Chapitre 82
« La situation a été communiquée à toutes les races du Continent d’Émail, y compris aux nains de Titania. »
« Comme il n’y avait encore jamais eu de lien direct, les réactions ont été plutôt tièdes. Mais cette fois, la situation est vraiment grave : nous devons les appeler à davantage de prudence. »
« Puisqu’il peut se déplacer à sa guise d’un endroit à l’autre, nous ignorons quand le Roi immortel apparaîtra sur le Continent d’Émail. Nous devons donc nous préparer. »
C’était le seul bâtiment directement relié à l’Arbre-Monde : la salle de conférence du palais du Royaume elfique.
Les participants à cette réunion très sélective étaient naturellement tous des personnalités de premier plan.
La reine, les Hauts Elfes et les principales figures qui dirigeaient le pays dans les divers domaines étaient tous rassemblés.
« Nous avons demandé des informations à ce sujet à l’Ordre. À part ce que monsieur Laphori a découvert, nous ne savons rien du Roi immortel de cette époque. »
Ils élaborèrent des mesures pour faire face à la crise qui venait d’éclater.
Tous les Rois immortels précédents avaient sévi sur le Continent d’Ion. Les elfes et les autres races n’avaient donc subi aucun dommage particulier, hormis la perte des troupes qu’ils avaient envoyées.
Dans les deux cas, ils avaient été vaincus avant même de traverser la mer ; le continent d’Émail n’avait donc pas été touché.
Mais le Roi immortel de cette époque avait montré des aptitudes extraordinaires dès le départ, ce qui les mettait sur le qui-vive.
Être capable d’envahir le sanctuaire du temple sacré sans tenir compte des contraintes spatiales signifiait qu’il pouvait traverser la mer entre les continents à tout moment.
Laphori ayant transmis des informations au Royaume elfique avant de partir pour le Continent d’Émail, ils avaient pu commencer les préparatifs rapidement.
Ils avaient averti les pays voisins, relevé le niveau d’alerte et envoyé des patrouilles régulières dans chaque région afin d’y détecter la Magie Noire.
« Soupir… Alors que nous devrions célébrer la naissance d’un nouveau Haut Elfe, quelle situation ! »
Une fois les discussions importantes terminées, les participants purent souffler un peu et commencèrent à exprimer leurs doléances, les uns après les autres.
Bien sûr, plusieurs jours de festivités étaient prévus dans la capitale après l’éveil de Cecilie, mais les préparatifs liés au Roi immortel avaient considérablement réduit leur durée et leur ampleur.
À l’origine, cela devait être une grande célébration nationale ; la différence était donc considérable.
« Malgré tout, nous avons de la chance que Cecilie soit apparue à ce moment-là. La reine et moi étions sur le point de prendre notre retraite. »
« C’est vrai. Nous avions beaucoup de préoccupations, mais cela en a dissipé quelques-unes. »
La reine des elfes acquiesça aux paroles pleines de douceur de Laphori.
Le trône elfique, dont le titulaire était élu parmi les Hauts Elfes, était occupé jusqu’à la retraite ; elle était donc en poste depuis un bon moment.
« Au fait, monsieur Laphori, n’avez-vous pas ramené un autre élément prometteur du Continent d’Ion ? On sait déjà partout qu’il a reçu une branche de l’Arbre-Monde pendant la cérémonie d’ouverture. »
« Ha-ha, dès notre première rencontre, j’ai senti que l’Arbre-Monde s’intéressait à lui. Je ne m’étais donc pas trompé. »
À la mention de Harris par la reine, Laphori sourit avec fierté.
« Il a un talent si exceptionnel qu’il progresse à une vitesse incroyable. Je pense qu’il a de grandes chances d’être admis. »
Harris, un autre jeune prometteur qui les avait rejoints juste après avoir sauvé Cecilie.
Laphori l’avait conduit au Royaume elfique et l’avait inscrit dans le meilleur établissement du royaume, l’« Académie de Drasha ».
Il espérait qu’il y recevrait la meilleure éducation possible et deviendrait un Haut Elfe.
« Il semblerait que Shaphiron et lui s’entendent bien. Leurs situations se ressemblent un peu. »
Le statut de Haut Elfe ne se transmettait pas par héritage, mais elle était née, comme lui, avec un don particulier.
Une naissance véritablement bénie.
« S’ils deviennent amis, ils pourront s’entraider. »
C’était pour cette raison qu’il avait veillé à ce que Harris puisse étudier avec elle.
Il ne doutait pas que cette gentille fille prendrait bien soin de Harris.
Laphori songea à sa fille unique, qu’il avait eue tardivement et qu’il chérissait, tandis qu’un sourire doux se dessinait sur son visage.
***
C’était l’heure du déjeuner à l’Académie de Drasha.
Quel agréable moment : adossé à un grand arbre, je savourais un sandwich tout en regardant les elfes se produire dans la rue, bercé par une brise fraîche.
