Chapitre 1 277
Le combat avait été intense dès le départ, mais, dès que l’Inconnu et la Déesse du Destin funeste quittèrent le champ de bataille, le soleil sembla se rapprocher et une chaleur meurtrière envahit le monde. Les océans bouillirent et des villes entières furent réduites en ruines embrasées.
Hommes, femmes et enfants, dont les corps n’étaient pas éveillés, furent réduits en cendres. Seuls les plus puissants survécurent.
Les vallées et les montagnes étaient en feu. C’était sans doute la fin annoncée dans les tomes du temple. Un homme s’agenouilla dans ce monde calciné tandis que le soleil disparaissait complètement, laissant derrière lui une obscurité éternelle et un froid glacial qui semblait ne jamais devoir finir. Le monde avait perdu son soleil ; les ténèbres et la mort avaient suivi.
« Papa… j’ai froid », murmura le corps à moitié brûlé d’une petite fille, tandis qu’un froid mordant s’abattait sur le monde avec la mort du soleil.
Très haut au-dessus du monde, dans les ténèbres, une étoile brillait. Plus éclatante que toutes les autres, sa lumière restait vive et immuable.
Cette étoile était la dernière lueur d’un monde sans soleil. C’était l’Inconnu lui-même, qui combattait la Déesse du Destin funeste. La fillette à demi morte tendit la main, les larmes aux yeux, et fit un vœu à l’étoile.
Dans les cieux, où il affrontait le Destin funeste, l’Inconnu entendit sa faible prière, adressée avec pour seul espoir au dieu qui avait attiré le soleil vers leur monde. Le Destin funeste était encore en train de le massacrer, mais, à cet instant, un vœu, une prière venue du cœur d’une fillette mourante, parvint jusqu’à ce dieu malfaisant.
Son vœu était simple, et la réponse du dieu le fut tout autant.
« Que la lumière soit. »
Les ténèbres et un hiver glacial avaient englouti le monde, tandis que tous les continents étaient forcés de s’entrechoquer et entraînés vers l’Abysse. Des milliards de personnes avaient péri, l’espace avait été replié et déformé, et plus aucune loi naturelle n’avait de sens.
Pourtant, le monde vit l’unique étoile cruelle se mettre à briller. Son éclat était si puissant qu’on aurait dit qu’un nouveau soleil venait d’apparaître dans le ciel, et l’hiver qui s’était abattu sur le monde commença à s’évanouir.
La fillette sourit et rendit son dernier souffle, après avoir adressé une prière pleine d’espoir au dieu qui avait détruit le monde. Et ce dieu lui avait répondu par une douce lumière.
Là-haut, dans les cieux, l’Inconnu brilla si fort qu’il devint un soleil.
Le Destin funeste le regarda avec dégoût.
À quel point cette entité était-elle malfaisante ? Elle avait détruit le monde pour satisfaire ses propres désirs égoïstes, et pourtant, elle avait exaucé le vœu sincère d’une fillette mourante.
Personne ne comprenait l’Inconnu. Peut-être personne ne le pouvait. C’était un dieu terriblement solitaire, et ceux qui le comprenaient étaient peut-être ce qu’il chérissait vraiment.
Damon vit le monde subir plusieurs transformations. Des continents entiers furent déplacés comme de simples cailloux au bord d’une route, et tout le paysage du monde, jusqu’aux corps célestes dans le ciel, fut bouleversé. L’Inconnu brillait comme le soleil, étoile solitaire et éclatante qui donnait la vie au monde.
Le champ de bataille tout entier avait depuis longtemps été renversé. Personne ne savait distinguer le haut du bas, ni la gauche de la droite, pas même les prétendus puissants Outsiders.
Damon se trouvait près de Ric. Il attrapa donc le garçon et le serra contre lui aussi fort qu’il le put, le protégeant du chaos qui se déchaînait autour d’eux.
Les continents ayant été déplacés de force, les lois de l’espace et du temps furent déchirées, et le chaos du combat avait depuis longtemps éventré le sol, dévoilant un monde de ténèbres en dessous.
Mais ce n’était pas tout. En regardant à sa gauche, Damon aperçut une immense masse de terre qui avait autrefois fait partie du Continent de Givre. Une région entière du continent avait été projetée jusqu’ici, à Soltheon, comme un vulgaire caillou. Et le Continent de Givre n’était pas le seul concerné. Une partie du Continent Verdoyant avait elle aussi été déplacée, ainsi qu’une ville entière remplie d’habitants, surgie de nulle part. Des ruines s’étaient formées en un instant, et des innocents qui s’étaient crus loin du combat avaient été emportés dans la destruction.
Les zones sauvages où rôdaient les monstres avaient été renversées. Le haut était devenu le bas, et le bas, la gauche. Plus rien n’avait de sens, sinon la mort, qui était là, et le désespoir qui emplissait l’air.
« Evangeline ! » hurla Damon, cherchant désespérément sa trace dans les décombres du monde. Une région entière du continent avait été déplacée, et sa masse de terre disloquée tombait dans les ténèbres en contrebas.
