Chapitre 1 163
Garen était indifférent à Lincoln, qui s’était invité de façon inattendue dans la vie des membres de la famille Kong. Cependant, il était désormais évident que presque personne ne supportait Kong Xinxue. À force de passer du temps avec elle et de découvrir peu à peu la vérité, Lincoln avait vite cessé de la courtiser pour se mettre à la craindre. Au bout du compte, il se contenta de l’admirer de loin et devint plutôt un bon ami de Garen.
Ce type ressemblait à un homme baraqué et à deux visages, tout en étant le fils gâté d’un riche noble. En réalité, ce n’était qu’un étudiant ordinaire, qui poursuivait encore ses études à l’université. Sa seule particularité était d’avoir l’air plus mûr que son âge…
« Mon oncle, vos lunettes sont vraiment super. Où les avez-vous achetées ? » Un jeune homme d’une vingtaine d’années s’approcha de lui et lui posa la question dans le bus.
Lincoln resta impassible. À côté de lui, Garen se couvrit la bouche et éclata de rire.
« Je les ai achetées en ligne… » Il jeta un regard à Garen et répondit au jeune homme d’une voix grave, avec calme et résignation.
À cet instant, une vieille femme se fraya un chemin dans le bus. Elle semblait souffrir d’un handicap physique. Un homme âgé de plus de quatre-vingts ans, qui se tenait à côté de Lincoln, le regarda.
« Mon frère, tu devrais laisser ta place à la vieille dame. On peut rester debout ensemble. »
Mon frère !!!
Un vieil homme de plus de quatre-vingts ans venait de l’appeler « mon frère » !!!
Ces mots lui tombèrent dessus comme un coup de tonnerre et le foudroyèrent, le réduisant en cendres.
Hébété, il se leva et céda sa place à la vieille femme. Tandis qu’elle le remerciait, il rejoignit Garen pour se tenir à ses côtés. La place qu’il occupait était en fait réservée aux personnes à mobilité réduite.
« Tu comprends maintenant pourquoi je n’aime pas prendre le bus ? » souffla Lincoln à voix basse.
« Je comprends… » Garen sourit en hochant la tête. « Pour être franc, quand tu courtisais ma sœur, je te prenais pour un homme mûr, riche et accompli, qui comptait prendre soin d’elle. »
« Ah… Ça fait mal, quand tu le dis comme ça. » Lincoln poussa un long soupir. « Tu peux bien supporter ta sœur tout seul… Je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un d’autre que toi qui en soit capable. »
Garen secoua la tête sans un mot et s’apprêtait à répondre.
Crissement !!!
Le bus entier fut brusquement projeté vers l’avant lorsqu’il freina violemment. Sous l’effet de l’inertie, le véhicule continua sur plusieurs mètres.
« Vous essayez de vous faire tuer, ou quoi ?! Espèce de dingue ! Allez mourir ailleurs au lieu de vous jeter au milieu de la route pour faire du stop !! » Le chauffeur lança ses jurons sans retenue, visiblement bouleversé par l’incident. Le front ruisselant de sueur, il était encore sous le choc.
Le brusque mouvement vers l’avant et le freinage provoquèrent des récriminations parmi les passagers.
L’incident fit perdre à Garen l’envie de poursuivre ce qu’il allait dire. Il baissa plutôt la tête et regarda devant lui, entre les passagers.
Il aperçut quelqu’un à l’avant du véhicule. C’était un homme grand et musclé, aux cheveux coupés en brosse, avec une longue cicatrice sur le visage. Garen s’apprêtait à le regarder de plus près quand l’homme quitta rapidement l’avant du bus, s’engagea dans une ruelle et disparut.
Revenant à lui, Garen remarqua que Lincoln avait l’air un peu étrange. La tête baissée, il fixait sa main droite. Nul ne savait à quoi il pensait.
« Hé. » Garen tendit la main et l’agita devant les yeux de Lincoln.
Ils avaient prévu de jouer au billard ensemble ce jour-là, mais, pour une raison quelconque, Lincoln semblait maintenant en sueur.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » finit par répondre Lincoln.
« Tu avais l’air ailleurs tout à l’heure, dit Garen avec méfiance.
— Ah bon ? » Lincoln rit. « Tout va bien. J’ai juste pensé à quelque chose, tout à l’heure. Je dois rentrer un peu plus tôt, alors je ne pourrai peut-être pas jouer au billard avec toi. »
« Tes affaires passent avant tout. On jouera un autre jour », répondit Garen avec désinvolture, remarquant que Lincoln avait l’esprit préoccupé.
« D’accord, je descends ici et je rentre régler quelques problèmes. Tu peux jouer avec le patron, là-bas. » De toute évidence, Lincoln avait l’esprit ailleurs.