Tss, pourquoi ne pas essayer de te montrer un peu plus cultivé ? Combien de temps vas-tu encore te comporter comme un mercenaire grossier ?
Shaphiron s’était approchée à l’improviste pour me chercher querelle, puis, sans attendre ma réponse, avait tourné les talons avec hauteur.
… Elle est vraiment venue jusqu’ici juste pour me dire ça ?
Je restai tranquillement adossé à l’arbre, à la regarder s’éloigner tout en mâchant mon sandwich.
Dire que cette fille est la fille de cet homme…
Laphori avait les cheveux bleu ciel et les iris d’un bleu profond ; elle tenait clairement de lui.
Les Hauts Elfes obtenaient le nom de famille Granwood en accédant à leur rang. Et puisque les elfes formaient une société matrilinéaire, Silvesti devait être le nom de sa mère.
Je me rappelai soudain la dernière fois que je l’avais vu : il souriait avec douceur, heureux à l’idée de sa famille.
Peu à peu, cette image se superposa à celle de cette dame hautaine qui me regardait en fronçant légèrement le nez.
Hmm… Difficile de l’associer à cet homme si charmant.
Bien que je ne fusse pas là depuis longtemps, je voyais bien que tout le monde la trouvait pénible, à cause de son arrogance méprisante et de son sentiment de supériorité.
Bien sûr, certains la suivaient, mais ils ne semblaient pas être ses amis ni ses égaux.
Les gens sont les mêmes partout, je suppose. Les elfes ne font pas exception. Mais elle semble particulièrement sensible en ma présence.
D’après ce que j’avais observé ces derniers jours, elle restait généralement dans son coin et regardait les autres de haut, à distance, sans chercher activement la querelle à qui que ce soit.
À part à Harris, bien sûr.
Enfin, ce n’est qu’un caprice d’enfant. Mieux vaut l’ignorer. Je n’ai pas envie de me retrouver mêlé à ses histoires. Surtout que cet homme est mon mécène, pour le moment.
En plus, j’avais demandé à Laphori de transformer la branche que l’Arbre-Monde m’avait offerte. Mieux valait donc éviter de me brouiller avec sa fille.
Ah… Quel temps magnifique…
Le soleil, l’ombre fraîche des arbres, la douce brise.
Harris s’abandonna à la somnolence, ferma les yeux et profita des chants des elfes qui lui parvenaient de loin.
En fait, la principale raison de sa récente paresse était l’influence de l’Arbre-Monde et l’Affinité avec la nature qu’il avait acquise. À force de la développer, son corps se sentait de plus en plus à l’aise.
Je peux me forcer à bouger quand je veux, mais il semble que laisser les choses suivre leur cours favorise mon affinité. J’ai aussi l’impression que ça contribue à mon équilibre mental et physique.
Est-ce donc cela, ne faire qu’un avec la nature ?
Harris s’imprégna de cette harmonie et ne bougea pas de sa place jusqu’à la fin de la pause déjeuner.
… Ça fait du bien.
Depuis longtemps déjà, il ne pensait plus à Shaphiron Silvesti.
Après tout, il n’avait aucune raison de se mêler de ses affaires et, tant qu’ils garderaient leurs distances, il ne devrait pas y avoir de problème.
***
C’est ce que je pensais.
Harris fixa d’un regard absent Shaphiron, qui se tenait devant lui.
Elle aussi le dévisageait, les sourcils légèrement froncés.
Ils s’étaient retrouvés face à face à cause du cours de Magie des esprits de l’Académie de Drasha.
Oh-oh, le professeur vient de nous mettre exprès dans le même groupe.
« Maintenant que vous êtes tous répartis en groupes, et puisque nous accueillons de nouveaux élèves, nous allons aussi revoir quelques notions. Vous le savez peut-être déjà, mais communier avec les esprits est très important. Et lorsque nous aborderons des leçons plus avancées… »
Pour un mage des esprits, communier avec ces êtres de la nature était essentiel.
Et les elfes avaient hérité d’un secret très efficace à cet égard…
Il s’agissait de la danse et du chant.
Pas étonnant que j’aie vu tant de spectacles dans les rues depuis mon arrivée au Royaume elfique.
Chéris par la nature elle-même, les elfes pouvaient s’harmoniser avec les esprits grâce à chacun de leurs mouvements et à la résonance de leurs voix.
La musique qu’ils jouaient de leurs instruments ne faisait pas exception.
C’était un privilège et un secret réservés aux elfes, que les mages des esprits des autres races ne pouvaient qu’envier.
« De plus, cette méthode empêche de s’immerger trop profondément dans la nature et de devenir paresseux. Enfin, même si vous vous y immergez, vous ne deviendrez peut-être qu’un peu paresseux. Mais mieux vaut rester assidu, non ? »
À mesure que le professeur poursuivait son exposé, Harris comprit aussitôt qu’il ne parlait pas d’une expérience qui ne le concernait pas.
