Chapitre 25
« Hein ? »
L’archevêque Latius, qui se concentrait, releva soudain la tête et regarda autour de lui.
Il sentit une faible énergie dans les environs.
« Votre Éminence ? Y a-t-il un problème ? »
Le chevalier qui l’escortait et se tenait à ses côtés posa la question avec prudence.
Il ne semblait rien avoir remarqué d’inhabituel.
« Non, rien du tout. Continuons. »
Il était alors occupé à une tâche importante : maintenir un sort d’invisibilité à grande échelle jusqu’à ce que l’élite chargée d’affronter le descendant du Roi immortel approche.
Il devait aussi se préparer à l’éventualité que l’ennemi s’échappe par téléportation spatiale.
Il ne pouvait se permettre de se laisser distraire.
Le piège était parfait, et ils étaient prêts à contrer toute téléportation spatiale.
Si leur attaque-surprise réussissait, leurs chances de victoire augmenteraient encore.
***
Même après avoir reçu des informations de mes familiers, je ne parvins pas à identifier mon adversaire. Ce qui était compréhensible, puisqu’il n’avait aucune forme visible.
La rencontre avec un humain semblait avoir été déclenchée par le seul instinct des animaux.
Mon adversaire était humain.
« Ils peuvent dissimuler l’approche de tout leur monde, dans toutes les directions ? Et masquer leur énergie pour échapper à la détection magique ? »
Quelqu’un s’était minutieusement préparé à me capturer.
« Qui est-ce ? Brokolak ? Ou le Serment du Renversement ? Comment ont-ils appris que j’étais ici ? »
Je devais comprendre la situation au plus vite.
Je pouvais disparaître à tout moment en annulant l’invocation, mais éviter le problème ne le résoudrait pas.
« Je dois découvrir qui m’a repéré et comment. Il me faut connaître la cause pour pouvoir me préparer. »
Cette fois, j’avais eu la chance de m’en apercevoir avant eux, mais une intervention au mauvais moment, dans une autre situation cruciale, risquait de compliquer les choses davantage encore.
« Je vais gagner du temps tout en me préparant et en récoltant des informations sur eux. »
Je retournai rapidement dans la grotte.
Elle n’était pas très profonde, mais c’était toujours mieux que d’être pris par surprise de tous les côtés.
Et, quelques instants plus tard…
Grincement…
Toutes les barrières qui m’entouraient se brisèrent d’un coup.
Au même moment, je sentis les présences de ceux qui venaient de renoncer à leur invisibilité.
« Hein ? Quelle est cette énergie ? »
Une force puissante, qui me picotait la peau.
La force opposée à la Magie Noire de Hans.
« Ce n’est ni un mage noir ni un vampire, pas vrai ? Serait-ce une puissance sacrée ? »
Clac, clac.
Alors que je restais encore perplexe, des chevaliers en armure blanche entrèrent dans la grotte.
« Nous avons enfin remonté ta piste. Hans, descendant du Roi immortel ! Tu ne peux plus t’échapper ! »
Le chevalier d’âge mûr qui menait le groupe cria, l’épée pointée vers moi.
« Cet emblème… l’Ordre sacré ? Ce sont des chevaliers de l’Ordre ? »
C’était le symbole qu’Heinz II avait appris à reconnaître pendant sa formation au sein du clan.
Il fallait se méfier de la puissance sacrée de l’Ordre et de son opposition.
L’aura du paladin en tête du groupe était particulièrement intense ; elle n’avait rien à envier à celle du Sang noble que j’avais rencontré peu auparavant.
Avec des attributs aussi opposés, ils seraient d’autant plus redoutables.
[Sbires de l’Église. Comment m’avez-vous trouvé ?]
Cette seule phrase me permit d’obtenir d’emblée de précieux renseignements.
L’Église me traquait sans relâche, convoitait le pouvoir que j’avais acquis du Roi immortel.
Ils avaient enquêté sur moi avec assez de soin pour connaître mon nom.
Je devais gagner du temps et en apprendre davantage.
« Aucun malfaiteur ne peut échapper au regard du Divin ! »
Le paladin se rua pourtant sur moi, l’épée dégainée, apparemment peu enclin à poursuivre la conversation.
« Bon, voilà que je vais devoir recueillir des données de combat sur la façon d’affronter la puissance sacrée. »
***
Boum !
Dans un fracas d’explosion, Archiliche Hans jaillit du tas de pierres qui s’effondrait.
Un paladin auréolé d’une lumière éclatante le poursuivit aussitôt et l’attaqua.
La puissance sacrée qui s’opposait à lui était plus redoutable que prévu.
