Chapitre 197
Épisode 194 — Le Géant blanc (1)
En suivant Geos jusqu’à ce territoire reculé, ils s’étaient aussi préparés à l’éventualité d’un déplacement inutile.
Plus les attentes étaient grandes, plus la déception risquait de l’être.
Il n’y avait aucun problème à modifier le programme du groupe et à y consacrer du temps, mais le témoignage de Geos ne suffisait-il pas à lui seul pour être certain que l’autre était un Terrien ?
Il s’était dit qu’il serait formidable qu’il soit vraiment un éveillé et qu’il se satisferait de glaner ne serait-ce qu’un peu d’informations…
La récolte dépasse largement mes attentes.
Non seulement ils avaient rencontré Chehai, un véritable colon venu de la Terre, mais celui-ci leur avait aussi volontiers fourni des renseignements précieux, difficiles à obtenir.
Et il avait même reçu son enseignement ; sa compétence unique avait encore progressé !
Grâce à ça, nous sommes restés plus longtemps que prévu.
Mais Heinrich et les autres membres du groupe de héros ne pouvaient pas rester éternellement dans cette campagne reculée.
En fait, prendre autant de temps libre était déjà très inhabituel.
« À bientôt, monsieur Geos ! »
« Grande sœur ! Fais attention ! »
« Salut ! »
Le groupe n’habitait ici que depuis quelques jours et faisait régulièrement l’aller-retour entre la villa sur la colline et l’orphelinat de Chehai, mais les enfants semblaient déjà s’être beaucoup attachés à eux : ils étaient tous sortis pour leur dire au revoir.
À l’exception de Geos, ils n’avaient fait que passer brièvement, et ils ne savaient pas quand ils pourraient se revoir…
Pourtant, les visages des enfants étaient joyeux, malgré une pointe de tristesse.
Ils sont tous forts. … Plus que moi.
Il n’arrivait même pas à imaginer l’ampleur de la souffrance cachée derrière leurs sourires : celle qu’ils avaient endurée pour survivre dans ce monde impitoyable, où même les adultes peinaient à tenir le coup.
Ils ne pouvaient probablement agir ainsi que grâce aux adultes qui accueillaient leurs souffrances avec amour et aux amis toujours à leurs côtés.
Le groupe fit ses adieux aux enfants et quitta l’orphelinat.
Alors qu’ils avançaient, Chehai, qui les accompagnait encore un moment, s’approcha de Heinrich.
« J’ai fait de mon mieux pour vous aider à ma façon. Je ne sais pas si ça vous a vraiment été utile. Peut-être que je vous ai simplement fait perdre votre précieux temps. »
« Pas du tout. Vous nous avez été d’une grande aide. Laissez-nous nous occuper du reste et continuez à protéger cet endroit, Chehai. Les enfants sont l’avenir du monde, n’est-ce pas ? »
« Hahaha, c’est vrai. C’est ce que je fais le mieux. »
Ils se serrèrent la main en souriant, échangeant des compliments.
Après quelques mots avec les autres, Chehai se dirigea vers le dernier qui restait.
« Geos. »
À son appel doux, Geos tourna silencieusement les yeux vers lui.
Il avait eu l’air d’aller un peu mieux à l’orphelinat, mais, à présent qu’ils en étaient partis, son visage s’était de nouveau assombri.
« Et si tu lâchais prise ? Tu ne peux rien entreprendre de nouveau si tu restes prisonnier du passé. »
« Je ne veux pas recommencer. Mon monde a pris fin ce jour-là. »
« … Anna et Nia ne voudraient pas non plus que tu restes comme ça. »
« Eh bien, tu as peut-être raison. »
Mais tout cela n’avait plus aucun sens, puisqu’il ne pourrait jamais les revoir.
Il fixait le vide, l’air absent, comme si les paroles des autres lui étaient indifférentes ; ses yeux étaient aussi vides que d’habitude.
« Soupir… »
Chehai ne put retenir un soupir en le regardant avec inquiétude.
Il savait qu’il aurait réagi de la même façon s’il s’était trouvé à la place de Geos ; ses paroles lui semblaient donc creuses.