« D’accord, vas-y. »
Lincoln descendit à l’arrêt suivant. Garen le regarda héler un taxi et repartir en toute hâte.
« On dirait qu’il a des problèmes urgents », songea Garen en percevant son anxiété. Malheureusement, il lui était impossible de voir l’apparence extérieure des Quatre Grands Piliers, car eux aussi étaient protégés par l’Énergie spirituelle. De plus, depuis qu’il avait investi ce nouveau corps, il ne parvenait plus à détecter les auras d’Énergie spirituelle des quatre individus.
« Les grandes tendances se seraient-elles mises en marche ? » Une hypothèse traversa l’esprit de Garen.
Il descendit lui aussi rapidement du bus, héla un taxi et rentra en toute hâte.
Une rangée d’usines abandonnées dans la périphérie.
Devant un bâtiment gris, une petite berline noire arriva rapidement au loin.
La voiture s’arrêta devant l’entrée de l’usine et la portière s’ouvrit.
Un homme imposant et musclé, qui portait des lunettes de soleil, descendit de voiture puis se retourna pour en tirer une femme.
« Descends. » Sa voix était glaciale, et il semblait manifestement impatient.
Heureusement, la jeune femme obéit et ne manifesta aucune intention de résister en sortant de la voiture.
C’était Kong Xinxue, qui était censée se rendre à l’aéroport pour prendre un avion et participer à une compétition. Elle portait une longue robe blanche, des bas noirs et des talons hauts. On aurait dit qu’on l’avait arrachée à ses préparatifs juste avant une représentation.
« Qui appelais-tu au téléphone, tout à l’heure ? demanda calmement Kong Xinxue. Ils n’avaient pas l’air d’être de ma famille. »
L’homme l’ignora et l’entraîna vers un escalier étroit. La voiture derrière lui démarra en trombe, laissant une longue trace de pneus dans la terre.
Une fois entré dans le petit bâtiment, l’homme étala plusieurs journaux qu’il avait apportés, puis s’assit, les jambes croisées.
« Pourquoi m’avoir enlevée ? Tu n’as pas l’air d’un pervers ni de quelqu’un qui a besoin d’argent. » Kong Xinxue regarda par la fenêtre. Il ne semblait pas y avoir de complices : l’homme était seul.
« La voiture roulait vraiment vite. Le conducteur n’avait pas peur de recevoir une contravention ? »
« … »
« C’est loin d’ici, la ville ? Comment va-t-on faire pour déjeuner ? » Kong Xinxue n’avait vraiment pas l’air d’avoir été kidnappée.
« … »
Elle jeta un coup d’œil à l’homme, qui, l’air ennuyé, avait fermé les yeux pour se reposer.
« Connais-tu les cinq façons d’écrire le caractère chinois carré “hui”, qui signifie “retourner” ? »<sup>1</sup>
« … » L’homme ouvrit grand les yeux et lui lança un regard furieux. « Continue à jacasser et je te tue ! » gronda-t-il.
Ces mots semblèrent effrayer Kong Xinxue.
Elle sentit réellement l’intention meurtrière de l’homme. Brutale et totalement dénuée de retenue, elle la fit frissonner. Malgré ses tendances extravagantes, elle n’était au fond qu’une jeune femme qui n’avait même pas encore vingt et un ans. Capturée par cet homme et emmenée ici sans avoir pu se défendre, elle avait alors compris que quelque chose clochait. À présent qu’elle percevait clairement ses intentions meurtrières, une multitude de frissons lui parcoururent soudain tout le corps.
Elle se mordit la lèvre, avala sa salive et s’assit tranquillement sur les journaux.
Le petit bâtiment retomba dans le silence pendant un moment.
« Tu es quelqu’un de bien. » Kong Xinxue reprit la parole.
« ? » L’homme était un peu perplexe. Il ne s’était pas attendu à ce que sa victime le prenne pour quelqu’un de bien.
« Après avoir enlevé une aussi belle fille que moi, la plupart des gens finiraient forcément par me sauter dessus, même si ce n’était pas leur première intention. Mais toi, tu es différent. » Kong Xinxue se recoiffa vainement de ses longs cheveux roux.
« … »
« Tu as des frères et sœurs ? »
« Ils sont morts. »
« Et tes parents ? »
« Morts. »
« D’autres membres de ta famille ? »
« Tous morts… » L’homme se tut et baissa la tête. Il sortit un couteau militaire multifonction et se mit à tracer des lignes au hasard sur le sol.
Kong Xinxue poussa un soupir abattu.
« En fait… moi aussi, j’avais un petit frère, mais il est mort… Mon père est mort aussi… »
Elle croisa le regard de l’homme et y décelait de la compassion.
« Je plaisantais », ajouta-t-elle.
Crissement. Obtenez plus vite les dernières mises à jour sur novelрing.com.