« Bon sang, ce type me colle comme une sangsue ! »
La grotte était sur le point de s’effondrer sous les coups de la bataille, mais le paladin ne lâchait pas prise.
Les autres chevaliers, qui avaient quitté la grotte, avaient déjà encerclé les lieux. Au-delà d’eux, des soldats et des prêtres portant l’emblème de l’Ordre sacré se rapprochaient.
Des chants sacrés résonnaient de toutes parts, tandis que la lumière sainte qui éclairait les environs consumait la Magie Noire dont mon corps était couvert.
Renforcés par divers sorts sacrés, les chevaliers rayonnaient de tout leur être et exerçaient sur moi une pression implacable.
Des vagues de lumière paraient délicatement les alentours.
Cette puissance sacrée qui emplissait les environs et convergeait vers un seul objectif était impressionnante.
J’aurais préféré que cet objectif ne soit pas ma mort.
« Ils sont vraiment bien préparés ! Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un tel traitement ? »
Jusqu’ici, Hans n’avait fait que punir les méchants.
Je n’avais fait que ce qui devait être fait, et voilà le traitement qu’on me réservait.
Je protestai en m’appuyant là-dessus, mais la réponse fut sans appel.
« Aucun être ne peut accepter pleinement le pouvoir du Roi immortel. Dès qu’on s’en empare, l’esprit se corrompt et l’âme commence à se pervertir ! Et cela conduira le continent à sa perte ! »
Sa voix débordait de conviction et de foi.
« Mage noir maléfique, tu as touché à un pouvoir interdit ! Si tu as vraiment conservé un cœur humain, rends-toi et accepte la purification ! Je te promets un repos paisible ! »
À la lumière de ce qui s’était passé lorsque j’avais absorbé le pouvoir du fragment, je pouvais comprendre leur point de vue dans une certaine mesure.
Mais comment leur prouver que je faisais exception ?
[Soupir… Tant pis. Pour l’instant, il faut que je batte en retraite.]
Je sentais peu à peu mon corps craquer. La Magie Noire continuait de jaillir intensément de mon cœur, mais je ne savais pas encore assez bien la manier pour résister entièrement à la puissance sacrée.
Le pouvoir m’était tombé dessus si soudainement qu’il me fallait davantage de temps pour l’utiliser efficacement.
« Cela dit, si je donne tout, je peux leur infliger de sérieux dégâts… »
Il me restait bien des cartes à jouer.
Je pouvais invoquer des morts-vivants pour gagner du temps et m’occuper des soldats et des prêtres qui avaient dressé une immense formation sacrée autour des lieux…
Pendant ce temps, je pourrais résister grâce à l’apport constant de Magie Noire et à la synergie avec « Immortalité », dans une certaine mesure.
« Non, autant laisser tomber cette fois. Ce serait dommage de gaspiller de l’énergie dans un combat aussi vain. »
En outre, je n’étais pas convaincu que l’Église soit nécessairement du mauvais côté.
Un désaccord de points de vue nous avait opposés, mais ses membres étaient probablement des gens réunis autour de nobles convictions.
J’avais mes propres critères et ne punissais que ceux que je jugeais mauvais ; l’idée de faire du mal sans distinction m’écœurait.
Même si je pouvais les exterminer ici, l’Église, furieuse, risquait de revenir à la charge avec encore plus d’acharnement.
Elle comptait indéniablement parmi les grandes puissances du continent.
Continuer à me battre ne m’apporterait rien.
J’avais acquis de l’expérience face à la puissance sacrée et pris conscience de mes propres lacunes ; cela suffisait.
« Tu crois pouvoir t’échapper ? »
Fouuush…
Avaient-ils deviné mes intentions ?
Une lumière sacrée jaillit d’un côté, se propagea parmi ceux qui formaient l’encerclement et envahit tout l’espace.
« Quel genre de sort sacré est-ce là ? »
On aurait dit que ce pouvoir ne cherchait pas à limiter ma force.
La sensation était un peu désagréable, mais je pouvais facilement l’ignorer.
[Je vois… Distorsion et perturbation. Un sort sacré destiné à entraver la fuite. Vous vous prépariez discrètement depuis tout à l’heure, sans prendre part au combat.]
J’avais déjà senti une autre présence dont la force rivalisait avec celle du paladin.
Pendant que je combattais, il était resté sur ses gardes en prévision d’une intervention ; ils avaient donc dû préparer un moyen de bloquer toute tentative de fuite.
Profitant de cette brève accalmie, j’observai les environs.
Les paladins et les chevaliers encerclaient les lieux.
Les prêtres et les soldats avaient bouclé la zone.