Ric s’accrochait à Damon. Celui-ci agrippa le sol renversé de toutes ses forces, sentant le morceau de monde sous leurs pieds se retourner.
La sensation était étrange, mais terrifiante. La terre, qui avait toujours paru si stable et inébranlable, ce sol même sur lequel ils marchaient et dont ils dépendaient, se renversait soudain avec une facilité déconcertante.
Damon vit au loin une ville entière tomber dans les ténèbres. Celles-ci semblaient se répandre comme un réseau de fissures. Il déploya ses ailes et s’élança vers la masse de terre suivante, sentant une loi le plaquer au sol et le contraindre à marcher comme un mortel, alors qu’il n’y avait même pas de sol sous ses pieds. Ses ailes défièrent cette loi, mais la résistance lui fit mal.
Il sentit un faible appel et, lorsqu’il se tourna dans sa direction, un démon à son image bondit vers eux.
« Ashcroft », murmura Damon, le visage sombre.
Ashcroft eut un petit rire, un sourire en coin aux lèvres.
« Tu fais moins le malin maintenant que tu as vu de tes propres yeux la puissance d’un véritable dieu ? Dire que ce n’est même pas un pour cent de leur puissance, et qu’ils peuvent faire tout ça sans effort, tout en se limitant à la septième classe. »
Ric, dans les bras de Damon, ne leva pas les yeux. Il gardait le visage enfoui contre la poitrine de Damon et s’agrippait à lui aussi fort qu’il le pouvait. Ce n’était qu’un enfant, et il avait peur. Même Damon, qui était adulte, ne faisait pas mieux.
Seul Ashcroft semblait prendre la situation à la légère.
« Tu comprends maintenant pourquoi j’avais peur du Destin funeste. Être un dieu, ça a l’air génial, mais… une telle dévastation, une telle cruauté, avec autant de désinvolture. Non, c’est plutôt de l’indifférence envers la vie elle-même. Je me demande s’il y a quoi que ce soit qu’ils chérissent vraiment, à part eux-mêmes. »
« Nous sommes des fourmis », murmura Damon d’un ton grave.
« Non, Damon. Nous sommes moins que des fourmis. »
Ashcroft jeta un regard au monde qui s’écroulait autour d’eux, puis reprit :
« Le moindre imbécile qui croit pouvoir vaincre un véritable dieu est délirant et fou. Même un véritable dieu ne peut pas en vaincre un autre. Voilà ce qui arrive quand une force irrésistible rencontre un obstacle inébranlable. »
« C’est un paradoxe », murmura Damon, se rappelant l’énigme que le dernier Seigneur de la Ville de Lysithara avait posée à tous ceux qui voulaient quitter la cité en ruines.
« Tout n’est que paradoxe », dit Ashcroft avec un sourire.
« Aïe… »
Un enfant aux cheveux dorés s’approcha d’eux en boitant, le corps à moitié détruit.
Ashcroft jeta un regard à Aetherus, puis tendit la main et saisit l’enfant par le cou avant de le soulever du sol.
« Alors, petit dieu, on ne se sent plus si puissant ? »
L’enfant n’était autre qu’Aetherus.
Il semblait affaibli, et le monde qu’était son corps était plongé dans le chaos. À moitié mort, les cheveux dorés en bataille, il tenait à peine sur ses jambes.
Aetherus ne réagit pas. Au fond de lui, il avait lui aussi abandonné tout espoir.
« Fais ce que tu dois faire. »
Ashcroft ricana à ces mots.
« Non, je ne vais pas te tuer. Ces ténèbres mènent au monde d’en bas et, puisque tu es le frère de Lazarak, j’imagine que tu es davantage en phase avec le monde où tu vas te rendre. Tu vas m’aider, moi et mon ami déprimé, à atteindre le Pilier du Conflit. Avec lui, je vais faire sauter le crâne de ta déesse. »
Les yeux de Damon s’illuminèrent à ces mots.
« Alors, qu’est-ce que tu attends ? L’Inconnu a ouvert ce monde exprès et y a jeté tout le monde. Ceux qui t’inquiètent sont donc probablement à l’intérieur. »
Ashcroft se tourna vers Damon. Son expression se fit grave tandis qu’il le regardait serrer Ric contre lui.
« Tu ne vas pas abandonner maintenant, quand même ? On est dans la dernière ligne droite. Le choix que tu feras ici décidera de l’issue. Ou tu vas craquer au moment où ça compte vraiment ? Il est où, ce fils de pute rancunier qui revenait sans cesse, peu importe le nombre de fois où je le réduisais en miettes ? »
Damon serra doucement Ric contre lui, puis leva les yeux vers l’étoile éclatante. Sa lumière se posa sur son visage, sans rien apaiser de la peur qui lui rongeait le cœur.
« Je… je… je ne veux pas perdre. »
« Alors, plonge en enfer avec moi. »
Ashcroft plongea dans les ténèbres.
Damon réconforta doucement Ric, qui s’agrippait toujours à lui, ses petites mains crispées sur ses vêtements.
« Tout ira bien. Je te le promets. »
Sur ces mots, Damon se laissa tomber dans les ténèbres.