Le couteau que l’homme faisait glisser sur le sol s’immobilisa brusquement, après avoir creusé une profonde entaille.
« … Arrête de jacasser ! » Il lança à Kong Xinxue un regard furieux. Il avait l’impression qu’elle mettait sans cesse sa patience à l’épreuve et le provoquait.
On entendit soudain une voiture arriver dehors.
« Quelqu’un arrive, dit doucement Kong Xinxue. On devrait se cacher ? » Elle regarda l’homme.
« … »
L’homme eut vaguement l’impression que les rôles s’étaient inversés.
Il se leva, sortit de sa cuisse un couteau militaire noir à trois tranchants et descendit l’escalier à grandes enjambées.
Un peu plus tard, quelques cris de douleur retentirent en bas. Puis plus un bruit. L’homme remonta rapidement l’escalier et sortit son téléphone pour passer un appel.
Bip…
L’appel aboutit.
« Allô ? » C’était une voix d’homme. Kong Xinxue reconnut aussitôt celle de Lincoln !
« Je t’attendrai une demi-heure. Si tu ne viens pas d’ici là, tu ne retrouveras que le cadavre de ta petite amie, dit froidement l’homme. Retiens bien mon nom : Silver Chain. »
« Où est Grande Sœur Xue ?! Qu’est-ce que tu comptes faire, au juste ?! » Avant que Lincoln ait pu finir sa phrase, l’autre homme raccrocha.
« En fait… » dit doucement Kong Xinxue d’une voix un peu timide. « Tu as peut-être enlevé la mauvaise personne… Lui et moi n’avons pas la relation que tu imagines… »
Bam.
L’homme nommé Silver Chain se glissa derrière elle avec précision et lui asséna un coup de karaté dans la nuque.
Les yeux de Kong Xinxue se révulsèrent et elle perdit connaissance. L’homme la rattrapa et la déposa doucement sur les journaux, à côté de lui. Une fois sa besogne achevée, Silver Chain retourna à sa place et se remit à tracer tranquillement des lignes sur le sol avec son petit couteau.
Le petit bâtiment retrouva son calme absolu.
Le soir venu, le soleil couchant disparut encore un peu plus bas derrière l’horizon.
La voiture de Lincoln finit par apparaître sur la voie devant le petit bâtiment. Les pneus crissèrent tandis qu’il freinait brusquement, puis il bondit de son véhicule, vêtu de sa tenue de sport blanche.
« Putain… Qu’est-ce qui s’est passé, au juste ?! » Il ne put s’empêcher de jurer.
Il menait d’abord sa vie quotidienne comme d’habitude lorsqu’il entendit soudain une voix s’adresser à lui dans le bus. Le son venait clairement de juste à côté de son oreille, mais personne autour de lui, pas même Xiaofei, ne l’entendit.
Un seul incident aussi glaçant aurait déjà été bien assez. Il ne s’était pas attendu à ce que la voix lui annonce aussi que Kong Xinxue avait été enlevée ! Il ne pouvait se rendre ici pour la sauver que par ses propres moyens. Il devait agir seul, sans prévenir personne.
Si les ravisseurs s’apercevaient que d’autres étaient venus l’aider ou que la police était arrivée, Kong Xinxue risquait de ne pas survivre.
Après avoir vérifié que Grande Sœur Xue avait bien été enlevée, il s’était précipité ici, rongé par l’inquiétude.
Bam !
Lincoln se détendit après avoir claqué la portière. Il observa attentivement les environs, puis les différentes leçons que lui avait enseignées son père, disparu lorsqu’il était jeune, lui revinrent à l’esprit.
Il se dirigea à grandes enjambées vers le petit bâtiment, dans la zone des usines abandonnées.
« Un défi ? »
Garen se tenait dans la salle intérieure du Dojo du Grand Sabre et regardait la jeune femme musclée qui portait sur l’épaule un bâton en bois servant aux arts martiaux. Elle devait peser au moins cent kilos<sup>2</sup>. À sa seule apparence, il voyait bien qu’elle était du genre robuste.
« Oui, je trouve que ton Dojo du Grand Sabre n’a plus de raison d’exister. Comme vous n’avez aucune activité prévue, je me suis dit que vous devriez fusionner avec mon Club de bâton. »<sup>3</sup> Elle s’était présentée à lui, mais Garen avait oublié son nom. Il ne se souvenait que de son surnom : « Sanglier sauvage ».
« Tu es… Sanglier sauvage, c’est ça ? » demanda Garen, désemparé. « Tu m’as lancé un défi de combat un de mes rares week-ends de repos ? Tu as affronté les autres membres de mon Dojo du Grand Sabre ? »
Sanglier sauvage hocha la tête et répondit : « Tu es le dernier. »