Pendant plusieurs secondes, Roderic resta simplement là, immobile.
Sa poitrine se soulevait et s’abaissait lourdement, tandis que le sang continuait de goutter des deux lames crochues.
Ce ne fut qu’à présent, une fois le combat terminé, que l’adrénaline commença à retomber.
Presque aussitôt, une vive douleur lui traversa les côtes, tandis qu’une sensation d’engourdissement gagnait son épaule.
« Tss. »
Roderic fronça les sourcils et plaqua une main contre son flanc, avant de la retirer prestement.
« Sans aucun doute fêlée, peut-être même cassée », conclut-il.
Quant à l’entaille sur son épaule ? Ce n’était qu’une blessure superficielle.
S’il la désinfectait à temps, elle serait probablement guérie dès le lendemain, comme la dernière fois.
Roderic chassa la douleur de son esprit et promena lentement son regard autour de la pièce.
Plusieurs cadavres jonchaient le sol, des tonnes de meubles avaient été réduits en morceaux et les clients ivres ou drogués se tassaient toujours dans les coins de la taverne.
Soudain, Roderic cessa de tourner la tête.
Devant lui, un malfrat le fixait d’un regard terrifié.
L’homme était assis dans le coin le plus éloigné de lui et tremblait de tous ses membres.
Pourtant, Roderic n’avait pas oublié qui il était.
« Celui qui s’est enfui tout à l’heure », pensa-t-il froidement. « Il peut encore me servir. »
À cet instant, l’homme entrouvrit lentement la bouche.
« P-pitié… »
Il rampa légèrement vers lui, les yeux pleins de larmes.
Roderic pointa aussitôt l’une de ses lames dans sa direction.
« Pas un geste », ordonna-t-il froidement.
Le corps de l’homme se raidit sur-le-champ.
« P-pitié, ne me tuez pas… » supplia-t-il en bégayant de plus belle. « J-j’ai une f-famille ! »
Roderic ne prêta pas la moindre attention à ses paroles.
« Fais un seul pas, dit-il d’une voix encore plus froide, et je te tranche la tête. »
Le malfrat hocha aussitôt la tête à plusieurs reprises.
« J-je ne bougerai pas ! »
Roderic garda le silence quelques longues secondes, puis laissa échapper un ricanement méprisant.
Sans plus y penser, il se tourna vers l’entrée.
« Frederic ! » appela-t-il.
Le silence retomba un instant.
Quelques secondes plus tard, un jeune homme blond passa prudemment la tête au coin du mur.
« C’est fini… ? » demanda Frederic avec précaution.
C’est alors que son regard se mit à parcourir la taverne.
À la vue des dizaines de cadavres, son visage se décolora entièrement.
« Beurk… »
Frederic se couvrit aussitôt la bouche, parvenant de justesse à ne pas vomir.
Roderic s’approcha sans rien dire.
« Surveille-le pour moi », dit-il en désignant l’intérieur.
En voyant le malfrat trembler, Frederic déglutit nerveusement.
« Vous êtes… sûr ? » demanda-t-il.
Roderic hocha la tête sans hésiter.
« Retire la lance de ce cadavre, dit-il calmement. S’il s’enfuit, tue-le. »
Frederic entrouvrit la bouche.
Son regard passa des cadavres à la lance fichée dans l’un d’eux.
Il déglutit de nouveau, puis finit par acquiescer.
« Je ferai de mon mieux », dit-il en serrant les poings.
Roderic ne perdit pas une seconde de plus.
Il se dirigea droit vers le comptoir de la caisse, où la trappe dissimulée était toujours ouverte.
Un courant d’air froid monta des ténèbres, lui faisant plisser les yeux.
« Même si j’en doute », pensa-t-il lentement, « il pourrait y avoir d’autres personnes là-dessous. »
Qu’il fût blessé ou presque à court d’aura, il devait mener la mission à son terme, et tout de suite.
S’il restait des survivants là-dessous et qu’ils s’échappaient parce qu’il n’était pas présent…
Il risquait de ne jamais les retrouver, et la mission resterait alors ouverte à jamais.
« En plus, pensa-t-il en serrant fermement ses lames, j’ai vraiment besoin de cette résistance au poison. »
La douleur de ses blessures commençait lentement à s’engourdir, signe évident que les drogues présentes dans l’air faisaient effet.
Les dents serrées, Roderic commença lentement à descendre l’échelle de bois.
Bientôt, de faibles lueurs apparurent en contrebas et des voix étouffées lui parvinrent.
Une fois arrivé au bas de l’échelle, Roderic se retourna aussitôt et découvrit un long tunnel.
« C’est bien plus vaste que je ne le pensais », songea-t-il, sur ses gardes. « Voyons ce que cache ce tunnel… »
Roderic s’engagea lentement dans le tunnel.
Quelques lampes à huile seulement étaient accrochées aux murs ; leurs flammes vacillantes projetaient de grandes ombres sur la terre et la pierre.
La première salle apparut bientôt sur sa gauche.
Des dizaines de sacs remplis d’herbes séchées y étaient soigneusement empilés contre les murs, à côté de nombreux autres ingrédients.
Roderic y jeta un rapide coup d’œil et poursuivit son chemin.
Quelques mètres plus loin, une autre pièce apparut.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs grandes caisses en bois ouvertes, remplies à ras bord de pièces de bronze, d’argent et d’or.
« Putain… » pensa Roderic, les yeux écarquillés. « Il n’exagérait pas en parlant de fortune ! »
Rien qu’en restant sur le seuil, il distinguait sans peine des dizaines de milliers de pièces entassées là.
« Ça ne peut pas venir uniquement de ce village », pensa-t-il, stupéfait. « On dirait plutôt les revenus annuels de notre baronnie ! »
Mais malgré la tentation, il n’entra pas.
Les voix au bout du tunnel étaient bien plus importantes, après tout.
« Je ferai récupérer tout ça plus tard », pensa-t-il avec un léger sourire. « Il y en a largement assez pour financer à la fois des pièges et ma troupe personnelle. »
Il n’avait pas songé une seule fois à ce butin jusque-là.
Mais il était hors de question qu’il le refuse, maintenant !
À mesure qu’il avançait dans le tunnel, les voix se faisaient de plus en plus fortes.
Bientôt, le tunnel déboucha sur une dernière salle, bien plus vaste que les deux autres réunies.
De longues tables en bois emplissaient la pièce d’un mur à l’autre.
Des bols en terre cuite, des bouteilles en verre, des mortiers, des pilons, des poudres étranges et des bouquets d’herbes étaient éparpillés sur toutes les surfaces.
Une odeur semblable à celle de la taverne, mais bien plus forte, imprégnait toute la salle ; Roderic plissa instinctivement le nez.
« C’est donc ici qu’ils fabriquent ça… » pensa-t-il avec dégoût.
Trois hommes ordinaires, vêtus de tenues de travail tachées, se figèrent en le voyant apparaître dans l’embrasure de la porte.
Leur regard glissa lentement vers le sang qui couvrait Roderic.
Un à un, ils blêmirent et laissèrent tomber ce qu’ils tenaient.
« O-où est maître Gareth… ? » demanda faiblement l’un d’eux.
Roderic resta muet comme une tombe.
Les trois ouvriers se regardèrent, puis tout leur sang-froid les abandonna.
Sans un mot de plus, ils tombèrent à genoux.
« P-pitié, épargnez-nous ! »