Chapitre 1 154
De retour dans le Ruisseau-Mère, après plusieurs siècles, Garen sentit de nouveau ce pouvoir corrosif et assimilateur qui lui était si familier. Il était d’une immensité inconcevable ; même dans son état actuel, tout ce qu’il pouvait faire, c’était se protéger tant bien que mal en se laissant porter par le courant.
Il se retourna vers le trou qui menait à l’Univers des méchas. La brèche avait rétréci jusqu’à ne plus être large que comme un poing, et elle continuait de se refermer.
Autour de lui s’étendait un espace vert sans limites. Il ne voyait rien et n’entendait rien,
seul le grondement éternel des eaux du ruisseau résonnait encore aux oreilles de son âme.
Garen leva les yeux et vit que la surface du ruisseau était proche. À travers celle du Ruisseau-Mère, il apercevait la Barrière spatiale multicolore qui se trouvait à l’extérieur.
Roar...!
Un autre rugissement terrifiant retentit.
À sa grande stupeur, Garen vit une multitude de fissures apparaître instantanément dans la Barrière spatiale. Puis une force extérieure sembla y perforer de force un trou. Un bras interminable en jaillit.
C’était un bras de bronze doré, qui brillait d’un éclat métallique et s’étirait vers lui à l’infini.
Boum !!
L’eau jaillit en gerbes et forma de hautes vagues lorsque le bras s’abattit sur elle. Il se dirigea droit sur Garen. Comme s’il pouvait s’étirer à l’infini, il s’étendit au-dessus de lui, chargé d’une puissance terrifiante.
« C’est une Créature du Vide !! » Garen comprit qu’il était en danger. Il activa aussitôt son Anneau spirituel, libéra toute son Énergie spirituelle pour envelopper son âme, puis plongea rapidement dans le Ruisseau-Mère.
Dans un sifflement, il échappa de justesse à la gigantesque main, qui ne fit que le frôler.
Mais même ce contact minime suffit à désintégrer instantanément l’Énergie spirituelle qui protégeait son bras. Celle-ci se transforma en plusieurs dizaines d’asticots transparents qui s’accrochèrent à la paroi extérieure de son enveloppe d’Énergie spirituelle et la dévorèrent à grandes goulées.
Le vertige submergea Garen, qui comprit instinctivement qu’il avait dépensé trop d’Énergie spirituelle. Quelque chose capable de détruire les barrières du Ruisseau-Mère était bien au-dessus de ses forces.
« Je dois partir, tout de suite ! » Décidé, il trancha la partie de son âme qui se faisait dévorer et la projeta au loin.
Puis il nagea dans le Ruisseau-Mère comme un poisson.
Heureusement, son Anneau spirituel pouvait désormais produire une quantité infinie d’Énergie spirituelle. Auparavant, il n’avait pu utiliser que la réserve limitée contenue dans sa Graine d’âme ; si le Ruisseau-Mère avait entièrement dévoré cette énergie, il n’aurait pu que s’abandonner à une mort imminente. Mais les choses avaient changé : Garen était parfaitement capable de produire sans fin de l’Énergie spirituelle, ce qui lui permettait de tenir plus longtemps et de nager plus loin dans le Ruisseau-Mère.
Boum !!
Les eaux du ruisseau furent secouées avec violence tandis que la formidable force vitale du Ruisseau-Mère se déversait furieusement dans le bras qui s’y était aventuré.
Garen se retourna et vit que le bras de bronze doré se faisait rapidement ronger par les innombrables courants verts. Sous la peau apparut une matière noire, tandis que de grosses gouttes de sang rouge vif s’en écoulaient et se mêlaient au Ruisseau-Mère. Une vaste portion des eaux vertes alentour vira au rouge sombre.
Roar...!!
La créature inconnue rugit de douleur et n’eut d’autre choix que de retirer son bras. La paume quitta rapidement le Ruisseau-Mère, couverte de sang, puis se replia dans le trou de la Barrière spatiale.
Le trou se régénéra rapidement et redevint bientôt comme neuf. Les vagues s’apaisèrent peu à peu.
Sous l’eau, Garen poussa un immense soupir de soulagement. Cela faisait plusieurs siècles qu’il n’avait pas ressenti une telle chose : tomber instantanément du sommet d’un monde jusqu’à ses tréfonds, passer du chasseur à la proie. À peine un instant plus tôt, il comptait parmi les vingt-six personnes les plus puissantes du Monde des méchas ; à présent, il fuyait pour sauver sa vie, humilié et honteux.