« C’est redoutable. Sans l’Avatar, je n’aurais pas pu m’échapper aussi facilement. »
La foi en les dieux renforçait la puissance sacrée au sein de l’Église.
En outre, ils semblaient avoir un moyen de suivre le mana à la trace.
« Je vais être empêtré avec eux pendant un moment… Il faut que je trouve un plan. »
Hans, et bien sûr Heinz II, étaient des cibles à éliminer.
Je devais comprendre la situation et réagir. Mais pour l’instant…
[Vous n’avez pas lésiné sur les moyens pour me capturer.]
« Es-tu maintenant prêt à accepter volontairement la purification ? »
[Pas question.]
Je haussai légèrement les épaules ; ils se tendirent de nouveau et réajustèrent leurs armes.
[Je savais qu’il n’y avait aucune place au dialogue quand nos points de vue divergeaient autant. Et continuer à me battre ici ne m’apporterait rien de plus.]
« … »
Ils me regardèrent d’un air qui semblait demander : « Et maintenant ? »
Sur un ton enjoué, je leur lançai :
[Héhéhé, adieu ! Essayez donc de m’attraper. Sbires de l’Ordre.]
« Ha ! Tu crois pouvoir sortir d’ici… »
Je ne pris pas la peine d’écouter la fin de sa phrase.
« Annuler l’invocation. »
J’avais déjà obtenu tout ce que je pouvais.
***
« Rah, c’est embêtant. J’ai trop d’ennemis, maintenant. »
Le Serment du Renversement et le clan vampirique Brokolak.
À la différence de ces deux-là, l’Église comptait indéniablement parmi les grandes puissances du continent.
Elle n’imposait pas sa foi aux autres et ne réprimait pas les petites sectes.
Mais comme elle avait des temples partout dans le monde, elle constituait de fait une religion monothéiste, dont les fidèles dépassaient même ceux de toutes les autres religions réunies.
« C’est peut-être pour ça que le karma s’est montré généreux jusqu’ici… »
Je compris enfin.
Sans le vouloir, j’avais attiré l’attention de tout un continent.
Je me pris la tête à deux mains, puis la relevai brusquement.
« Je réfléchirai à ça plus tard. Pour l’instant, j’ai un problème urgent à régler. »
Une nappe d’ombre s’étendit sur le sol, et Hans en émergea sans bruit.
[Héhéhé… Le moment est venu de dévoiler les résultats de mes recherches.]
Enfin, il était temps de présenter le prototype de ma « Nécromancie infectieuse, version finale_Modification_2e_VERSION FINALE (3)_Vraiment finale », désormais achevée.
« Et avec les résultats obtenus cette fois, renforcer le sort de dissimulation devrait aussi aider à cacher la présence de Hans. »
Cette période s’était révélée utile à bien des égards.
***
Hans errait dans la ville et lançait des sorts de Nécromancie infectieuse sur les animaux qu’il croisait dans un certain périmètre.
Plus tard, quand leur nombre aurait augmenté grâce à l’effet contagieux, il faudrait procéder à des ajustements périodiques.
J’étais occupé à cette tâche lorsque le premier signal me parvint.
Zziing…
Le premier signal arriva rapidement, de loin.
Un chat des rues m’envoyait des informations.
[« Au secours… Y a-t-il quelqu’un ?! Je vous en prie, aidez-moi ! »]
La voix d’une femme terrorisée.
Je me téléportai aussitôt dans l’ombre où se trouvait le chat.
« Héhéhé, crie plus fort. Peut-être que quelqu’un t’entendra, comme ça ? »
« P-pourquoi personne ne vient ? Je vous en prie, sauvez-moi ! A-appelez la police ! »
« Hmm~ Le son de cris désespérés, c’est tellement satisfaisant. »
La scène qui s’offrit à moi évoquait un film à suspense : une femme gisait dans un parc désert, face à un fou qui tenait un poignard et un enregistreur.
« Voilà, c’est fait. L’enregistrement est réussi. Ça va facilement entrer dans le top trois de ma collection. »
« Sauvez-moi ! À l’aide, je vous en prie ! Ahhh— ! »
« Héhéhé, crie autant que tu veux. Personne ne t’entendra de l’extérieur. »
L’homme s’approchait, son couteau à la main, et la femme hurlait comme si elle était sur le point d’être assassinée.
On aurait dit l’instant qui précédait un meurtre.
« Comme il l’a dit, une étrange barrière entoure les lieux. Est-ce sa capacité ? »
Une aura enveloppait les environs du meurtrier.
Elle ne faisait pas que bloquer les sons : elle empêchait aussi qu’on observe la scène depuis l’extérieur et incitait inconsciemment les gens à ne pas s’approcher.