Mais je suis devenu bien plus que « juste un peu paresseux ».
Même à cet instant, il ne faisait bouger son corps qu’en se concentrant de toutes ses forces ; s’il relâchait sa vigilance une seconde, il s’affalerait sur-le-champ.
Plonger dans un état de tranquillité absolue apaisait son esprit et l’aidait beaucoup à évacuer le stress, mais…
En effet, c’est un peu pénible. L’immersion excessive a donc des effets secondaires.
La proximité de l’Arbre-Monde, source de puissance naturelle, et ses compétences comme « Enfant de l’Arbre-Monde », « Magie des esprits » et « Affinité avec la nature », toutes liées à l’affinité, avaient créé un lien profond.
Et il y avait aussi le bracelet de Haut Elfe que Laphori lui avait donné.
Grâce à tout cela, l’esprit de la foudre « Watt » était récemment devenu un esprit inférieur, tandis que l’esprit du feu « Kali » et l’esprit du vent « Pascal », avec lesquels il avait passé un contrat quelques jours auparavant, étaient sur le point d’évoluer.
Compte tenu du peu de temps qu’il avait consacré à l’apprentissage de la Magie des esprits, ses progrès étaient incroyablement rapides.
« Au fait, le festival pour célébrer l’arrivée de la nouvelle Haut Elfe, Cecilie, aura bientôt lieu, n’est-ce pas ? Ce jour-là, des scènes seront installées dans toute la capitale… »
Le professeur s’interrompit et balaya du regard les élèves qui l’écoutaient, un sourire malicieux aux lèvres.
« J’ai prévu une scène spéciale pour l’Académie de Drasha. Elle sera en plein centre ; Cecilie pourrait même la voir. »
La salle s’emplit du brouhaha des élèves enthousiastes.
« À présent, préparez chacun un spectacle avec votre groupe. Nous évaluerons votre aptitude à communier avec les esprits en fonction de votre prestation ce jour-là. »
Après le cours, les groupes disposèrent d’un moment pour discuter de leurs idées.
Outre Shaphiron, le groupe de Harris comptait deux autres elfes.
« Waouh ! Je me retrouve dans le même groupe que Shaphiron et Harris ! Quelle chance de travailler avec des célébrités ! Je m’appelle Timmer Coffin. Enchanté ! »
« …… »
Un homme débordant d’énergie et d’une naïveté désarmante, ainsi qu’une femme timide qui inclina prudemment la tête en guise de salut, faisaient partie de mon groupe.
« Enchanté. Je ne m’attendais pas à me retrouver si soudainement dans un travail de groupe. Je ferai de mon mieux pour ne pas être un poids. »
Harris les salua aussi chaleureusement que possible.
J’avais entendu parler de la sinistre réputation des travaux de groupe, mais maintenant, je craignais d’être le maillon faible.
Il ne restait pas une semaine avant le spectacle, et, en tant que nouvel élève arrivé en cours d’année sans la moindre préparation, il était dans de beaux draps.
Mais Shaphiron, qui faisait partie du même groupe, semblait tout aussi
troublée.
« Pourquoi… avec quelqu’un sans pedigree, un mercenaire… Pourquoi ? Pourquoi moi ? »
Elle fronça les sourcils et marmonna dans sa barbe, avant de fermer les yeux et de prendre une profonde inspiration.
« Soupir… Puisque nous n’avons pas le choix, autant faire avec. Alors, est-ce que tu connais des danses ou des chants ? N’importe quoi. »
Son ton laissait entendre qu’elle n’attendait rien de lui. Elle le regardait de haut, sans le moindre espoir.
Sa réaction était naturelle, puisqu’il ne s’était mis que récemment à apprendre la Magie des esprits et qu’il avait été mercenaire avant cela.
Les autres membres du groupe tournèrent eux aussi leur regard vers lui.
Ils ne le disaient pas, mais ils étaient sans doute inquiets.
« Tu as quelque chose en tête ? On peut s’adapter à toi. »
… Être à ce point sous-estimé me donne envie de lui prouver le contraire.
Bien sûr, je ne connaissais ni leurs danses ni leurs chants, alors impossible d’en interpréter un sur-le-champ.
J’avais vu quelques spectacles dans la rue, mais ils étaient tous différents.
Mais faut-il forcément choisir un chant et une danse traditionnels des elfes ?
Il ne s’agissait pas de suivre un rituel établi, mais d’utiliser les particularités de chaque race pour entrer en résonance.
Du moment qu’on parvenait à s’harmoniser avec les esprits, le genre ne devrait pas avoir d’importance, non ?
« Hmm… Il y a une chanson que je chantais autrefois, chez moi… »
Je me raclai légèrement la gorge et pris la parole avec précaution.
Après tout, j’avais joué de la guitare et chanté comme un pro à l’époque du lycée.
Et si on ajoutait à ça la voix de Harris l’elfe ?
Et surtout, je n’avais jamais obtenu moins de quatre-vingts au karaoké.