin. » Il retrouva vite un peu d’espoir.
« Inutile de chercher encore. L’emblème a bel et bien disparu. » Le vieil homme secoua la tête. « J’ai déjà fouillé partout avant ton arrivée… »
Garen garda le silence. L’emblème était indispensable pour augmenter son Potentiel. Il avait fouillé toute la ville de Huaishan, et l’Emblème de la Croix de bronze était le seul objet dont il pouvait absorber le Potentiel. Maintenant que son unique source de progression avait disparu, la vie parfaite et l’avenir radieux qu’il s’était imaginés s’assombrirent brusquement.
Tous deux restèrent agenouillés par terre, sans savoir quoi dire.
« Qui sont ces deux-là ? »
« Ce sont des détectives fédéraux qui enquêtent sur une série de vols : Dale Quicksilver et mademoiselle Si Lan. Ils sont là pour aider à résoudre l’affaire », expliqua le vieil homme à Garen dans un murmure.
Dans ce monde, les crimes étaient généralement élucidés par des détectives. Les détectives et les policiers célèbres avaient le droit d’enquêter immédiatement sur les scènes de crime. Comme la plupart des affaires étaient résolues par des détectives, les plus réputés jouissaient d’un rang social élevé.
Garen hocha la tête et observa les deux policiers tout en ramassant d’autres livres.
Ils déambulèrent longtemps dans la boutique avant que Dale Quicksilver ne rompît enfin le silence.
« C’est forcément l’œuvre du Cerceau d’Or ! La méthode est exactement la même que celle de Navici ! » Il effleura le bord d’une table et renifla ses doigts.
« Il s’est enfui rapidement, celui-là ! » Mademoiselle Si Lan fronça les sourcils.
« Si Lan, tu te souviens de ce que je t’ai dit quand nous avons résolu l’affaire de la Lumière de Wendini ? » demanda soudain Dale Quicksilver.
« Monsieur, vous voulez dire… »
« Oui. » Il se retourna. « Si le Cerceau d’Or se montre, vous devez garder votre calme et ne pas le provoquer. Ce criminel est atroce, ne le mettez pas en colère ! La moindre imprudence fera des victimes ! C’est un ancien officier des forces spéciales. »
« Pas de problème ! »
« Bien sûr ! »
Le vieil homme et Garen se redressèrent à la hâte et répondirent.
« Nous ne sommes pas venus jusqu’ici depuis Navici pour nous amuser. Cette fois… nous ne te laisserons pas t’échapper ! » Dale Quicksilver se retourna en marmonnant. Son regard devint étrangement profond. « Si Lan ! Préviens tout de suite l’Aigle blanc. Dis-leur qu’il n’y a plus besoin d’enquêter : nous avons déjà retrouvé la trace du criminel ! »
« Oui, monsieur ! »
Dale Quicksilver secoua son imperméable et se dirigea à grands pas vers la porte d’entrée. Si Lan le suivit de près.
« Monsieur, ne devrions-nous pas attendre l’Aigle blanc avant d’agir ? De toutes les affaires dont nous nous sommes occupés, celle du Cerceau d’Or est la plus dangereuse. Et c’est notre première confrontation… »
« Non, il sera trop tard si nous attendons qu’ils passent à l’action… » Dale Quicksilver leva la tête et contempla le ciel embrasé par le soleil couchant. « Détends-toi, il ne se passera rien… Aussi dangereux soit-il, ce n’est qu’un homme ordinaire. Tout être humain a un point faible ! »
« Vous ne trouvez pas que c’est trop risqué ? Après tout, le Cerceau d’Or était officier dans les forces spéciales. Il a reçu un entraînement formel et peut facilement vaincre cinq ou six adultes à mains nues. » Si Lan avait toujours les sourcils froncés.
« Ne t’inquiète pas. Nous n’allons pas l’attaquer nous-mêmes. » Dale Quicksilver lui adressa un sourire bienveillant et lui pinça la joue. Si Lan rougit et baissa la tête. « Allez, rentrons. »
« Oui, monsieur. »
Ils s’éloignèrent, l’un devant l’autre.
Dans la boutique, Garen s’assit sur une chaise et les regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’ils disparaissent.
« Vieux, c’est qui, ce Cerceau d’Or ? Il est connu ? »
« C’est un voleur en série et un meurtrier. Tu ne suis donc pas l’actualité ? Il y a eu plusieurs vols et meurtres dans tout le pays. J’ai de la chance de ne pas avoir eu affaire moi-même à ce Cerceau d’Or… » Le Vieux Gregor, qui pestait encore quelques instants plus tôt, se réjouissait à présent. « J’ai entendu dire que la police l’avait encerclé une fois. Il a blessé deux policiers avec une arme à feu, puis s’est tranquillement enfui en se dissimulant dans la foule. La seule blessure qu’il a reçue, c’est une balle qui lui a effleuré le bras pendant une bagarre avec un policier. »
En écoutant le vieil homme, Garen eut vaguement l’impression que ce n’était pas la première fois que le Cerceau d’Or et Dale Quicksilver s’affrontaient.
« Il y a quelques jours, dans un manoir à la campagne, un ami de Dale Quicksilver s’est battu contre le Cerceau d’Or et a failli l’arrêter », ajouta le vieil homme.