Le chat qui m’avait alerté devait se trouver dans la zone depuis le début ; il n’avait donc pas été affecté.
« Une capacité intéressante. Mais à la façon dont il parle, ce n’est pas la première fois qu’il fait ce genre de chose. »
Je n’avais pas besoin d’en voir davantage.
J’apparus dans le dos de l’homme.
« Ahhh… Ah, hein ? Q-qui… Comment t’as… »
La femme, dont le regard croisa enfin le mien, se figea sur place, toujours en train de crier.
« J’ai pourtant fait de mon mieux pour dissimuler ma présence, mais… »
Pour une personne ordinaire, c’était inévitable.
Je tendis la main et plongeai la femme dans le sommeil.
« Quoi ?! Qui êtes-vous ? Comment vous… comment vous êtes arrivé là ? »
Le meurtrier, qui avait remarqué ma présence trop tard, se retourna, le poignard levé, puis s’immobilisa.
Je tendis nonchalamment la main et lançai un sort.
Froufroufrou…
Des ombres noires surgirent du sol, l’immobilisèrent de la tête aux pieds et étouffèrent ses cris.
« Ugh ! Ugh— ! »
[Même ainsi, par précaution, je vais procéder à la dernière vérification. Inutile de répondre. Je vais m’en charger moi-même.]
Ma main gantée se tendit et lui saisit la tête.
Puis je lançai le sort de commandement : « Requiem des morts ».
[« Sauvez-moi… Urgh ! »]
[« Ah… Monsieur, je vous en prie… »]
[« Aaah— ! »]
Les derniers mots des victimes sacrifiées par cet homme retentirent de nouveau en écho.
Il n’y en avait pas qu’une ou deux.
Pour vérifier s’il s’agissait d’un crime improvisé ou d’une sorte de farce filmée en caméra cachée, je fouillai son esprit par précaution. Et, effectivement, ce n’était pas le cas.
[Inutile d’en dire davantage. Tu es condamné à mort.]
Un tueur en série, surtout un tueur qui prenait plaisir à tuer, ne méritait aucune clémence.
« Ugh ! Ugh ! »
L’homme se mit à résister, se débattant de tout son corps.
Ses yeux remplis de folie étaient rivés sur moi.
Il devait se demander de quel droit je le jugeais, quelque chose dans ce goût-là.
« Je m’en fiche. »
Je déversai de la Magie Noire dans la main qui lui tenait le crâne.
« Kkuhue… Kkuug ! »
Ses yeux, qui me lançaient des éclairs, se révulsèrent et le sang jaillit de tout son corps tandis qu’il convulsait.
De l’écume coulait aux commissures de ses lèvres, entravées par les ombres.
« Pour un type comme lui, même une mort paisible serait un luxe. J’avais besoin d’un mort-vivant utile à commander sur Terre ; tu vas remplir ce rôle. »
À mesure que la magie noire imprégnait chacune de ses cellules, son corps convulsé se détendit peu à peu.
Le sol était déjà trempé du sang qu’il avait perdu.
[Lève-toi. Tu deviendras mon serviteur et subiras éternellement ton châtiment.]
Je déversai de la Magie Noire dans le cadavre ; l’homme tressaillit de nouveau et se remit à bouger.
Il frémit, encore et encore…
[Kihihihi…]
Un rire sinistre, un visage déformé par la douleur, du sang coulant sans fin de ses sept orifices et une peau livide comme la mort.
Grâce aux connaissances du « Savoir interdit », j’appris qu’il s’agissait d’un mort-vivant de haut niveau : un blafard.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il prenne cette forme, sachant qu’il fallait un sacrifice d’un niveau assez élevé et que la méthode de création était cruelle…
[Ce pourrait être une punition appropriée. Il est assez utile.]
Comme il était devenu mon serviteur de son plein gré, ce niveau de châtiment devrait convenir.
Je rangeai le blafard dans un sous-espace et examinai la femme étendue au sol.
« Je devrais assurer un petit service après-vente. »
Un smartphone, sans doute tombé pendant la lutte, traînait un peu plus loin.
Je le ramassai, composai le 911 et le déposai à terre avec les affaires du meurtrier.
Après un instant de réflexion, j’utilisai la Magie Noire pour écrire sur le sol avec la flaque de sang encore gaie.
— Exécution accomplie.
À côté, j’avais dessiné un Arlequin souriant, plutôt mal.
« Autant les prévenir, même si j’emporte le cadavre. Ce ne serait pas la peine de gaspiller les ressources de la police à poursuivre un mort. »
Je hochai la tête et me fondis dans les ombres.
Un moment plus tard, après avoir entendu les sirènes approcher, je quittai les lieux.