« C’est vrai, l’espace est assez vaste pour renfermer toutes sortes de merveilles… » songea Garen avec un soupir, tandis qu’il évaluait ses pertes. L’Empreinte de machine énergétique avait vite révélé son utilité : comme elle était construite autour de la volonté, une petite branche de l’Énergie spirituelle, il avait réussi à la conserver et à l’activer avec son âme. Mais maintenant qu’il avait quitté le Monde des méchas, l’Empreinte de machine énergétique se mettait elle aussi à fonctionner plus lentement.
Après tout, les lois de calcul qui régissaient son fonctionnement avaient été conçues en grande partie selon celles de l’Univers des méchas. Dès lors que ces lois changeaient, ses capacités d’autorécupération méritaient déjà des éloges pour lui avoir permis de continuer à fonctionner jusque-là ; en réalité, elle aurait dû se bloquer sur-le-champ.
Pour mieux comprendre, c’était comme si la vitesse de la lumière était de trois cent mille mètres par seconde selon les lois de cet univers, mais de neuf cent mille mètres par seconde dans un autre. Ou comme si un plus un égalait deux dans cet univers, mais trois dans l’autre.
Bien sûr, ce dernier écart n’était pas si considérable, mais il suffisait à montrer d’où venait le problème.
Si l’âme de Garen pouvait servir dans tant d’univers, c’était parce que ses racines plongeaient dans les lois les plus fondamentales et qu’elle se débarrassait de tous les autres aspects disparates. Il ne restait alors que la loi générale, utilisable dans n’importe quel univers.
Voilà quelle était la véritable puissance des sorciers : ils maîtrisaient la loi générale de la puissance, valable dans de nombreux univers.
Dans le Ruisseau-Mère, le temps n’avait pas de sens et tout était en mouvement. Garen suivit lentement les méandres du ruisseau, à contre-courant, remontant vers l’endroit d’où il était venu. À l’époque, il avait été emporté jusqu’à la branche la plus pauvre du Ruisseau-Mère, l’Univers des méchas ; à présent, pour en sortir, il devait remonter le courant.
Après avoir traversé tant de mondes, il était passé de l’excitation curieuse de ses débuts à une résignation apathique.
Quant à son objectif, Garen avait depuis longtemps oublié ce qu’il avait voulu accomplir au départ. Pourquoi avait-il choisi de plonger dans le Ruisseau-Mère ? Pourquoi continuait-il à transmigrer ainsi ? Il ne se souvenait plus du sens ni du motif de tout cela.
Le flot de souvenirs nouveaux avait presque entièrement effacé les traces de sa détermination initiale.
Tout en nageant à contre-courant, Garen y réfléchit lentement.
Était-ce pour prendre part à la guerre entre l’Ancien Endor et les Créatures du Vide ? Ou voulait-il simplement connaître de nouvelles vies dans des mondes différents ? Peut-être cherchait-il à retrouver la raison qui l’avait poussé à transmigrer.
Peut-être même cherchait-il un moyen de rentrer.
En nageant, les pensées de Garen filaient à toute vitesse. La rotation de l’Empreinte de machine énergétique ralentissait peu à peu ; la plupart de ses fonctions, privées des lois nécessaires, se bloquaient jusqu’à ce qu’il ne lui reste que quelques opérations de calcul élémentaires. Sa puissance de calcul était tombée à moins d’un dix-millième de ce qu’elle avait été, mais elle dépassait encore celle du plus puissant supercalculateur sur Terre.
Il lui arrivait de croiser des Créatures du Vide semblables à celle qui avait tenté de le pêcher dans le Ruisseau-Mère, mais il parvenait chaque fois à leur échapper.
Pourtant, à mesure qu’il poursuivait ses réflexions, Garen se sentait de plus en plus perdu, de plus en plus confus. Plus il cherchait, plus il lui était difficile de justifier sa propre existence. Tout n’était qu’un cycle répétitif sans fin.
En dehors de la quête d’une puissance toujours plus grande, il ne trouvait aucune meilleure raison de vivre.
« Qu’est-ce que je veux, au juste ? » se demanda-t-il.
Lorsqu’il se posa cette question, trois ans s’étaient déjà écoulés, selon ses estimations, depuis son entrée dans le Ruisseau-Mère.
Il ignorait où le courant l’avait emporté. Autour de lui, il n’y avait jamais que les eaux vertes à perte de vue. Nulle créature vivante, seulement, de temps à autre, un débris flottant. Même ces objets ne résistaient pas longtemps et se dissolvaient rapidement dans les eaux du ruisseau.