Garen plissa les yeux et aperçut, au bout de la rue, Dale Quicksilver et Si Lan en pleine discussion avec un homme baraqué, vêtu de noir. Son regard était tendu, ses muscles imposants et ses mouvements trahissaient sa maîtrise des arts martiaux.
« C’est lui, l’ami de Dale Quicksilver ? » demanda-t-il en désignant l’homme robuste.
Le vieil homme jeta un coup d’œil dans cette direction. « Oui, c’est bien lui. Il était dans la boutique tout à l’heure. »
Garen hocha la tête. Le langage corporel de l’homme lui permettait d’évaluer son niveau au combat.
« D’après sa carrure et son aura, c’est probablement un adulte ordinaire doté d’une force supérieure à la moyenne. Il a sans doute été entraîné au combat militaire, et il est possible qu’il connaisse aussi des techniques explosives spéciales. »
Grâce à l’instinct acquis à l’entraînement, Garen pouvait naturellement comparer l’homme à lui-même. « Si nous nous battions, j’aurais beaucoup moins d’expérience pratique. Mais en matière de force, je le dépasse sans aucun doute ! La force d’un adulte ordinaire équivaut à 0,5, et j’ai depuis longtemps dépassé ce chiffre. Si je concentre toute mon énergie dans des techniques explosives spéciales, je le surpasserai largement en force. Alors, si le Cerceau d’Or leur ressemble… »
Garen reporta son attention sur le panneau de compétences dans son champ de vision.
« Je suis le seul à être différent des autres. Je peux attribuer des points à divers attributs. Ma force réelle ne correspond pas à ma carrure. » Il avait observé tous les autres au Centre de combat : ils étaient tous pareils. Plus quelqu’un était lourd et massif, plus il avait de muscles et plus il était fort. Il était le seul à faire exception. Il avait une carrure ordinaire, mais en libérant toute son énergie, il pouvait facilement dépasser ses limites.
« Bang ! »
Après un bruit sourd et puissant, Garen frappa de toutes ses forces un sac de sable de cent quatre-vingts livres, qui se balança au-delà de la ligne de passage.
Il était torse nu. Ses muscles blancs et vigoureux tremblaient sur son corps. Il ne portait pas de gants et frappait le sac de sable à mains nues. C’était le soir ; la salle de boxe était vide, à l’exception de lui.
« En deux semaines à peine, je peux facilement frapper un sac de cent quatre-vingts livres. Les Arts secrets du Nuage Blanc combinés à la Technique du Poing explosif, c’est vraiment impressionnant. »
Garen prit une serviette et s’essuya le visage.
« Pas étonnant que les Arts secrets du Nuage Blanc soient jalousement gardés. C’est la technique la plus fondamentale qu’on puisse apprendre au Dojo du Nuage Blanc. À présent, les élèves qui ont commencé à s’entraîner en même temps que moi sont loin derrière. Le niveau requis pour atteindre les Arts secrets intermédiaires est plus élevé que pour les autres techniques, tout comme la vitesse à laquelle ils progressent. En plus, la première fois que j’ai utilisé les Arts secrets, les résultats ont été si bons que j’ai pu les améliorer. Hum… Je suppose que je n’obtiendrai plus jamais d’aussi bons résultats. Incroyable : j’ai réussi à combiner les effets de l’arôme médicinal et des Arts secrets pour obtenir un score supérieur à 0,5. »
Lorsqu’il venait de commencer à apprendre les Arts secrets, le vieil homme de ce jour-là avait sorti un rouleau d’arts secrets qui dégageait un léger arôme médicinal. Cet arôme se mêlait parfaitement à l’encens du brasero et stimulait une compréhension plus profonde pendant l’entraînement aux Arts secrets.
Il reprit la posture exigée par les Arts secrets du Nuage Blanc. Une vague d’air froid s’étendit lentement de sa poitrine jusqu’à ses membres. Les muscles de tout son corps pulsaient au rythme de son cœur.
C’était lors de la première utilisation d’une méthode secrète que le corps s’adaptait le plus et progressait le plus. Ce jour-là, Garen ne s’était ajusté que légèrement, mais il avait déjà pu manier le poids de cent vingt livres. À présent, il avait récupéré et sa force avait encore augmenté. Il pouvait désormais tirer pleinement parti de tous les progrès accomplis.
Dépasser les cent quatre-vingts livres n’était pas une tâche difficile.
Debout dans la posture prescrite par la Technique, Garen reporta son attention sur le panneau de compétences.
« La Technique du Poing explosif est la véritable méthode de combat du dojo. Ce n’est pas une technique qui se contente d’en mettre plein la vue. Si je la maîtrise vraiment, je pourrai enfin commencer les épreuves de classement. Une fois classé, je pourrai enseigner dans un dojo et toucher un meilleur salaire… Ensuite, je pourrai me mettre à collectionner des bijoux contenant du Potentiel. »
Garen calcula de nouveau les possibilités dans son esprit. Puis, résolu, il dirigea son regard vers la Technique du Poing explosif.
« C’est celle-là ! »
À ces mots, la vague d’air froid jaillit de sa tête et se tortilla jusqu’à l’inscription de la Technique du Poing explosif dans son champ de vision. Le mot « Non initié » tressaillit enfin, puis se transforma brusquement en « Élémentaire ».
À l’instant, Garen sentit son corps se contracter, comme si un liquide cireux se formait à l’intérieur. Le liquide s’infiltra lentement à travers sa peau et la recouvrit.
« Boum ! »
Un grondement retentit dans son cerveau.