Un peu plus tard,
Ils arrivèrent enfin à la villa sur la colline, un endroit propice à la téléportation, et tracèrent aussitôt un cercle magique dans la cour arrière.
« J’ai tellement utilisé ce cercle magique ces derniers temps que je pourrais le tracer les yeux fermés. Je suis spécialisée en magie élémentaire… plus précisément, en magie de glace. Mais je songe maintenant à me spécialiser en magie spatiale. »
« C’est parce que Maître est si douée ! Pourquoi ne maîtriseriez-vous pas aussi tous les autres domaines ? Je m’intéresse à une certaine école de magie, que diriez-vous si nous… »
« Hmm… »
Hesperon tenta rapidement de séduire Isea, qui grommelait tout en installant le cercle magique avec les matériaux sortis de son outil magique de sous-espace.
Même s’il pouvait recevoir l’aide de Hans, ne serait-il pas plus efficace de travailler aussi avec elle pour apprendre d’autres systèmes de magie ?
En tout cas, elle est impressionnante.
La téléportation pouvait sembler facile parce qu’elle faisait partie de leur quotidien, mais il s’agissait d’une magie de haut niveau qu’on ne pouvait même pas tenter sans un certain degré de maîtrise et de préparation.
Même à la Tour de magie, on ne s’y essayait qu’avec l’aide d’installations imposantes, de nombreux matériaux et de plusieurs mages.
Voilà à quel point Isea était impressionnante : elle y parvenait seule.
Bien sûr, Hans, le Roi immortel, faisait exception.
Alors que les préparatifs de téléportation touchaient à leur fin,
« Je ferai en sorte que vous puissiez revenir vous reposer quand vous le voudrez, Maître. N’oubliez pas. »
Oliver, l’intendant du manoir, qui leur avait apporté quelques collations, s’inclina poliment devant Geos.
Comme Chehai, il s’inquiétait pour lui, mais ne pouvait se permettre de dépasser les limites de son rôle d’employé. Il ne faisait donc qu’exprimer indirectement son inquiétude.
Il lui disait de revenir dans cet endroit… chez lui, chaque fois qu’il traverserait une période difficile.
« … Oui. Merci. »
Bien sûr, Geos se contenta de répondre sèchement, comme d’habitude.
« J’ai terminé. Rassemblez-vous tous ici. »
Ils avaient fini tout ce qu’ils avaient à faire dans ce village ; aucune raison de s’attarder davantage.
Le groupe fit ses derniers adieux à Chehai et Oliver, puis se rassembla autour d’Isea en attendant la téléportation.
« Nous allons partir. Comme vous le savez, ajustez votre résistance magique pour ne pas repousser le sort… »
Mais…
Avant même qu’elle ait pu activer le sort,
Craquement… !
Un son étrange, qu’ils n’entendraient sans doute que rarement au cours de leur vie,
un bruit répugnant, comme si l’espace lui-même se déchirait, retentit dans toutes les directions.
« Hmm… ? »
« … ! »
Face à ce phénomène de mauvais augure, les nerfs de tous se tendirent.
Ce n’était pas la magie de téléportation d’Isea qui en était la cause.
Les compagnons d’Isea et Chehai, qui était venu leur faire ses adieux, tournèrent tous la tête sur le côté.
Vers le village qu’ils venaient de quitter.
« Attendez… ! »
« Ne me dites pas que c’est… ?! »
À la lisière du village, là où leurs regards s’étaient portés,
une immense fissure apparut dans les airs. Une « main » blanche en émergea lentement et l’écarta.
Comme si elle tentait de forcer le passage à travers une porte close.
Il y avait plusieurs problèmes.
L’être qui sortait était gigantesque, à la mesure de la fissure…
« Non ! »
Et l’orphelinat de Chehai se trouvait près de l’endroit où la fissure s’était ouverte.
Non seulement sa main, mais tout son corps était blanc, comme recouvert de peinture.
Il déchira enfin la fissure à deux mains, passa une jambe, puis fit son premier pas au-dehors.
Boum… !