Durant tout son voyage, les seules créatures vivantes qu’il avait rencontrées étaient les rares pêcheurs du Vide. Chacun de ces êtres était gigantesque et possédait au moins plusieurs dizaines de Graines d’âme. Et celles-ci n’étaient même pas du plus bas grade. Les Graines d’âme se répartissaient en plusieurs stades : multicolore (NDT : littéralement, « couleurs désordonnées »), incolore et unicolore (NDT : littéralement, « couleur uniforme »). Garen lui-même se trouvait au niveau le plus bas, celui du multicolore ; sa Graine d’âme n’avait formé que l’Anneau spirituel le plus simple, ce qui le plaçait tout en bas de l’échelle du Niveau de Seigneur démon. Pour progresser, il lui faudrait au moins cinq Graines d’âme afin de former un grand Anneau spirituel. Il devrait ensuite éliminer toutes les autres couleurs avant de pouvoir atteindre le Niveau incolore.
Quant aux pêcheurs du Vide qui apparaissaient à l’extérieur du Ruisseau-Mère, ils étaient tous au moins de Niveau incolore. Ils ne se montreraient même pas s’ils ne possédaient pas au moins dix Graines d’âme. Quant aux plus faibles, Garen supposait qu’ils en avaient probablement moins encore, aussi avaient-ils la sagesse de rester cachés et de ne pas chercher les ennuis. Les barrières du Ruisseau-Mère étaient également plus ou moins solides selon les endroits ; les créatures les plus faibles n’avaient donc rien à gagner à venir ici, hormis se faire blesser sans raison.
Ces créatures n’étaient pas enveloppées par la puissance du Ruisseau-Mère, si bien que leurs mouvements étaient plus lents. Garen les menait donc par le bout du nez, et chacune finissait par devenir sa seule source de ravitaillement.
Mais son Énergie spirituelle n’était tout de même pas infinie.
Cinq autres années passèrent et Garen sentit son Énergie spirituelle commencer à faiblir. Son Anneau spirituel en produisait moins qu’il n’en consommait ; il comprit aussitôt qu’il ne pouvait pas continuer à dériver sans but.
Il possédait un Anneau spirituel et avait reçu le titre de Poursuivant du Vide. S’il restait trop longtemps au même endroit, il deviendrait un appât de choix, attirant jusqu’à lui les Créatures du Vide de Niveau Anneau spirituel.
Pour remédier à ce danger, Garen conçut un modèle virtuel et calcula la durée maximale qu’il pouvait passer dans un même monde. Il ne pouvait s’y attarder plus de deux cents ans, sans quoi il attirerait les Créatures du Vide de Niveau Anneau spirituel des environs.
« Les Créatures du Vide et la civilisation de l’Ancien Endor doivent bien avoir un lieu où se concentrent la plupart des combats ! Je ne peux pas être le seul héritier. Si j’en trouve un autre, je pourrai vraiment rejoindre un groupe, et nous pourrons alors résister ensemble aux Créatures du Vide. »
Fort de cette idée, Garen se mit à prêter attention aux innombrables univers qui défilaient au-delà des barrières du Ruisseau-Mère, à la recherche d’un univers portant la même signature qu’une Graine d’âme.
Ces univers étaient faciles à repérer, car tous ne possédaient pas une Aura d’énergie spirituelle. En tant que Poursuivant du Vide, Garen se souvenait à présent de l’utilité de son odorat hypersensible. Combiné à l’Empreinte de machine énergétique, il lui permettait de distinguer les effluves d’Aura d’énergie spirituelle parmi les traces les plus ténues de l’aura propre à chaque univers.
Il savait que ses chances de réussite étaient minces, mais il avait enfin trouvé un nouvel objectif ; il n’était donc plus aussi perdu ni aussi abattu qu’auparavant.
Le temps s’écoula lentement… L’Énergie spirituelle produite par l’Anneau spirituel de Garen diminua encore, et les parties de son corps qu’il pouvait protéger se réduisirent toujours davantage, à mesure que sa puissance s’amenuisait.
Après une durée impossible à mesurer, l’occasion qu’il attendait finit par se présenter.
Pouf !
Un gigantesque tentacule de pieuvre noire s’enfonça violemment dans les courants du Ruisseau-Mère et se rua sur Garen. Couvert d’innombrables petites ventouses, il déploya vers lui une puissante force d’aspiration.
« Tu l’auras voulu ! » lança froidement Garen en observant le tentacule déployer sa force d’aspiration dans le Ruisseau-Mère. « Déclencher une aspiration dans ces eaux épaisses du Ruisseau-Mère ? Tu veux mourir, ou quoi ? »
Il le railla sans retenue. Après être resté seul si longtemps, il avait pris l’habitude de se parler à lui-même ; autrement, il aurait fini par oublier comment parler.
Comme pour donner raison aux moqueries de Garen, le tentacule noir ne parvint pas à le capturer. Au contraire, il absorba instantanément une énorme quantité d’eau du Ruisseau-Mère, si bien qu’il se gonfla entièrement et devint de plus en plus gros et épais.