Le sol trembla sous ce seul pas, tandis qu’un grondement assourdissant, comme l’explosion d’une bombe, résonnait ; une empreinte profonde, marquée de cinq orteils, s’imprima dans la terre.
Enfin, l’être s’arracha tout entier à la fissure, se redressa et releva la tête.
Juste après…
[——— !]
Un rugissement étouffé s’échappa de lui et fit trembler les environs.
Ce grondement profond, semblable au chant d’une baleine, exprimait une joie évidente, bien qu’il ne s’agît d’aucune langue.
S’il avait seulement fait preuve d’un peu plus d’égards, ils l’auraient peut-être sincèrement félicité : l’émotion était si claire.
Vroum… !
Mais ceux qui l’entendaient n’étaient pas en état de partager sa joie.
L’énergie destructrice libérée par sa taille écrasante se propagea naturellement avec les ondes sonores et secoua violemment les alentours.
Les arbres vacillèrent, leurs racines arrachées ; des rochers volèrent dans toutes les directions et des bâtiments s’effondrèrent.
Si les objets avaient subi de tels dégâts, il était évident qu’un être vivant frappé de plein fouet par cette onde ne s’en tirerait pas indemne.
Et le village, juste à côté…
« Aïe, mes oreilles… Qu’est-ce qui se passe… ? »
« Ouah ! Maman ! »
« Hiik ? Quoi, quoi ? C’est quoi, ce monstre ?! »
Heureusement, il ne semblait pas y avoir de victimes graves, seulement du tumulte et des dégâts matériels causés par le rugissement.
« Haa, haa… C’était moins une… »
Isea haletait et serrait fermement le bâton que la famille impériale lui avait offert.
Une lumière bleue, qui recouvrait tout le village, vacillait en bloquant le torrent d’énergie sinistre.
Elle avait tardé un peu à réagir parce qu’ils préparaient la téléportation, mais c’était une Archimage ayant atteint le sommet de la magie.
Il ne lui fallut qu’une dizaine de secondes pour comprendre la situation, interrompre le sort en cours et en lancer un nouveau.
Mais recouvrir tout le village en si peu de temps restait éprouvant, d’autant qu’il se trouvait à une certaine distance.
Elle n’y était parvenue que parce qu’il ne s’agissait pas d’une attaque délibérée, mais d’un simple contrecoup involontaire.
« Mais qu’est-ce que c’est… ? »
Isea consolida la barrière, qui vacillait parce qu’elle l’avait dressée à la hâte, puis fixa l’immense créature blanche qui semblait défier les lois de la perspective.
Un géant humanoïde typique, haut de plus de trente mètres.
Ce qui le distinguait, c’était que les sept orifices de son visage — ses yeux, ses oreilles, ses narines et sa bouche — étaient tous cousus avec quelque chose de noir.
[——— !]
À cet instant, le géant laissa échapper un son étrange de sa gorge.
Mais, contrairement à tout à l’heure, il était empreint d’agacement, et non de joie.
Il n’y pouvait rien.
Heinrich le héros, Harley le guerrier barbare et Geos le chevalier à la lance.
Les trois combattants de première ligne du groupe de héros, qui s’étaient avancés devant le géant, l’attaquaient sans relâche pour détourner son attention du village.
Monsieur Chehai… est parti directement à l’orphelinat.
Les autres avaient eux aussi trouvé leur rôle et s’étaient mis en mouvement presque au même moment qu’Isea.
« … Je devrais aussi m’approcher pour rendre ma magie plus efficace. »
« Oui ! Je vous escorterai, Maître ! Faites-moi confiance ! »
À l’exception de l’inutile Hesperon.
La puissance sacrée, mêlée à l’énergie de l’Épée sacrée, parcourait le corps de Heinrich, entraîné avec rigueur.
Craquement…
Son corps, déjà renforcé par la « Bénédiction majeure : Chevalier de lumière » et la « Bénédiction : Robustesse », dépassa une nouvelle fois ses limites et lui conféra une force surhumaine.
Il bondit comme le vent, prenant appui sur le pied, le genou puis la cuisse du géant, avant de s’élancer haut dans les airs.
La « Bénédiction : Lame sacrée », amplifiée par la « Bénédiction : Augmentation de capacité », flamboya et transperça le cœur du géant, imprégnée de la « Bénédiction : Épée sacrée ».
Guidée par le « Combat sacré de Logia » et la « Voie des arts martiaux », elle traça une trajectoire mortelle.
Fouish… !
[——— ?!]
Du sang blanc jaillit de la blessure béante du géant.
Mais il ne parvint pas à détruire son cœur complètement : la créature était si grande et son corps si robuste.
Elle avait en outre légèrement esquivé, se révélant étonnamment agile malgré son apparence.
Frouisse… frouisse…
… Il se régénère, en plus.
Heinrich se posa en douceur et fronça les sourcils.
La plaie béante du géant se refermait lentement, mais sûrement.
Empêcher la régénération faisait partie des capacités de base de l’Épée sacrée.
Mais s’il conservait une telle capacité de régénération malgré un coup porté par cette épée, cela signifiait qu’il surpassait même la « Super-régénération » de Heinz le Second et de Harley…
C’était un monstre anormal à bien des égards.
Qu’est-ce que c’est que ce monstre ? La fissure d’où il est sorti est forcément une cicatrice de l’abîme.
Le géant était humanoïde et nu, mais rien n’indiquait son sexe, pas même des organes génitaux.
Il n’avait pas un seul cheveu et ressemblait à une silhouette humaine grossièrement façonnée dans de l’argile blanche.
Les fils noirs qui cousaient ses sept orifices ressortaient encore davantage et soulignaient son aspect grotesque.
Est-ce que lui aussi dérivait à la frontière de l’abîme ?
Mais il était étrange qu’il soit apparu soudainement après être resté dormant si longtemps.
Et surtout…
La concentration de folie dans son corps est considérable. Elle ressemble à celle… d’Heratos, quand il était le Dragon fou.
Si c’était un être chargé d’une folie épaisse, venu d’une cicatrice de l’abîme…
… Alors c’est un monstre qui a rampé hors de l’abîme.
Heinrich fronça les sourcils.
Le géant fronça lui aussi les sourcils et le regarda, comme s’il le voyait.
Il était clairement furieux, bien au-delà du simple agacement.
« Saint ! C’est trop dangereux de combattre ici ! L’orphelinat est tout près ! Nous avons suffisamment attiré son attention, alors nous devrions l’attirer… »
À cet instant, Geos, qui n’avait cessé de le piquer de sa lance pour attirer son attention, lança un cri pressant.
Isea, qui s’était approchée, s’affairait à les soutenir : elle aidait non seulement à contenir le géant, mais maintenait aussi la barrière de protection et lançait même des sorts pour faciliter l’évacuation des villageois…
La force physique que lui conférait sa taille écrasante — au moins trente mètres — suffisait à elle seule à faire des ravages.
Malgré leurs efforts pour le distraire autant que possible, le village était sens dessus dessous et il y avait même eu des victimes qu’ils n’avaient pas pu éviter…
Honnêtement, s’il glissait et tombait, ça suffirait à nous achever.
Ils ne pouvaient donc pas se permettre d’agir à la légère, même pour l’abattre.
S’ils pouvaient seulement le tuer d’un seul coup, sans qu’il résiste, ils auraient peut-être une solution…
« Compris ! On dirait qu’il m’en veut, alors je vais reculer lentement pour l’attirer hors du village… ! »
Heinrich, qui répondait à Geos, s’interrompit soudain, un frisson lui parcourant l’échine.
À cause du comportement étrange du géant.
Non, une seconde. Ne me dites pas que… !
Le géant, qui fronçait les sourcils d’un air furieux, inclina un instant la tête,
puis esquissa un sourire.
Les fils noirs qui lui cousaient le visage lui donnaient un air grotesque, mais…
c’était bel et bien un grand sourire, plein d’impatience.
Il est intelligent… !
Et…
La tête du Géant blanc
Il a compris ce qu’on disait ?!
se tourna vers l’orphelinat qu’ils s’efforçaient désespérément de protéger.